Mishima Boys - Coup d'état


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Note de la rédaction
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1/20
Meutres, attentats, terrorisme..; Découvrez le manga politique et historique par Eiji Ôtsuka !
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Synopsis

"K., M., Y. … Trois lettres, pour trois garçons…

Qui sont-ils ? Quels projets fomentent-ils ? Et surtout, quel étrange lien les relie à Yukio Mishima, écrivain mondialement connu et nationaliste ayant vécu au tournant d'une époque dramatique du pays et prônant un retour aux valeurs traditionnelles du Japon ? Dans un après-guerre tourmenté, alors que le Japon s'ouvre trop vite au capitalisme et à l'Occident, voici un portrait complexe et désabusé de jeunes gens égarés dans une société en perdition…

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Voici une oeuvre qui questionne avec force sur les changements qu'imposait une époque.

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Mishima Boys coup d'Etat est assurément de ces manga qui sollicitent l'esprit en faisant bien plus que l'effleurer. Eiji Otsuka, magnifiquement accompagné par Seira Nishikawa, nous signe encore une histoire forte, immersive, exigeante avec son lecteur et pour autant respectant totalement sa capacité d'entendement.
Parler de Mishima Boy et inciter à le lire pourrait me mener aussi sûrement à l'échec que de tenter la quadrature d'un cercle. Pour autant, je peux au moins articuler un bilan de lecture autour de quelques axes pour essayer modestement de vous faire partager l'intérêt réel que j'ai trouvé à ce manga.

Le contexte historique et social du japon d’après-guerre en guise de toile de fond
Eiji Otsuka affirme être fasciné par le Japon d’après-guerre. Le contexte politique et social d’abord un peu chaotique d’un pays meurtri, sous domination militaire américaine et qui a perdu sa suprématie, et qui travaillera d’arrache-pied à relever l’économie pour plonger peu à peu dans les délices du consumérisme. Ce Japon de l’effort qui est aussi celui des Vents de la colère. Période passionnante et complexe, qui offrait en outre une production artistique riche et/ou conscientisée, ou au moins alternative.
La toile de fond que propose Otsuka est celle de l’année 60.
Le Miracle économique japonais se précise (à la fin des années 60, le Japon se sera tant redressé qu’il deviendra la deuxième puissance économique mondiale), mais comme lors de nos fameuses Trente Glorieuses, la croissance n’est pas l’affaire de tous. Beaucoup restent des laissés pour compte. D’autres ne trouvent pas leurs marques idéologiques dans un tel modèle. Des notions comme productivité et cohésion sociale ne parlent pas à tous de la même façon. De violentes manifestations contre les Etats-Unis et la guerre du Vietnam, menées principalement par la Zengakuren (l'Union nationale des comités autonomes des étudiants japonais créée en 1959 par des factions d'extrême-gauche), auront lieu dès 1963 et tout au long de la décennie. D’un extrême à l’autre de la masse apolitique, certains ont choisi le gauchisme (et ce en plusieurs factions, dont certaines deviendront très radicales par la suite) d’autres prêteront en réaction plus volontiers l’oreille aux sirènes nationalistes ou à des idées d’extrême droite.
Mais Otsuka nous prévient : il ne cherche pas « à parler des jeunes révolutionnaires des années soixante ». Il se propose par contre de faire de cette fiction (très documentée et ancrée dans le réel) une allégorie. Une allégorie qui vient questionner le présent, la jeunesse d’aujourd’hui.
A l’instar de Mishima, il se propose d’écrire une pièce de Nô moderne. Le Japon autour des années 60 en est la scène et ces jeunes personnages les acteurs.

