Histoires Courtes d'Aoi Makino - Actualité manga

Histoires Courtes d'Aoi Makino

Critique du volume manga

Publiée le Jeudi, 12 March 2020

En 2013-2014, Aoi Makino frappait fort aux éditions Panini avec sa première série longue, The end of the world, un récit sombre, dramatique et très humain qui, brisant les a priori alors très présents sur le shôjo, abordait en filigranes nombre de sujets forts, des brimades/oppressions au sentiment de culpabilité, en passant par la condition féminine et le désir de protéger ses proches quitte à commettre le pire, entre de nombreuses autres choses. Hélas, la série est désormais en arrêt de commercialisation, et n'a pas forcément rencontré l'écho qu'elle méritait, essentiellement à cause de la très sale réputation que se traînait son éditeur français à l'époque. Mais depuis, on espérait vivement revoir l'autrice dans nos contrées, or, celle-ci étant peu prolifique, il a fallu attendre jusqu'à ce mois de mars et l'arrivée d'une très belle double-actualité chez Soleil Manga. Tout d'abord, Sayonara Miniskirt, sa puissante dernière série en date. Ensuite, le recueil d'histoires courtes de la mangaka, paru au Japon en novembre 2018 sous le nom Tatta Hitori no Kimi e, et sobrement nommé dans nos contrées "Histoires courtes d'Aoi Makino".

La mangaka a dessiné un certain nombre de récits courts en désormais près de 12 ans de carrière, et ce recueil en propose 4, issus de différentes périodes, et conférant tout de même à cet épais volume une longueur d'environ 320 pages.

La première des quatre est d'ailleurs la plus longue avec ses 140 pages. Dessinée en 2010-2011, "REC -Le jour des larmes-" est l'histoire offrant au tome son illustration de couverture, et elle nous plonge aux côtés de Minami, jeune fille de 15 ans qui a pour étonnante particularité de n'avoir jamais versé la moindre larme, si bien que quand elle ne montre aucune émotion lors de la diffusion du nouveau et dernier film du jeune acteur de son établissement scolaire Akira Wakabayashi, elle se retrouve taxée de froideur. Mais après tout, elle a l'habitude de ça: ne sympathisant avec personne, affirmant détester les humains, tous ses camarades de classe la considèrent mal, et elle se retrouve même soupçonnée de mettre en ligne des vidéos de chats écrasés, vu qu'elle se promène souvent avec une caméra. Pourtant, quand elle a la surprise d'être accostée par le fameux Akira, ce jeune acteur que tout le monde adule et qui a décidé de déjà mettre un terme à sa carrière, elle ne sait pas encore à quel point elle va nouer avec lui un lien plus sincère et fort que toutes les apparences et tous les secrets, jusqu'à ressortir bouleversée de manière dramatique...
Entre un jeune garçon-acteur dont on n'a peut-être jamais vu le vrai sourire, et une adolescente n'ayant jamais pleuré, Aoi Makino, sous couvert d'un récit tragique aussi classique que bien mené, livre surtout une histoire forte qui a beaucoup à dire. Que ce soit sur les nombreux thèmes secondaires qui parsèment le récit, comme la maladie, les méfaits des rumeurs, les comportements malsains de ceux qui prennent des photos et vidéos voyeuristes, ou les dérives du journalisme à sensation. Ou, surtout, sur tout ce qu'ont à véhiculer les deux personnages principaux, quelque part victimes de l'image qu'ils renvoient sans pouvoir être totalement eux-mêmes. Omniprésent ici, le thème de l'apparence et des masques que l'on se met se révèle très bien, non seulement via les secrets de chacun des deux héros (la raison poussant Minami à détester les humains, la raison ayant réellement poussé Akira à arrêter sa carrière et qu'il camoufle en permanence derrière son sourire "d'acteur" de façade...), mais également au travers de la relation plus sincère, sans fards, que les deux adolescents construisent de façon poignante, en dévoilant l'un à l'autre leur "vrai moi". Il en résulte un récit qui, sous couvert de tragédie déjà-vue, démontre surtout toute la maîtrise qu'avait déjà l'autrice en début de carrière pour les portraits de personnages plus complexes qu'il n'y paraît. On en ressort facilement chamboulé.

