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Dvd Chronique animation - Dans un recoin de ce monde


Jeudi, 07 September 2017 à 20h00 - Source :Chronique Animation

Tout commence par une brève immersion dans le Japon des années 1930, où l'on découvre une fillette du nom de Suzu Urano, gentille et plutôt tête en l'air au point de se perdre en ville. Elle ne se doute pas alors qu'un jeune garçon dont elle va croiser la route deviendra, quelques années plus tard, son époux... Puis les années passent, et nous en 1944. Suzu est devenue une jeune femme toujours autant dans la lune mais infiniment douce, dont la main est offerte à Shusaku Houjo, qui ne l'a jamais oubliée, alors qu'elle ne se souvient plus de lui. Elle quitte alors sa ville de Hiroshima pour aller vivre dans la famille de son mari, à Kure, une petite ville connue pour son port militaire et située en périphérie de Hiroshima. Mois après mois, la jeune femme poursuit avec le sourire son quotidien dans cette famille, alors que petit à petit les menaces de la guerre se font de plus en plus persistantes, changeant peu à peu leur mode de vie, de façon de plus en plus dangereuse et dramatique...



Des débuts du projet en 2010 jusqu'à sa sortie en salles au Japon en novembre 2016, Dans un recoin de ce monde (Kono sekai no katasumi ni en japonais) fut un projet de longue haleine pour Sunao Katabuchi, son réalisateur. Déjà connu pour les films Princesse Arete et Mai Mai Miracle, pour la version animée de Black Lagoon, ou encore pour avoir assisté Hayao Miyazaki à la réalisation de Kiki la petite sorcière, l'homme avait à coeur, avec son équipe, d'offrir la meilleure adaptation possible du manga éponyme de Fumiyo Kôno. Pour cela, comme il l'expliquait dans notre récente interview, il s'est beaucoup documenté, a dû laisser le temps à son staff de bien s'imprégner de l'oeuvre (ce qui a repoussé le projet, d'abord prévu en salles japonaises en 2015), et a pu compter sur une production assurée par l'excellent studio Mappa. Disponible en France aux éditions Kana, le manga d'origine en deux tomes a vu le jour au Japon en 2007, et a connu un beau succès: En plus d'avoir remporté en 2009 le Prix d'Excellence catégorie manga du Japan Media Arts Festival, il a eu droit en 2011 à une adaptation en téléfilm live. Le film d'animation, lui, arrive en France en ce début de mois de septembre 2017 en étant déjà auréolé d'un superbe parcours : lauréat du prix Hiroshima Peace Film créé par le festival international de film d'Hiroshima (qui salue un film mettant la Paix au cœur de son projet), du prix du film d’animation de l’année aux derniers Japan Academy Prizes (devançant ainsi un certain Your Name.), du prix du jury au dernier Festival International du Film d'animation d'Annecy... sans oublier son succès au box office nippon.



Le concept de Dans un recoin de ce monde est simple. La mangaka d'origine Fumiyo Kôno a pour devise une phrase d'André Gide, "Je ne me suis jamais senti grand goût pour portraire les triomphants et les glorieux de ce monde, mais bien ceux dont la plus vraie gloire est cachée", et la démarche de Sunao Katabuchi pour son film est similaire. Ce qui intéresse en premier lieu le réalisateur, c'est de dépeindre le quotidien simple de personnes modestes dans un contexte historique pourtant délicat, à savoir la seconde Guerre Mondiale, les bombardements de plus en plus présents sur Kure, et l'imminence du drame nucléaire de Hiroshima. Le tout, en évitant de tomber dans la dramatisation.

Sur un ton simple, le long métrage présente le quotidien tout à fait normal de petites gens, et c'est alors l'occasion de découvrir des personnages aussi simples que vrais, et ayant tous leurs traits de personnalité. Par exemple, une femme comme Keiko, récemment divorcée et mère d'une petite fille, a un fort tempérament (mauvais caractère, diront certains), son enfant la petite Hiromi est un ange à la fois joyeux, sage et innocent, le mari Shusuke aime sincèrement Suzu mais reste parfois maladroit... On a une petite palette de caractères vivante et crédible.



