Solitude d'un autre genre - Actualité manga

Solitude d'un autre genre

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 12 Octobre 2018

Depuis 2015, un manga fait parler de lui sur la toile. Autobiographie illustrée de Kabi Nagata, Sabishisugite Lesbian Fuzoku Ni Ikimashita Report aussi appelée The Private Report on My Lesbian Experience with Loneliness à l'international, le titre a attiré les curiosités pour son sujet, la recherche de soi de l'autrice en ayant recours aux services d'une prostituée, et peut-être aussi son esthétique simpliste de prime abord, mais finalement expressive et très personnelle. Tandis que le récit est sorti aux États-Unis depuis de longs mois déjà, il faut attendre le mois d'octobre 2018 pour voir paraître le manga chez nous, dans la collection Graphic des éditions Pika. Un très bon choix qui en cache d'autres plus douteux, mais nous y reviendrons...

« Voilà, à 28 ans, sans expérience sexuelle ou de couple, en pleine journée du mois de juin, je me retrouve avec une prostituée. » Si Kabi Nagata en est arrivée là, à exprimer notamment son inexpérience des relations charnelles ou sentimentales, il y a une raison. L'autrice a vécu une existence classique dans la forme, jusqu'à la fin de ses années lycées. Abandonnant son cursus universitaire, elle n'a pas su trouver sa voie, un égarement au sein de la société qui lui a valu une dépression et de forts troubles alimentaires qui engendrèrent des soucis de santé plus prononcés. Difficile alors de garder un rythme de vie ordinaire, y compris sur de « simples » petits boulots. Ce qui s'apparente à des mécaniques de vie ordinaire chez tout individu relèvent de l'épreuve pour Kabi Nagata, un long calvaire qui s'est étalé sur une dizaine d'années, avant que la future mangaka trouve réellement sa voie...

Solitude d'un autre genre ne passe pas par quatre chemin. Dans l’œuvre, il est question des troubles rencontrées par l'autrice durant la période allant de ses 18 à ses 28 ans, un long moment d'égarement où sa dépression et ses troubles alimentaires ont eu un effet domino, créant un véritablement égarement de la jeune femme au sein de la société qui l'entoure. Cette autobiographie graphique conte le long calvaire de l'autrice, la manière dont elle a su rebondir, mais aussi tous les questionnements entourant sa recherche de soi, jusqu'à aboutir à cette après-midi cruciale avec une prostituée, dans la chambre d'un love-hotel.

Dans le récit, il y a d'abord cette attention toute particulière qu'on voue à l'autrice et personnage central de cette histoire. L'immersion est immédiate dans le délicat quotidien de la jeune femme, ce grâce à la forme du récit. Peu de dialogues finalement, mais énormément de narration d'un point de vue externe, autrement dit le récit et la vision actuelle de Kabi Nagata, sur des cases qui illustrent ce qu'elle a vécu autrefois, il y a des années de ça. Un récit qui va jusqu'à expliquer la naissance de l'ouvrage en question : l'histoire ayant d'abord été publié de manière amatrice sue Pixiv, et ayant une forme différente du manga tel qu'on le découvre actuellement, l'intéressée revient sur ce qui l'a poussé à entamer le dessin de sa propre histoire, une sorte de mise en abîme qui en dira long sur l'évolution de la jeune femme, vers la fin de son autobiographie.

Et si la lecture est si prenante, c'est parce qu'elle est pertinente. Solitude d'un autre genre n'est pas simplement l'histoire d'une jeune femme cherchant se cherchant à propos de sa sexualité, mais d'une jeune femme qui se cherche tout simplement. Malade dans un premier temps, c'est le rejet de la société qui occupe d'abord une place centrale, avant que l'autrice rebondisse et aboutisse à d'autres questionnements et des réflexions nouvelles. Il y a d'un côté le récit de la personne, et de l'autre un témoignage poignant qui atteste un constat : la société discrimine sur les différences, et il est difficile pour une personne malade d'y correspondre totalement, puisque la société elle même ne cherche pas à s'adapter. L'autobiographie atteste alors un certain malaise, un décalage dont on ne parle que trop peu et quin pourtant, affecte énormément la vie de nombreuses personnes. Pourtant, Kabi Nagata ne cherche pas spécialement à dénoncer ici : elle se contente de raconter son histoire, un type de quotidien qu'on entend trop rarement, mais qui se veut progressivement résonner comme un message d'espoir pour des personnes qui, peut-être, seraient dans une situation similaire.

Car après le pessimisme des premiers chapitres, Solitude d'un autre genre laisse aussi une belle place à l'espoir. Ponctuellement, l'autrice parle de ces personnes qui, même de manière très discrètes, lui ont tendu la main. La place de la prostituée dans le récit n'est pas anodine tant cette rencontre va s'avérer décisive, suite à de grandes réflexions de la part de l'intéressée. Kabi Nagata ne passe d'ailleurs pas par quatre chemins pour expliquer ses doutes et sa distance par rapport à la notion de sexualité, des questionnements qui pourront même surprendre mais qui ont le mérite d'attester le mal-être de la jeune femme et de sa sincérité au sein du récit. L'autobiographie brille alors de messages d'espoirs et invite même, peut-être, chacun à être plus sincère avec soi-même. Car Kabi Nagata ne nous paraît jamais « anormale » dans Solitude d'un autre genre. Au contraire, ses troubles et réflexions la rendent particulièrement humaine, le lecteur tournant les pages avec l'espoir de voir la jeune femme remonter la pente.

Le récit trouve un écho encore plus sincère par rapport à la société, ce grâce à la passionnante postface écrite par la journaliste Karyn-Nishimura Poupée qui témoigne de la légitimité d'une telle biographie, et revient plus en détail sur le contexte de la jeunesse et le mal-être que ces jeunes adultes peuvent rencontrer.

Une superbe initiative éditoriale qu'est cette postface, tandis que d'autres points noirs viennent se greffer à l'édition proposée par Pika. Intégrant la collection Graphic, le titre passe du sens de lecture japonais à sens de lecture français, ce qui représentera déjà un frein pour certain lecteurs tandis que d'autres n'y verront pas de trouble par rapport à l'expérience de lecture. Néanmoins, on peut quant même se questionner sur la nécessité d'inverser le sens de l'image de couverture.
Enfin, Pika a choisi un titre assez différent de l'international pour l'ouvrage. Le récit, largement connu par son titre The Private Report on My Lesbian Experience with Loneliness voit certaines notions passer à la trappe, devenant Solitude d'un autre genre. Il est difficile de comprendre l'éviction de la référence à l'expérience homosexuelle de l'autrice tant celle-ci a une importance aussi bien dans le titre que dans certains déclics de cette dernière. Ce qui n'empêche pas Pika de faire cette référence sur l'homosexualité via son bandeau publicitaire, résumant même grossièrement le titre à un « Récit de la découverte de l'homosexualité ». Grave erreur car l'autobiographie de Kabi Nagata va bien plus loin que ça, l'autrice découvrant sa sexualité comme elle se découvre elle-même ainsi que sa place dans une société qui ne l'a que trop jugée pour les doutes qu'elle a rencontrés, et la maladie qui l'a rongée. Pour autant, il serait dommage de passer à côté du récit, passionnant et poignant, qui bénéficie d'une très bonne traduction par Manon Debienne et Sayaka Okada.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

17 20
Note de la rédaction






MN Actus
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