"Les malheurs de l'uniforme", la deuxième histoire, est la plus récente du recueil puisqu'elle date de 2018. Sur un peu moins de 50 pages, Aoi Makino nous propose d'y suivre Rinka et Izumi, deux jeunes filles qui, pendant toute l'école primaire, ont toujours été ensemble, inséparables, meilleures amies du monde. A présent, les voici sur le point d'entrer dans le même collège, en espérant bien sûr se retrouver dans la même classe, quand bien même Rinka trouve son nouvel uniforme moche. Pourtant, quand elle voit pour la première fois Izumi dans ce même uniforme, elle a une impression différente: son amie semble rayonner... et elle aura cruellement la confirmation de cette impression à l'école. Tandis que Rinka intègre le club de photos, s'y fait d'emblée une nouvelle amie et attend impatiemment que son amie de toujours la rejoigne, elle ne sait pas encore qu'Izumi a été repérée et alpaguée par un autre club plus en vue, celui de danse, où elle attire vite les regards. Car si l'uniforme met tout le ponde sur un pied d'égalité au premier abord, il fait surtout ressortir les "perles rares", et Izumi est naturellement belle. Emportée par les filles populaires du club de danse, Izumi semble changer, au grand dam de Rinka... Pourtant, l'amitié entre elle deux sera-t-elle vraiment mise en péril ?
Cette histoire courte voit la mangaka aborder le sujet délicat de l'uniforme imposé aux élèves au Japon, et elle l'aborde très bien en soulignant avec efficacité tout ce que ce simple vêtement, sous couvert d'égalité, peut pourtant provoquer en inégalités, à une période où les personnes changent et doivent se forger. Et à partir de là, la mangaka parvient surtout à évoquer avec force la façon dont une amitié est troublée par les diktats découlant de cet uniforme et des années collège, entre recherche de popularité, besoin de se fondre dans le moule pour être sûre de plaire, ou manque de confiance en soi... Au bout du compte, pourtant, le message de Makino reste clairement positif, l'amitié des héroïnes ne se trahissant pas et accueillant même une troisième représentante. Une lecture intéressante, en plus d'être riche de sens pour son premier public-cible, précisément les collégiennes.

Dans "Fin de cycle", récit d'environ 80 pages dessiné en 2010, on découvre le jeune Riku, 16 ans, et travaillant dans la bibliothèque de sa ville depuis qu'il a arrêté l'école après le collège. Bien que beau garçon, il a tendance à faire un peu fuir les gens à cause de son manque de tact et de son impolitesse. Pourtant, les choses risquent de commencer à changer pour lui le jour où arrive dans la bibliothèque une nouvelle cliente, Miki, mignonne jeune fille de 14 ans, en fauteuil roulant. A son contact, Riku semble commencer à montrer d'autres choses de lui, mais il ne sait pas encore que Miki n'est pas là par hasard, et qu'elle cache un sombre dessein...
Concrètement, cette histoire souffre de quelques facilités: le comportement bizarre de la frangine de Miki vis-à-vis de sa propre petite soeur qui lui demande quand même un truc odieux, son plan quand même un peu capillotracté, la coïncidence de la livraison de livres pile dans le collège de Miki au bon moment... Qui plus est, il y a de quoi regretter que certains aspects, comme celui du handicap, ne soient finalement pas traités en servant juste de prétexte. Et pourtant, une nouvelle fois, Aoi Makino cherche à offrir un récit aux thèmes forts, ici autour des drames que peuvent provoquer des comportements violents, des regrets et du sentiment de culpabilité, mais aussi de la vengeance et de la spirale sans fin qu'elle peut provoquer, et, enfin, du pardon. Un peu maladroit et montrant alors bien qu'il s'agit surtout d'une oeuvre de jeunesse de l'autrice, ce récit n'en reste pas moins intéressant, dans la mesure où il montre lui aussi tout le désir qu'avait la mangaka, dès ses premières années en tant que mangaka, d'aborder des sujets assez profonds.

