Autour d'elles Vol.1 - Actualité manga

Autour d'elles Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 05 June 2020

Chronique 2

Excellentissime magazine féminin, essentiellement dédié aux femmes jeunes adultes, et ayant vu passer de très bons titres comme Les Fleurs du Passé de Haruka Kawachi, Entre les draps d'Erica Sakurazawa, Un drôle de père de Yumi Unita ou Au temps de l'amour d'Ebine Yamaji, le Feel Young des éditions Shôdensha reste malheureusement assez peu représenté en France, encore plus ces dernières années (la dernière série en date de ce magazine à avoir été éditée en France, Snow Illusion, l'a été il y a déjà plus de 5 ans...). Mais heureusement, on peut toujours compter sur les éditions Akata pour défricher un peu ce qui manque dans notre pays, qui plus est avec la manière en amenant dans notre langue la toute première série professionnelle de Shino Torino, mangaka plutôt atypique, tâchant de reste éloignée des magazines les plus formatés pour pouvoir continuer de développer sa patte artistique très personnelle, et reconnue notamment pour sa manière de croquer des personnages très humains et contemporains.

Autour d'elles, série en 6 tomes publiée au Japon de 2008 à début 2014 sous le titre Ohana Holoholo, nous plonge dans le quotidien pas comme les autres de 4 personnages. Cinq années auparavant, la belle et posée Maya et la "sauvageonne" Michiru étaient en couple... enfin, plus ou moins, car cela dépendait beaucoup de Michiru, insaisissable petite femme qui allait dans les bras des uns et des autres, hommes comme femmes, comme pour évacuer quelque chose, mais qui finissait bien souvent par aller trouver Maya au point de "squatter" le même studio qu'elle. Sans doute les deux demoiselles se sentaient-elle très bien l'une auprès de l'autre, et une relation assez forte semblait donc exister entre toutes les deux... du moins, jusqu'à ce que Michiru finisse par disparaître sans explication. Pour réapparaître, 5 ans plus tard, dans la vie de Maya devenue traductrice, et avec dans ses bagages son fils Yûta. Le quotidien entre Maya et la mère célibataire Michiru semble alors reprendre comme autrefois: les deux femmes sont toujours attachées l'une à l'autre, Michiru s'installe avec Yûta dans l'appartement de Maya, et de nouveaux jours tantôt paisibles tantôt animés démarrent. Avec d'autant plus d'animation que Nico, un jeune voisin de l'immeuble, se prend totalement d'affection pour le petit garçon au point de régulièrement venir squatter chez les deux femmes sans prévenir ! C'est ainsi qu'une "vie à 4" a lieu. Une "vie de famille" particulière, éloignée des standards, mais possédant tout autant ses petits moments de joie, de tendresse, ainsi que ses moments plus mélancoliques...

Le premier constat à faire sur Autour d'elles est d'ordre visuel: quand on connaît la mangaka dont je vais parler juste après en la comparant à Shino Torino, il y a quelque chose qui frappe immanquablement. Ce ton de tranche de vie tout à fait unique pouvant mêler humour et mélancolie en une même page grâce à une narration entremêlée (où l'on suit à la fois les agissements des personnages et les pensées un peu à part), cette manière de faire souvent appel à des bandes noires pour faire ressortir les pensées, ce goût pour les petits détails en fond et pour les petits textes secondaires animant toujours plus les pages, cette manière de découper les cases, ce rendu narratif riche et assez complexe qui parvient à toucher droit au coeur par sa justesse, cette façon de faire ressortir toute la chaleur d'un foyer quand bien même celui-ci connaît aussi ses moments durs... Tout ceci évoque inévitablement March comes in like a Lion, la série-phare de Chica Umino publiée en France par Kana, et dans une moindre mesure son oeuvre précédente Honey and Clover. Et à partir du moment où on arrive à la postface où Torino effectue un petit remerciement à Umino pour avoir dessiné son "portrait", puis que l'on se renseigne un petit peu sur le parcours de Torino, on comprend mieux pourquoi: grande amie de longue date de Chica Umino, Shino Torino fut même son assistante en chef avant de démarrer sa carrière professionnelle, et les deux femmes ont souvent collaboré ensemble pour des fanzines et autres projets amateurs. Torino maîtrise autant qu'Umino sa narration graphique, et je vais donc en profiter pour donner un conseil: si vous aimez March comes in like a Lion, foncez sur Autour d'elles. Et si vous aimez Autour d'elles sans connaître March comes in like a Lion, foncez tout autant sur cette dernière série.

