Kusakabe et moi

Critique de la série manga

Publiée le Jeudi, 09 April 2020

En cette période de confinement, certains éditeurs tentent de s'adapter, de proposer des solutions de lecture alternatives et intéressantes, et les éditions Akata en font partie. Ainsi, en plus d'avoir rejoint cette semaine l'opération #reste chez toi avec un manga initiée par Glénat, l'éditeur continue de porter haut et fort son offre numérique toujours plus consistante, en poursuivant ses publications dématérialisées y compris de séries pour le moment proposées uniquement dans ce format, mais aussi en annonçant sa volonté d'apporter autant que possible (c'est-à-dire, selon le bon vouloir des éditeurs japonais), toujours au format numérique, des histoires courtes récentes et pertinentes. Et dans cette optique, le premier récit à nous être parvenu ce jeudi 9 avril a quelque chose d'assez symbolique, puisque Kusakabe et moi (Kusakabe-san en vo) marque le retour dans le catalogue de l'éditeur de Shuzo Oshimi. Si, depuis, cet auteur devenu incontournable dans son genre s'est taillé une belle réputation avec Les Fleurs du Mal ou Les Liens du Sang chez Ki-oon ou via Happiness chez Pika, il ne faut pas oublier qu'Akata fut, avec Dans l'intimité de Marie, le premier éditeur à le faire découvrir dans notre langue, à une époque (avril 2015, donc il y a quasiment 5 ans jour pour jour) où il était quasiment inconnu du public français. Voir l'auteur revenir dans le catalogue d'Akata est donc en quelque sorte un joli retour des choses, encore plus avec cette histoire courte de 22 pages qui, en plus d'être la plus récente de l'artiste (elle a été publiée il y a seulement 2 semaines au Japon aux éditions Futabasha sur le tout nouveau site Comic Action, donc chapeau à l'éditeur japonais, à l'éditeur français et à l'auteur pour leur réactivité), s'inscrit bien dans certaines thématiques chères au mangaka.

  

Moustache naissante, lunettes, physiquement plutôt standard, vivant seul, un homme a, un beau jour, la surprise de voir allongée devant la porte de sa garçonnière une jeune fille qui a l'air un peu paumée, puisque sur le coup elle lui dit habiter là, avant de rire face à sa méprise. Elle s'appelle Kusakabe, elle a 17 ans, elle fume et passe son temps à sécher les cours et à glander, quand elle ne couche pas avec divers hommes. Se mettant à revenir voir régulièrement notre homme, elle se met à baiser avec lui régulièrement. L'homme, lui, trouve cette jeune fille sexy, avec son visage qui lui donne toujours l'impression de sourire et ses rondeurs sous les yeux. Et puis, mine de rien, Kusakabe est sensible et intelligente: lors de leurs promenades à deux, elle connaît les noms de toutes les plantes, et elle pleure devant les couchers de soleil. Mais en cette demoiselle, il semble y avoir aussi quelque chose de profondément destructeur et autodestructeur... Que vient-elle chercher auprès de notre homme, et jusqu'où pourra aller leur relation ?

  

Une chose qu'il est bon de signaler tout de suite, c'est que cette histoire se veut résolument adulte et n'est pas à mettre entre toutes les mains. Ca y parle très crument, la nudité et les petits détails érotiques sont bien présents... mais évidemment, comme toujours avec l'auteur, on ne tombe pas dans la gratuité, et Oshimi effectue tout un travail sur le côté sensuel et hypnotique de Kusakabe, que ce soit dans sa nudité, dans ses moments d'érotisme, dans son visage ou d'autres parties de son corps. Et cela, quand bien même la jeune fille à l'entrejambe humide ou le visage ponctué de vomi, elle garde quelque chose de captivant, qui fait que notre homme lui-même ne peut s'en détacher.

  

Et là est, une nouvelle fois, l'une des forces d'Oshimi, qui parvient encore à croquer l'une de ces femmes dont il est friand: ambiguë, difficile à cerner, capable de fasciner et d'inquiéter autant pour ses actes que pour son état d'esprit impossible à définir pleinement, cachant derrière son érotisme un côté destructeur et sadique autant dans ses ébats (où elle affirme clairement aimer abuser de notre homme) que dans ses paroles (où elle se plait à raconter en détails ses "exploits" avec d'autres hommes jusqu'à faire réagir notre héros)... Elle est attirante, notre homme ne semble pas pouvoir s'en détacher alors qu'elle dit avoir envie de le briser, et forcément elle nous laisse interrogateur sur de nombreuses choses. Qu'est-ce qui l'a amenée à devenir comme ça ? Quelle a été sa vie jusqu'à présent ? Pourquoi sèche-t-elle, fume-t-elle, baise-t-elle à tout va en semblant presque s'enficher royalement dans le fond ? Quand elle réapparaît dans les dernières pages, physiquement différente, qu'est-ce que cela cache ? Les hypothèses peuvent être nombreuses, mais rien n'est dit... et dans tous les cas, cela permet de plus belle à Oshimi de bousculer, sans détours le temps de ces quelques pages, son lecteur, en questionnant simplement sur différentes choses: la vision du sexe opposé, le rapport à ce sexe opposé, le sexe et ses rapports de domination qui sont ici bousculés, la forme de spleen se ressentant totalement en Kusakabe, l'idée d'errer et de ne pas trouver sa place... Une nouvelle fois, il faut signaler que rien n'est affirmé clairement, et c'est alors au lecteur de vivre et de ressentir cette histoire comme il le souhaite, ou presque.

  

Il y a eu Marie de Dans l'intimité de Marie, Sawa des Fleurs du Mal, Nora de Happiness, Seiiko des Liens du Sang... Il y a désormais Kusakabe, qui rejoint la belle liste des femmes d'Oshimi ayant quelque chose d'insaisissable et d'hypnotique, mais en même temps quelque chose de terrible ayant bien des choses à véhiculer, insidieusement.

Pour l'instant impossible à envisager pour une sortie papier, Kusakabe et moi est disponible chez la plupart des e-libraires habituels au prix de 0,99€. Pour un récit faisant tout juste une vingtaine de pages, cela pourrait sembler cher, d'autant que comme souvent avec Oshimi les dialogues ne sont pas extrêmement nombreux. Mais étant donné la sortie japonaise très récente du récit et tout ce que l'artiste arrive à véhiculer en ces quelques pages, ça les vaut largement. Enfin, notons qu'Akata en a profité pour rendre également disponible en numérique, toujours le 9 avril, les 3 premiers volumes de Dans l'intimité de Marie, incontournable de l'auteur.
    


Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16 20

Note de la rédaction






MN Actus
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