Nouvelle rencontre avec Kan Takahama autour de Tokyo, Amour et Libertés et La Lanterne de Nyx- Actus manga
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Manga Nouvelle rencontre avec Kan Takahama autour de Tokyo, Amour et Libertés et La Lanterne de Nyx


Mercredi, 05 June 2019 - Source :Rubrique Interviews

Habituée de la France, la mangaka Kan Takahama était de retour dans l'hexagone, plus précisément sur le salon Livre Paris après un passage à la librairie japonaise Junku, à l'occasion de la parution du premier tome de La Lanterne de Nyx aux éditions Glénat.

Deux ans après notre interview à l'occasion de la sortie du Dernier Envol du Papillon, en 2017, nous avons rencontré une nouvelle fois l'artiste lors d'un entretien riche, au cours duquel la mangaka s'est livrée sur sa vision de l'édition japonaise du manga, ainsi que sur la création de Tokyo, Amour et Libertés et La Lanterne de Nyx, ses deux derniers titres en date aux éditions Glénat.

En amont de l'interview, nous avons pu apprendre que Kan Takahama a eu l'occasion d'enseigner durant cinq jours à l'EIMA, école de manga à Toulouse. Cinq journées intensives de plus de six heures avec des élèves de première année. L'autrice a notamment travaillé avec eux sur la création des personnages, en se basant sur les typologies de la médecine chinoise. L'enjeu était d'apprendre à créer des personnage en entrant dans le détail, et d'enseigner aux élèves la manière de travailler au Japon. Les classes étaient composées de jeunes bacheliers comme d'étudiants ayant déjà bénéficié d'une formation au dessin. Pour la plupart, l'intérêt de travailler au Japon était là, mais ce n'était pas la motivation principale. Les élèves souhaitaient davantage travailler dans le manga ou dans la création de designs de jeu-vidéo, en France.

Selon ses dires : "La progression de ces élèves était impressionnante ! C'est un peu comme si on avait réveillé Aurore de La Belle au Bois Dormant. (rires)"

Il arrive d'ailleurs à Kan Takahama de donner des séances de dédicace au Japon, mais aussi des cours. Ils ont plutôt lieu dans des centres culturels ou dans différents types d'organisations qui veulent s'ouvrir à la narration et veulent apprendre à mettre en forme du manga pour faire passer un message.



Vous avez maintenant publié de nombreux ouvrages. Quel regard avez-vous sur votre carrière ? Pensez-vous que votre style a énormément évolué ?

Kan Takahama : Oui, ma patte a bien changé, et surtout depuis Tokyo, Amour et Libertés. Le style des histoires a beaucoup changé, mais aussi le dessin. Pour le côté graphique, c'est volontairement que j'ai travaillé différemment.

Qu'est-ce qui vous a poussé vers ces changements ?

Kan Takahama : Je pense que j'ai fait des débuts différents par rapport à d'autres auteurs japonais. J'ai d'abord publié dans le magazine Garo, une revue underground assez reconnue. Pendant très longtemps, j'ai pu dessiner les histoires dont j'avais envie. Souvent, c'est le contraire qui se passe. C'est à dire que les jeunes dessinateurs se plient davantage aux demandes des maisons d'édition. Il ne font pas vraiment ce qu'ils veulent, mais essaient de se faire reconnaitre. Une fois reconnus, il se lancent dans des projets qui correspondent plus à leurs envies. Mais j'ai fait un peu l'inverse : j'ai commencé par dessiner ce dont j'avais envie, mais c'est devenu lourd et ennuyeux au bout d'un moment. (rires)

J'ai d'abord voulu dessiner des œuvres divertissantes, puis faire de choses intéressantes pour les plus jeunes, et par rebond me donner davantage d'enthousiasme dans mon travail. Malgré ça, je n'étais pas prête à travailler pour un magazine comme le Shônen Jump, ni à me lancer dans le manga mainstream codifié. J'ai donc préparé mes propres concepts. Je me demandais ce qu'avaient envie de lire les lecteurs qui ont grandi avec des magazine comme Jump ou Ribon, et qui sont maintenant adultes. Qu'est-ce qui pouvait les intéresser maintenant que ces magazines ne leur sont plus adressés ? Mon objectif était de dessiner pour des magazines qui les concerne désormais, tout en leur rappelant leurs lectures d'autrefois. En quelque sorte, j'avais envie de faire du Jump ou du Ribon pour adulte. Par exemple, La Lanterne de Nyx narre l'aventure d'une jeune fille. Mais ce sont des aventures humaines qui peuvent davantage intéresser les lecteurs de mon âge.