Une figure centrale : Yukio Mishima
Mishima peut être historiquement vu comme un nationaliste réactionnaire de l’après-guerre qui aurait souhaité que son pays retrouve son honneur. Mishima pourrait nous sembler avoir eu du mal avec le changement engagé alors, le modernisme venu d’ailleurs, l’ouverture à l’Occident et bien sûr la tutelle américaine (notons que l’anti américanisme faisait consensus pour tous les révolutionnaires d’après-guerre, qu’ils soient de droite ou de gauche). Dans le manga, Otsuka lui fait qualifier l’après-guerre « d’enfer », de « monde vide et creux ». Dans la vie, il écrit nombre de romans mettant en scène de jeunes hommes en proie au rejet et à la souffrance. Les années soixante lui apporteront leur lot de déconvenues littéraires (il vend moins bien ses livres, ne reçoit pas le prix Nobel tant attendu…). Il rejette presque son œuvre, commence à idéaliser sa mort, qu’il met en scène encore et encore, au cinéma, au théâtre jusqu’à sa propre extinction.
En effet, le 25 novembre 1970, accompagné de quatre jeunes disciples, il se rendra au ministère des Armées, prendra en otage un général et produira aux soldats présents un discours nationaliste, dans lequel il appellera explicitement au coup d’Etat. Mais il fera chou blanc et il lavera cette honte selon le rituel des samouraïs : le seppuku. C’est même un de ses disciple qui l’assistera lui coupant la tête selon la tradition. Comment le Japon aurait-t-il pu oublier la figure de Mishima après cela ?
Yukio Mishima est présent également dans Unlucky Young Men (dont l’action se déroule dans les années 70). Il est donc non seulement la figure centrale commune aux deux manga, mais il va dans chacun d’entre eux être « celui qui regarde de loin » des protagonistes qui vont commettre des crimes et faire des choses illégales.
Eiji Otsuka ne va pas s’engager sur le chemin convenu d’en faire une figure du nationalisme d’extrême-droite . L’homme est ambivalent, on le sait tous, mais il est probablement bien plus complexe qu’un simple fascisant. Par contre, dans cette histoire il prend une dimension inattendue de figure symbolique du nihilisme. Le terme nihiliste étant un fabuleux fourre-tout, concentrons-nous sur l’étymologie du mot : nihil = rien. On peut bien sûr davantage considérer ce Mishima fictionnel comme un désenchanté moral, un désabusé devant un monde absurde (pour lui mais aussi pour pas mal d’européens à l’époque de l’après-guerre). Celui, qui, tel le personnage de yakuza qu’il incarne dans un de ces films, va considérer la morale comme une cage pour les lions et les singes et dont il ouvrirait la porte avec la plus parfaite immoralité, nous ferait penser à cela. Mais même là il est plus compliqué. Derrière le masque, il l’avoue lui-même, on ne trouve rien. Agir n’est faire qu’une offrande au vide. Il sera le symbole d’une époque, les jeunes gens malchanceux ne seront qu’une expression de lui-même.
Pour mieux le cerner, c'est Cioran que je citerai : « Je ne sais pas si je suis désespéré, car l’absence de tout espoir n’est pas forcément le désespoir. Aucun qualificatif ne saurait m’atteindre, car je n’ai plus rien à perdre. Et dire que j’ai tout perdu à l’heure où autour de moi tout s’éveille. Comme je suis loin de tout ! »
Le Mishima de Otsuka me fait fortement penser à ce profil. Bien entendu, cela n'engage que moi, cependant son vide est explicité par l'auteur : « Je pensais pourtant que mon vide était idéal pour que quelque chose en prenne possession… », ainsi que sa distanciation : « Moi aussi, quand j’étais jeune, debout à la fenêtre, j’ai attendu que le monde s’effondre »

Terrorisme et coup d’Etat : ce qui est à l'intérieur se voit à l'extérieur...
Les « boys » de Mishima dont son oubli de leur être va jusqu’à leur faire porter de simples lettres en guise de nom, pourraient ressembler à ce qui est décrit dans cette autre citation de Cioran : « Je sens monter en moi un grondement sans précédent, et je me demande pourquoi je n’explose pas, pour anéantir ce monde, que j’engloutirais dans mon néant. Je me sens l’être le plus terrible qui ait jamais existé dans l’histoire, une brute apocalyptique débordant de flammes et de ténèbres ».
Dans sa préface, Eiji Otsuka nous annonce une démarche vraiment intéressante : il part des actes terroristes de ceux qu’on surnomma « les 17 ans terribles » pour les inscrire dans une démarche de réflexion sur ce qu’est la nature du phénomène selon lui : « un coup d’état intérieur ».
Alors qu’aujourd’hui les actes terroristes sont plus volontiers vus comme des actes venant forcément de l’extérieur, générant la peur de l’étranger, Otsuka nous rappelle que ces jeunes cherchaient à abattre un oppresseur intérieur, un changement qui les mettait dans une impasse. Leur colère aussi était intérieure, leur « coup d’état interne » les amènera à passer à l’acte.
Mishima devient ainsi le mentor de l’ombre d’un trio d’hommes en souffrance et des actes déviants qu’ils vont commettre. Le premier, R, est d’origine coréenne : il va commettre l’abject. Le second, M (inspiré de Kensetsu Makayama), ne voulait que parler avec l’empereur, d’homme à homme, mais il n’a trouvé d’autre moyen que de lui lancer une pierre à l’occasion de sa parade de mariage... Le troisième, Y (inspiré d’Otoya Yamaguchi) est militant d’extrême droite. Son coup d’Etat à lui sera l’assassinat politique.