En se basant sur ces visages qui deviennent facilement attachants dans leur quotidien et leur vie de famille, le récit s'intéresse de près à la façon dont on pouvait vivre à cette époque trouble. Bien sûr, cela passe par la mise en avant de certaines moeurs japonaises d'alors, comme les mariages arrangés, le rôle des femmes dans le foyer, la nourriture et les divertissements de l'époque... mais pas que.
Car ce que l'on voit surtout arriver petit à petit dans ce quotidien simple, c'est bien sûr la menace de la guerre, de plus en plus présente au fur et à mesure des mois qui défilent. Et tout au long de son parcours, Suzu a de nombreuses occasions d'observer ce petit monde qui change doucement autour d'elle : des éléments assez paisibles mais annonciateurs comme le célèbre navire Yamato qui passe au loin dans la mer ou les bateaux militaires qui rentrent au port et qu'elle regarde... Des choses plus ennuyeuses, comme les accusations d'espionnage qu'elle subit juste parce qu'elle a dessiné un paysage, la hausse conséquente du prix de denrées comme le sucre, les évacuations de maisons, les menaces des attaques aériennes qui commencent à arriver... Et des aspects qui touchent directement sa famille, comme le corps des volontaires féminines où est sa soeur, ou le fait que son frère soit parti sur le front. Autour d'elle, les gens doivent livrer bataille, s'éloignent pour parfois ne plus jamais revenir vivants, des bombardements de plus en plus meurtriers finissent par survenir, la menace d'une famine guette... Jour après jour, mois après mois, elle ne peut qu'observer les ravages de plus en plus graves que provoque la guerre, tout en continuant à vivre avec les siens.



Suzu se révèle être un personnage central délicieux, parce que courageux dans son genre. Malgré les petites menaces de plus en plus visibles, la jeune femme semble souvent rester elle-même. Dans la lune, extrêmement douce et souriante, elle apporte une sorte de pureté simple et tente de conserver naturellement une démarche optimiste pour continuer d'avancer, malgré les changements de plus en plus visibles autour d'elle et dans sa vie. Elle se montre forte à sa manière, à son échelle... mais jusqu'à quel point le pourra-t-elle ? Peu à peu, la fausse insouciance disparaît, les horreurs de la guerre frappent de plus en plus Suzu et nombre d'autres citoyens aussi simples qu'elle. Au fil des mois qui passent, les malheurs s'enchaînent, vont souvent jusqu'à déchirer des familles et des âmes innocentes, et au milieu de tous ces malheurs, Suzu ne peut que se retrouver elle aussi meurtrie au plus profond de sa chair, alors contrainte de remettre en cause sa place dans ce monde. Où doit-elle être ? Que doit-elle faire ? Que peut-elle faire ? Peut-être simplement protéger ce qu'elle peut protéger, en conservant son courage, bien qu'elle soit souvent impuissante et que sa joie de vivre s'efface toujours plus.



Le thème du rêve revient à quelques reprises. Chacun des personnages possède ses quelques rêves, ses modestes ambitions... mais dans un pays en guerre, ces rêves semblent voués à se briser. Derrière son caractère, Keiko souhaite simplement vivre une vie de famille normale avec ce qu'elle chérit plus que tout : sa fille. Shusaku, lui, aimerait rester auprès de Suzu, mais ses obligations au travail et, plus encore, les bombardements, pourraient mettre en péril ses désirs. La figure véhiculant le plus le sentiment de rêve brisé vient toutefois de Suzu elle-même : ses rêves de bonheur sont simples, par exemple pouvoir continuer de cuisiner pour sa belle-famille et l'aider. Mais c'est surtout un autre élément qui véhicule le mieux cette idée : son don pour le dessin, qui apparaît dès le début du film pour ne jamais vraiment le quitter. Suzu aime dessiner. Elle est douée pour ça, et aimerait en faire quelque chose. Quand les choses ne vont pas, ses dessins deviennent même pour elle un espoir auquel se raccroche, comme lors du moment où elle dessine Shusaku pour être sûre de ne pas oublier son visage quand il doit s'absenter longtemps. Mais régulièrement, on sent que ce don est mis en péril : le premier signe marquant arrive quand la police militaire l'accuse d'espionnage simplement parce qu'elle a dessiné un paysage, mais c'est encore un autre drame d'une tout autre ampleur qui risque de montrer le plus la façon don ses désirs de rêveuse se brisent. Car face au réalisme cruel de la guerre, les rêves ne sont pas grand chose...