Mais évidemment, nous n'avons pas là un simple "Chica Umino like", et Shino Torino développe bel et bien un trait personnel. Bien sûr, tout comme dans March comes in like a lion, l'autrice développe un trait très doux et sensible, avec des silhouettes chaleureuses et très "artisanales" aux multiples expressions faciales, et avec des émotions parfois délicieusement "exagérées" de manière amusante. Sur ce dernier point, on pense surtout aux élans gagas de Nico devant Yûta , ou plus encore aux frimousses toutes rondes et avec des yeux pétillants de ce petit bout de chou totalement adorable (d'autant plus adorable qu'il ne parle quasiment pas et s'exprime surtout par ses gestes d'affection ou demandant de l'affection). Mais elle développe une patte bien à elle qui ne demande qu'à s'affirmer toujours plus. Une patte à laquelle elle confère même une part de poésie jusque dans les sous-titres de ses chapitres étant tous des références (au Magicien d'Oz, à un poème de Lewis Carroll...). Une patte portant très bien le propos de l'oeuvre.

Ce propos, il tourne autour d'un sujet important, celui de la famille, et plus précisément autour de celui très actuel des familles recomposées, sujet que l'on a déjà pu voir dans plusieurs mangas ces dernières années, et où Torino ajoute un facteur LGBT via son duo d'héroïnes qui s'aiment toujours sans pour autant reprendre une vie amoureuse ensemble (elles sont juste colocataires pour l'instant, mais cela évoluera sûrement), et qui viennent surtout occuper toutes deux un rôle de mamans auprès de Yûta (sans oublier Nico !). Ici, la mangaka nous propose, tout en douceur, de suivre le nouveau quotidien de ces 4 personnages qui commencent déjà ensemble à former ce qui ressemble à une famille, dans une tranche de vie faite forcément de hauts et de bas, comme toute vie.

Ainsi, il y a nombre de petits moments chaleureux et drôles, voire d'instants de frayeur qui deviendront forcément de doux souvenirs (comme quand Yûta est prêt à rattraper sa mère le soir du réveillon, ou qu'il échappe à la vigilance de Nico)... mais il y a aussi nombre d'instants plus nostalgiques, plus mélancoliques, voire plus tristes, car les trois jeunes adultes autour du petit garçon ont tous des douleurs qui s'entreverront petit à petit. Ainsi, alors qu'il n'a d'abord l'air que d'un voisin envahissant, un peu lourd et rigolo, Nico finira vite par dévoiler un lien réel avec Yûta expliquant sans nul doute pourquoi il tient tant à lui, un lien dans lequel il évacue sûrement une profonde douleur, faisant du personnage un jeune homme infiniment plus complexe qu'il ne semble d'abord l'être. Tout en veillant sur Yûta comme une vraie mère, Maya reste également souvent troublée par le lien qu'elle a exactement avec Michiru, cette femme qu'elle a aimée, qu'elle aime peut-être toujours, mais qui l'a laissée sans nouvelles pendant 5 ans. Elle repense à la nostalgie des moments avec elle à la fac, tout en restant bien ancrée dans le présent malgré tout. Quant à Michiru, petite femme que Maya décrit comme "sauvage" au départ, elle reste la plus nébuleuse, son comportement avec Yûta étant même un peu ambigu parfois, mais il s'agit surtout d'une femme meurtrie par une douleurs passée que l'on entrevoit déjà, qui aime réellement son enfant, mais dont la maladresse fait qu'elle ne sait pas toujours comment se comporter avec lui. Nul doute que ces êtres partiellement meurtris apprendront ensemble à avancer de plus belle...

Ainsi, Autour d'elles frappe un grand coup dès son premier volume, en développant une tranche de vie aux multiples ambiances, capable de faire passer en un instant du rire à l'émotion, portée par des personnages déjà très justes et complexes, et avec en toile de fond un sujet moderne abordé avec beaucoup d'humanité. Un titre qu'il faudra suivre de très près, assurément.

Concernant l'édition française, on a là du très bon boulot, notamment pour la traduction de Jordan Sinnes qui parvient très bien à retranscrire les différentes ambiances et émotions. Le format "seinen" est appréciable pour profiter au mieux des planches assez riches de l'autrice, tandis que la qualité de papier et d'impression rend bien honneur à son travail visuel (malgré une très légère transparence parfois). Soulignons aussi la première page en couleur, et la jaquette tout en douceur.


Chronique 1

Outre sa volonté d'aborder des sujets forts à travers les mangas qu'il publie, l'éditeur Akata a aussi à cœur de faire découvrir des nouveaux talents, bien souvent des autrices qui méritent d'être mises en lumière. En ce printemps 2020 à la saveur particulière étant donné la crise sanitaire qui frappe le monde entier, c'est l'artiste Shino Torino que nous pouvons découvrir avec le premier volume d'Autour d'elles.