La mise en scène de la parole Nous l’avons vu, le vrai Mishima n’hésitait pas à mettre en scène. Le Mishima fictionnel d’Eiji Otsuka va purement et simplement proposer au lecteur une pièce de théâtre No moderne dont pour l’instant il n’est que le commanditaire et le spectateur. On découvre avec lui le parcours de ces trois jeunes gens au fil du récit, après qu’ils aient reçu comme consigne de mettre ne place le récit qu’il veut savourer. Leur vie n’est finalement que mise en scène macabre et théâtrale (qu’on pourrait penser autogérée s’il n’y avait pas le personnage de l’assistant, qui prend son rôle de souffleur avec un zèle très particulier…). Mishima, lui-même est en phase de mise en scène de sa propre existence (il fait d’ailleurs ses débuts d’acteur).
Selon ses propres dires, maître Otsuka avait dans l’intention de s’inspirer du genre Gekika (manga dramatique pour adultes initié par Yoshihiro TATSUMI dans les années 60/70). Le gekija se voulant réaliste et sociétal, il correspond donc tout à fait à la démarche de maître Otsuka aussi bien dans Unlucky Young men que dans Mishima Boys. La dimension théâtrale présente dans Mishima Boys fait en outre écho à l’étymologie du gekija, dont le nom vient du mot geki, qui signifie drame, à prendre au sens grec du terme, c’est-à-dire celui de la dramaturgie dans sa dimension théâtrale.
Et nous savons aussi que Otsuka a une idée très précise de ce que peut-être la mise en scène de l’image dans un manga : pour lui le manga se construit selon un montage, tout comme un film, et il est possible de donner un rythme, un tempo à une histoire dessinée à l’aide de découpages et de plans pensés à cet effet. C’était très travaillé dans Unlucky Young men mais nous pouvons le détecter aussi dans Mishima Boys.

Un manga atypique Eiji Otsuka n’avait pas d’éditeur pour son histoire, même au Japon. Lors de sa venue à la Japan Expo 2015, il rencontre Dominique Veret, le directeur des éditions Akata qui lui propose de réaliser directement son ouvrage pour le marché français. Et c’est en fait cette publication française qui aura ultérieurement permis à l’auteur de pénétrer le marché japonais. Comme quoi…
Le dessin de la jeune Seira Nishikawa est très prometteur. Personnellement j’aime son style épuré, mais réaliste, utilisant peu de décors et permettant au lecteur de se concentrer sur l’histoire, qu’elle sublime avec style. En lisant « Mishima Boys coup d'Etat» j’ai immédiatement senti l’équilibre parfait que la dessinatrice et le scénariste ont cherché à atteindre. Ce manga est donc une très belle collaboration entre un maître et son élève, doublée d’une fructueuse entre générations qui fait plaisir à voir.

Conclusion
Avec ce manga, Eiji Otsuka et Seita Nishikawa placent le lecteur en situation d’immersion réussie, mais lui demandent aussi un investissement qui va au-delà de la simple lecture cursive, car bâtir une fiction autour d’autant de références historiques en fait une lecture ambitieuse, nécessitant de l’attention. l’attention. 

Pour autant, le point fort absolu de ce thriller est toute la latitude qu'il nous laisse pour en savourer chaque thème de fond abordé, aller ou ne pas aller plus loin avec.

Aliocha

De Aliocha [162], le 11 May 2016 à 14h53

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