Enfin, "HAL", récit de 50 pages, est le plus ancien de ce recueil en ayant été dessiné en 2009, et il voit l'autrice s'essayer à une pointe de surnaturel. Shizuku est une adolescente de 14 ans à qui tout réussit: toujours première aux examens, très sportive (elle finit également toujours première en sport chez les filles), belle au point d'être même surnommée la "Miss du collège sud", elle fait la fierté de sa mère, est toujours entourée, suscite l'admiration de tous, d'autant plus qu'elle joue en plus les modestes en déclarant qu'elle ne voit pas l'intérêt des notes d'examen. Mais tout ceci n'est qu'une façade, destinée à se fissurer quand arrive une nouvelle élève, Yuki Abe, plus douée qu'elle en tout, en plus d'être réellement modeste. Perdant sa première place, Shizuku continue de faire semblant de ne pas mal le prendre, mais son orgueil et sa fierté sont bien là, d'autant que sa mère en remet une couche: elle bout intérieurement, fait semblant de sympathiser avec Yuki pour les apparences alors qu'elle la déteste... Les émotions négatives affluent tellement en elle qu'apparaît sous ses yeux HAL, un étrange garçon ailé se présentant comme un dieu de la mort. Il a été attiré là car il se nourrit des plus abjectes émotions humaines, a trouvé en Shizuku une cliente parfaite et, pour la remercier, peut exaucer trois de ses voeux, comprendre par-là qu'il peut effacer de la surface de la planète trois personnes, comme si elles n'avaient jamais existé... Quels choix fera Shizuku ?
Ce coup-ci, Makino propose en héroïne une adolescente apparaissant, pendant longtemps, détestable en tous points. Certes douée en cours et en sport, mais hypocrite, prenant tout le monde de haut, n'accordant aucune valeur à la vie des autres... On en vient vite à la détester au fur et à mesure qu'on découvre ce qu'elle cache sous son joli masque, encore plus au vu d'un certain choix qu'elle fait pour l'un des voeux de HAL... Mais fort heureusement, là aussi la mangaka a des choses plus profondes à véhiculer, à travers la condition de Shizuku puis sa remise en question, sa prise de conscience de ce qu'elle est réellement. Tandis qu'en filigranes on peut dénicher un petit portrait critique des systèmes d'examen ou des pressions parentales vis-à-vis de la "réussite", le parcours de Shizuku et son "opposition" avec Yuki mettent surtout en exergue des choses importantes, comme ce que peut apporter le fait de donner et d'apporter des choses à autrui, et ce qui peut faire la valeur d'une vie.

Visuellement, le recueil, en couvrant pas moins de 9 ans de la carrière de l'autrice, est une bonne occasion d'observer ses petites évolutions graphiques. Concrètement il n'y a pas d'énormes changements, mais plutôt un trait qui s'affine et se précise toujours plus. Mais on voit que Makino avait dès le départ un style bien à elle, certes assez typé shôjo de Shûeisha dans les visages et les yeux, mais sans surplus et avec un désir de richesse et de véhiculer beaucoup de choses. Surtout, dans chaque récit, sa narration s'avère impeccable, d'une fluidité exemplaire dans la gestions des choses.

Au bout du compte, Le recueil d'histoires courtes d'Aoi Makino s'avère être une réussite dans son ensemble, tant il montre que l'autrice a aussi un vrai talent dans ce registre. Les récits ne sont pas forcément toujours très originaux, le troisième possède même quelques maladresses, mais chacun d'eux a réellement des choses à dire sur ses personnages, sur l'humain, sur certains aspects de la société... Après un excellent The end of the world et un Sayonara Miniskirt qui démarre de la meilleure des manières, cela ne fait que confirmer tout le talent et l'intérêt de cette mangaka, dont on en vient à regretter qu'elle ne soit pas un peu plus prolifique !

Du côté de l'édition, Soleil nous propose son habituel petit format shôjo, en adéquation avec Sayonara Miniskirt entre autres. Le papier est un peu fin mais sans transparence, le tome se prend facilement en mains et reste léger malgré ses 320 pages, l'impression est honnête, l'encre ne bave pas, le lettrage est soigné, et la traduction signée Sophie Piauger est claire.
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16 20
Note de la rédaction






MN Actus
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