Pendant longtemps, j'ai dessiné loin des codes du manga, du moins jusqu'aux récits que sont Tokyo, Amour et Libertés, Le Dernier Envol du Papillon, ou La Lanterne de Nyx. Dans ces séries, j'ai eu envie de me rapprocher un peu plus du manga grand public.


CHO-NO-MICHIYUKI © 2015 Kan Takahama / YOTSUYA-KU HANAZONO-CHO © 2013 TAKAHAMA Kan / Takeshobo

Vous-même, auriez-vous eu envie de lire, il y a quelques années, des mangas type Jump ou Ribon pour adulte ?

Kan Takahama : Je perçois une tendance qui, je pense, est d'ordre mondiale. Depuis ces dix dernières années, je ressens une sorte de jeunisme. Peut-être est-ce à cause des conditions économiques, mais j'ai l'impression que les adultes ont de plus en plus de mal à sortir et voir le monde. Ils sont enfermés dans leur Japon ou dans les jeux-vidéo, et les relations interhumaines se rarifient. La production, y compris littéraire, prend un peu cette couleur. Personnellement, quand je lis ces histoires, je ne les trouve pas très intéressantes. Il y a 20 ans, le monde du Manga était créatif et passionnant. Peut-être que ces auteurs pouvaient faire des choses intéressantes, pour adulte notamment, mais c'est aujourd'hui plus difficile. Je pense toutefois que ça vaut la peine d'essayer. On a l'impression que ces auteurs faisaient des tas d'expériences dans leurs histoires, mais que ce phénomène est maintenant passé. Les auteurs actuels font moins d'expériences et reproduisent du contenu vu ou lu autre part, il y a donc moins de créativité et de travail intérieur. Il me semble que c'est cette tendance qui règne actuellement. Aussi, le Shônen Jump a eu un tel âge d'or qu'il est peut-être difficile pour les jeunes auteurs d'imaginer dépasser les œuvres de l'époque, et ça devient un blocage.

Quels étaient les titres qui vous ont marquée durant cet âge d'or du Jump ?

Kan Takahama : Il y a eu Jungle no Ôja Ta-Chan, c'est un titre assez étrange, qui joue sur gags érotiques. Mais si on commençait à le lire, on avait du mal à s'arrêter. Après cet âge d'or, l'auteur Masaya Tokuhiro a fait des mangas encore meilleurs. Il n'est pas publié en France, mais je conseille quand même la lecture de Kyôshirô 2030 du même auteur. Ce qui est étrange, c'est qu'ils s'agisse de gags érotiques mais en même temps très prenants, et très drôles ! En général, les lectrices n'aiment pas trop le style de dessin de Masaya Tokuhiro car il fait très seinen.


Parlons maintenant de vos propres œuvres. Comment vous est venue l'idée de l'histoire de Tokyo, Amour et Libertés ?