Les choses ont beau être de plus en plus terribles, certains drames ont beau être déchirants et émouvants, le film ne tombe jamais dans le pathos, et conserve d'un bout à l'autre son ton simple et très juste. L'oeuvre n'occulte pas la dureté des drames mais n'en fait pas des tonnes, et sait même éviter les images-chocs. Katabuchi reste, quelque part, pudique, principalement parce qu'il préfère s'attarder sur les personnages et sur leur ressenti plutôt que sur les horreurs elles-mêmes. C'est peut-être en cela que réside la plus grande force du récit.
Celle et ceux qui ont lu le manga d'origine pourront constater à quel point Katabuchi lui reste fidèle. Le staff a effectué un travail admirable pour se réapproprier minutieusement le style de Fumiyo Kôno, et cela n'a clairement pas dû être une tâche aisée tant la mangaka a une patte bien à elle, avec son trait assez rond et doux, ses visages assez gros, ses mains et ses pieds un peu grands, sa façon de dessiner les mèches de cheveux sur le côté derrière l'oreille (mèches qui ne sont pas rattachées au reste de la chevelure)... L'équipe a fait attention à tout, allant même jusqu'à reprendre très, très souvent les mêmes angles de vue que dans les cases du manga (on pense notamment aux vues de dessus).



Une profonde fidélité qui n'empêche nullement au film d'avoir ses propres spécificités. En premier lieu, le travail effectué sur les musiques est excellent, les mélodies au piano collant bien au ton du long-métrage, et les chansons laissant souvent deviner ce que Suzu peut réellement ressentir au plus profond d'elle-même, ce qu'elle pense et ce qu'elle montre n'étant pas toujours en accord (c'est surtout le cas de la chanson d'ouverture, sous-titrée en français). Les bruits participent aussi pleinement au réalisme voulu : messages radio, alarmes de plus ne plus présentes pour prévenir les attaques... On a l'impression d'y être. Quant aux décors, ils bénéficient d'un sens du détail plus prononcés que dans le manga d'origine. Hiroshima, Kure, le Yamato, le port... sont autant de choses que l'équipe a cherché à retranscrire le plus fidèlement possible, à l'aide de beaucoup de recherches. Enfin, Katabuchi n'hésite pas à s'offrir de temps à autres quelques originalités, des petits partis pris artistiques qui laissent une forte impression, on pense par exemple à sa manière de tourner les choses lors de la terrible scène de la "bombe à retardement".



Dans un recoin de ce monde est un film fort et juste, qui, en s'appuyant sur le quotidien de gens simples, dresse un portrait très détaillé de la Seconde Guerre Mondiale dans la région de Kure et de Hiroshima, mais aussi de l'époque et des mentalités qui pouvaient régner chez les civils, au gré des terribles événements auxquels les habitants ont dû faire face. Suzu est l'un de ces civils, parmi tant d'autres. Dans son recoin de monde, tantôt courageuse tantôt impuissante, elle s'est contentée, face à l'horreur, de chercher sa place et de tenter de protéger comme elle le pouvait ce qu'elle chérissait. Elle est comme vous et moi, à ceci près qu'elle a vécu des choses que l'on espère ne jamais avoir à vivre. Loin de se contenter d'être extrêmement fidèle au manga d'origine, cette réalisation d'un peu plus de 2h le sublime en lui apportant ce que seul un film d'animation peut offrir. Une grande et belle réussite, pour l'un des meilleurs films de l'année.
  
L'avis du chroniqueur
Koiwai

Jeudi, 07 September 2017
18.5 20




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