C'est en 2008 que Shino Torino lance sa carrière, avec le récit que nous découvrons aujourd'hui. Paru entre cette année et 2014 dans le magazine Feel Young de l'éditeur Shôdensha sous le titre Ohana Holoholo, le manga tire sa révérence après six opus. Depuis, la mangaka a aboutit plusieurs projets, allant des récits en un seul tome jusqu'à une courte série en trois opus (Mugi no Wakusei), en passant par une participation à un recueil d'histoires courtes aux côtés d'autres mangaka (Mangaka Gohan Nisshi).

Il y a cinq ans, Maya sortait avec Michiru, et toutes deux vivaient ensemble. Mais cette dernière a disparu sans laisser de trace... pour faire irruption des années plus tard en compagnie d'un bambin, son fils, Yûta. Les deux femmes ont ainsi décidé de renouer leur colocation, mais en tant que simples amies cette fois. La cohabitation est particulière entre le caractère bien trempé de Michiru, sa jalousie envers la complicité entre son ex petite-amie et son fils, les frasques du petit Yûta, ou encore les interventions récurrentes de Nico, voisin habitant quelques étages en dessous, et qui a aussi succombé aux charmes du petit bout de chou.

L'idée des familles recomposées et des mères célibataires est un sujet plus actuel que japonais, et qui peut être vu d'un œil différent du notre par la société japonaise. Alors, quand Shino Torino s'empare de ces thèmes en y ajoutant un zeste d'amour homosexuel, il y a de quoi s'attendre à une œuvre forte dans ses messages. Mais si toutes ces idées sont parfaitement assumées par l'autrice au sein de ce volume premier, c'est avant tout par une ambiance totalement feel-good qu'elle aborde l'histoire de Maya, Michiru, Yûta et Nico.

Alors, toutes les spécificités de cette colocation originale servent bien souvent la fraîcheur et l'humour du titre. Les situations diverses autour du petit Yûta sont aussi bien renversantes d'hilarité que touchantes par l'attachement que suscite le petit bonhomme, aussi bien envers le lecteur que les personnages. Le rapport si sincère entre les adultes du titre avec l'enfant n'ont alors rien d'un hasard tant il est difficile, de notre côté aussi, de ne pas craquer pour le petit gaillard toujours vaillant et souriant, et qui a à cœur de partager ses flans avec sa maman.

Toute cette situation n'est pourtant que l'un des aspects du titre, et il suffit pourtant à nous conquérir. En parallèle, la mangaka aborde à chaque fois plus en détail les thématiques qui lui tiennent à cœur, ce par une utilisation efficace de la petite galerie de personnages. L'amour entre deux personnes de même genre, la situation d'une mère célibataire, ce qu'est être parent aux yeux de la société, le deuil, et tout simplement la complexité des relations humaines sont au centre de ce premier tome. Chaque chapitre, voire chaque scène, développe ces idées, et apportent par la même occasion une profondeur supplémentaire aux personnages. Nico, qui nous apparaît d'abord comme un personnage léger et drôle au départ, prendra lui-même une certaine consistance au fil des pages, tandis que la relation entre Maya et Michiru se fera à la fois plus riche et trouble à chaque épisode. Derrière une formule de tranche de vie pleine de bons sentiments, le début d'Autour d'elles cache une fable sociale particulièrement pertinente et actuelle, forcément renforcée par des personnages auxquels on s'attache sans mal.

Cette parution est aussi l'occasion de découvrir le style de Shino Torino, qui a le mérite de bousculer les conventions. La mangaka a un trait bien à elle, particulièrement expressif et qui joue sans cesse avec les proportions pour mettre en relief un certain cachet. Une démarche assez forte à plusieurs égards : On apprécie aussi bien son habitude à dépeindre des humains qui sortent des clichés esthétiques, comme on se surprend à prendre pour richesses des détails graphiques qui pourraient pourtant être considérés comme des défauts chez d'autres auteurs. Rien que sur le plan visuel, Autour d'elles dégage une aura saisissante dès les premières pages, et rend le propos de l’œuvre encore plus soigné.

Du côté de l'édition, c'est sans surprise qu'Akata livre une bien bonne copie. On apprécie le format « Large », plus grand que celui destiné aux shônen et shôjo, ainsi que le papier qualitatif et sa belle épaisseur, et la présence d'une page couleur. La traduction, elle, a été confiée à Jordan Sinnes qui livre une belle copie, retranscrivant habilement l'ambiance aussi sincère que vivante de ce début d'oeuvre.

Alors, le verdict de ce premier volume est forcément positif. Outre des thèmes modernes forts que la mangaka manie parfaitement pour développer ses personnages et nous questionner, elle développe une intrigue aussi touchante qu'euphorisante, grâce à ce petit groupe de personnages attachant qui gravite autour du choupinet Yûta. Un lancement de récit aussi feel-good que pertinent dans ses idées, aussi il est difficile de ne pas succomber sur la première œuvre de Shino Torino.
    

Critique 2 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

17 20
Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

17.5 20
Note de la rédaction






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