Kan Takahama : En France, l'ouvrage est sorti après Le Dernier Envol du Papillon. Mais au Japon, il est paru avant. A cette époque, j'étais publiée dans un magazine érotique. A part moi, les auteurs dessinaient des histoires très, très érotiques. A ce moment, un éditeur de ce magazine m'a contacté. Il était gêné parce qu'il voulait travailler avec moi, et il était prêt à convaincre le directeur éditorial de ne pas inclure beaucoup de pages érotiques afin que j'accepte de dessiner pour eux. Il a obtenu gain de cause : la seule directive, c'était que mes histoires contiennent quelques scènes érotiques. A part ça, je pouvais dessiner ce que je voulais. A l'époque, je n'avais pas beaucoup de travail, j'ai donc tenté l'exercice. Tout le long de notre collaboration, il me répétait de faire ce dont j'avais envie, que je n'étais pas obligée de forcer sur l'érotisme. Mais je ne voulais pas le mettre mal vis à vis de son emploi, alors j'en rajoutais toujours un peu plus. (rires) Surtout, pour les premiers chapitres, il fallait en mettre suffisamment pour que le directeur éditorial ne fasse pas arrêter la série en cours de route. Mon idée était d'écrire une histoire se déroulant dans le passé, de telle sorte à sortir de l'impasse de l'érotisme. En faisant ces concessions réciproques avec mon éditeur, nous en sommes arrivés au résultat que vous connaissez.

C'est le premier ouvrage que j'ai dessiné intégralement sur tablette, c'est pour ça que le trait est différent. J'ai vraiment tout fait informatiquement, mais je ne suis pas totalement satisfaite. Je pensais aller plus vite avec le dessin sur tablette que j'ai alors essayé. Mais je n'ai pas été convaincue par le résultat. Grâce à cette histoire, j'ai compris que le dessin manuel est très utile. Désormais, d'abord je dessine à la main, puis je traite les planches sur ordinateurs. On parlait un peu plus tôt de mes différents styles, et celui-ci vient de ma tentative de dessin intégralement via ordinateur.

On remarque que le récit propose deux types d'érotisme : un assez léger au début de l'histoire, puis un érotisme plus sensuel qui sert l'émotion entre les protagonistes. Comment êtes-vous parvenue à entretenir cette balance, et ainsi éviter un érotisme vulgaire ?

Kan Takahama : J'ai toujours bien aimé ce mélange d'érotisme, pas vulgaire mais sous forme de jeu, puis sentimental. Je pense que j'arrive assez naturellement à trouver cet équilibre, sans réelle difficulté. Peut-être que le fait que ce soient des scènes érotiques dessinées par une femme fait qu'il y a une certaine limite, ou du moins une différence par rapport aux œuvres produites par des hommes.


YOTSUYA-KU HANAZONO-CHO © 2013 TAKAHAMA Kan / Takeshobo

Parlons maintenant de La Lanterne de Nyx. La question sera un peu similaire que précédemment : Comment vous est venue l'idée de l'histoire ?

Kan Takahama : D'abord, la série paraît dans un magazine historique. Dans cette revue, il n'y a que des récits sur l'Histoire, donc le concept de base est de ne pas dépasser l'ère Meiji (ndt : entre 1868 et 1912). Le Dernier Envol du Papillon fut publié dans le même magazine, mais on remontait à une époque où il restait des samouraïs. Mon idée était de faire quelque chose de différent de la précédente série, et de proposer un contenu nouveau dans le magazine. J'ai choisi de dépeindre une période où il y aurait des vêtements occidentaux, ce qui était la limite historique prévue par le magazine. Le rédacteur en chef m'a donné son aval, malgré le fait que je jouais donc sur cette limite. (rires)

Pour le déroulé de l'histoire, on peut dire que j'applique la formule "Jump", avec un personnage principal qui n'est pas sûr de lui, qui rencontre des individus originaux qui ne sont pas forcément de son milieu, et qui grandit à partir de ces rencontres. Et de la même manière que Dragon Ball proposait une histoire sur la Terre puis une autre dans l'espace, il y a une intrigue à Nagasaki, un à Paris, puis le retour au Japon. C'est du Jump pour adulte. (rires) Mais en incluant beaucoup d'éléments réalistes, avec des relations amoureuses d'adultes, car il ne s'agit pas d'une histoire pour enfants.


NYX NO LANTERN © 2016 Kan Takahama

La Lanterne de Nyx présente un grand aspect découverte. Cela vous a-t-il demandé une documentation complexe ?

Kan Takahama : Pour la partie historique japonaise, ce n'était pas compliqué car j'avais des documents sous la main. Mais je suis quand même allée dans des centres de documentation dans la région, car trouver des livres autour de cette période historique est compliqué, car les livres autour de cette période sont souvent des livres anciens, et tout acheter serait revenu très cher. Pour la partie sur la France, c'était plus compliqué. Il y a bien-sûr des historiens japonais qui ont travaillé sur cette période, il est donc possible de trouver des livres en japonais. Mais je me suis aussi rendue à Paris pour circuler dans les lieux où se déroule l'histoire. J'ai aussi acheté beaucoup d'objets qui apparaissent dans le récit afin de mieux les cerner, et les avoir en mains pour mieux les dessiner. D'ailleurs, j'ai tellement rassemble d'objets et de documents qu'il est prévu que je fasse une exposition de planches et de pièces qui ont servi à la création de l'histoire. L'événement est prévu au musée d'art contemporain de Kumamoto.

Pour ce genre de récit, il est vrai que la partie documentation est importante. Mais aussi passionnant ! Et, tout le long des reportages, je me suis prise d'affection pour cette époque, et je suis même devenue collectionneuse d'objets historiques, par plaisir. J'ai trouvé énormément de reproductions de biens de l'époque et d'ateliers artisanaux.

Miyo est une héroïne qui s'émerveille devant toutes ces découvertes. Ce fut aussi votre cas, lors de cette étape de documentation pour la préparation de la série ?

Kan Takahama : Miyo me ressemble. Mais d'après ce que j'ai vu jusqu'à présent, toutes les lectrices s'identifient à elle. (rires) Une journaliste pour une revue locale lui ressemblait physiquement, et elle m'a même demandé si j'avais dessiné son histoire. (rires)

Mais vous verrez que beaucoup d'autres personnages apparaitront par la suite. Il y a un peu de moi dans chacun d'entre-eux.

Une petite remarque sur Miyo : Elle a les cheveux ébouriffés dans le premier tome, mais vous verrez qu'elle se coiffe mieux par la suite. (rires)


NYX NO LANTERN © 2016 Kan Takahama

Un personnage très particulier relie La Lanterne de Nyx au Dernier Envol du Papillon. Cette dernière série fut particulièrement importante pour vous ? Peut-on s'attendre à des liens plus précis entre les deux séries ?

Kan Takahama : L'idée de cette liaison vient d'une discussion avec mon éditeur, concernant une trilogie autour de Nagasaki. Le projet était Le Dernier Envol du Papillon, puis La Lanterne de Nyx, et enfin une troisième œuvre autour de Nagasaki dont je ne peux pas encore parler.

La Lanterne de Nyx va bientôt se terminer au Japon. Nous avons donc une idée de votre prochain projet, mais pouvez-vous parler des thématiques que vous souhaiteriez aborder par la suite ?

Kan Takahama : Oui, il reste deux ou trois chapitres avant la fin de la série. Le sixième et dernier volume devrait paraître cet été au Japon, en août ou en septembre. Pour les prochains projets, je peux dire que ça se déroulerait au 16e ou 17e siècle, autour d'européens venus au Japon, en incluant des relations avec des japonais sur place, et avec une petite tendance mystérieuse. Puis, je viens juste de démarrer une adaptation manga de L'Amant de Marguerite Duras, intégralement en couleur. Le premier chapitre a été publié au Japon en février, et la série est prévue sur cinq chapitres. L'ouvrage relié devrait paraître dans l'année au Japon. L'édition française est déjà au programme chez l'éditeur Rue de Sèvre, dans sa collection de récits littéraires adaptés en bandes-dessinées, et devrait paraître presque en même temps en Japon, en fin d'année ou en début d'année prochaine. Enfin, j'ai un autre projet avec un éditeur français. Il s'agir d'une histoire autour du Tibet et du Dalaï-Lama. Elle devrait commencer cette année, mais ça reste à confirmer.


NYX NO LANTERN © 2016 Kan Takahama


Interview réalisée par Takato. Remerciements à Kan Takahama, à son interprète Corinne Quentin, ainsi qu'aux éditions Glénat et à Satoko Inaba pour la rencontre.
  




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