Beastars

Review de l'anime : Beastars

Publiée le Vendredi, 10 April 2020

Lancé en 2016 dans le magazine Shônen Champion des éditions Akita Shôten, aux côtés d'autres shônen assez mûrs et sombres comme Prisonnier Riku ou Magical Girl of the End, Beastars est un manga dont la popularité ne cesse de grimper, chose qui est amplement méritée. Ayant rapidement rencontré un beau succès critique et public dans son pays d'origine, l'oeuvre a été particulièrement auréolée depuis 2017-2018 en se distinguant successivement dans plusieurs récompenses : lauréate du Manga Taishô Award, prix culturel Osamu Tezuka de la meilleure nouveauté, révélation du Japan media Arts Festival, prix Kôdansha du meilleur shônen... Une succession de prouesses qui n'a fait que renforcer la curiosité de nombre de lecteurs hors du Japon, et particulièrement en France où les éditions Ki-oon se sont emparées du titre dès début 2019 en le portant haut et fort, avec pas mal de publicité et la venue de l'autrice Paru Itagaki au FIBD d'Angoulême. Un peu plus d'un an plus tard, le constat est sans appel: en France également, le manga d'Itagaki a acquis une belle notoriété, en remportant ici aussi quelques récompenses, dont notre Tournoi Shônen 2019 il y a quelques semaines.

  

Succès dans plusieurs pays, l'oeuvre ne pouvait donc que connaître, un jour, une adaptation en série animée, et celle-ci a été annoncé dès février 2019, pour une diffusion japonaise du 10 octobre au 26 décembre 2019 dans la case +Ultra de la chaîne Fuji TV ainsi que sur la plateforme Netflix, cette dernière étant ensuite vouée à la proposer à l'international. Produite en CGI par le studio Orange à qui l'on doit aussi, entre autres, les animes Dimension W et L’Ère des Cristaux, la série a été réalisée par Shinichi Matsumi, dont ce fut la première réalisation de série, mais qui avait déjà été réalisateur assistant sur Porco Rosso et Pompoko, et réalisateur d'épisodes sur plusieurs séries comme Kenshin ou Rage of Bahamut: Genesis. L'écriture a été confiée à Nanami Higuchi, un nom que l'on a pu voir au scénario de certains épisodes de Ninja Slayer, ou à la mise en scène de quelques épisodes de Little Witch Academia. Nao Ootsu a tenu ici son tout premier rôle de character designer, mais on a déjà pu le voir au design d'armes à feu dans Tanya the Evil, entre autres. Les musiques ont été composées par Satoru Kôsaki, un artiste prolifique que l'on a pu entendre aux musiques de nombreuses oeuvres dont toute la saga Monogatari ou encore La Mélancolie de Haruhi Suzumiya. Enfin, l'animation CG a été supervisée par Eiji Inomoto, un spécialiste du genre qui a notamment officié sur plusieurs volets de la saga Ghost in the Shell. Comme souvent avec les productions vouées à être proposées à l'international par Netflix, la série est arrivée chez nous, en vostf mais aussi en vf, quelques mois après sa diffusion nippone, à savoir le 13 mars 2020, donc il y a un petit mois au moment où ces lignes sont écrites.

  

Beastars nous plonge dans un univers où ne cohabitent que des animaux anthropomorphes, et plus précisément au sein de l'école Cherryton, un établissement scolaire qui s'applique à faire cohabiter carnivores et herbivores dans une harmonie bien huilée. En effet, la consommation de viande est interdite chez les carnivores, ceux-ci ayant pris l'habitude de trouver leurs besoin énergétiques et alimentaires ailleurs que dans la chair fraîche, une règle qui d'ailleurs s'étire au-delà des murs de l'école. Et pour être sûrs malgré tout qu'aucun problème n'ait lieu, les dortoirs sont séparés en fonction des régimes alimentaires. Ainsi, tout se déroule bien... jusqu'au jour où l'instinct semble reprendre ses droits sur la raison et la culture: le drame a lieu lorsque l'alpaga Tem est retrouvé mort, déchiqueté, dévoré, événement suscitant dès lors l'effroi et la méfiance, surtout chez les herbivores. Et même si personne ne sait qui a fait le coup, les premiers soupçons se portent sur Legoshi. Simplement parce qu'il est un loup, espèce carnivore dont la réputation de prédateur est ancestrale. Mais aussi parce qu'il était un ami proche de Tem, et parce que son caractère le rend parfois bizarre aux yeux des autres...

Mais tout ceci n'est que le strict point de départ de l'oeuvre, occupant tout juste les premières minutes de l'épisode 1. Bien sûr, l'énigme du meurtrier de Tem aura son importance bien plus tard dans l'histoire, mais pas dans cette première saison animée, où ce sordide mystère ne sert vraiment qu'à poser avec force et impact le contexte de l'oeuvre. Un contexte qui, au fil des épisodes, se révèlera très riche, car le contexte carni/herbi n'est vraiment pas là que pour faire beau, et va permettre à l'histoire de brosser nombre de thématique très riches et ayant, bien souvent, un rapport très métaphorique à notre société.

   

En premier lieu, il y a le concept donnant son nom à l'oeuvre, à savoir celui de Beastar. Le Beastar est le leader de l'école, celui pouvant "régner" sur celle-ci, et qui est alors promis au plus brillant des avenirs une fois sorti de l'institut. Celui-ci doit être élu prochainement, et les candidats se préparent donc... Un concept qui s'installe bien autour de certains personnage, qui imprègne régulièrement cette saison 1, mais qui, lui aussi, est surtout posé pour le moment, car c'est plus tard qu'il gagnera en importance. Néanmoins, il véhicule déjà très bien certaines choses, comme le poids des attentes qu'il y a alors autour de certains personnages pressentis pour pouvoir devenir le prochain Beastar, à commencer par le cerf Rouis. Mais tout en posant ces concepts, ce que Paru Itagaki propose au fil de l'oeuvre, c'est avant tout un microcosme qui fonctionne comme notre société, jusqu'à en reprendre de nombreux problèmes, de nombreuses tares. Ainsi, après un démarrage choc sur le meurtre de Tem, les choses, loin de s'orienter vers du récit policier par exemple, s'appliquent à dépeindre une sorte de tranche de vie qui, dans ces 12 premiers épisodes, a déjà beaucoup de choses à dire, à commencer par tout ce qui concerne les préjugés liés à l'apparence. L'exemple le plus frappant est évidemment Legoshi, qui, de par sa nature de loup, est immédiatement suspecté d'être le meurtrier de Tem et voit surgir nombre de craintes à son égard... alors que Legoshi, disons-le clairement, il est vachement cool dans son genre. Plus d'une fois il apparaît plutôt bon, comme dans le passage sur la lettre d'amour que Tem dédiait à Els. Son apparence le condamnant depuis toujours à être craint à cause des méfiances ancestrales envers les loups, il a toujours fait le choix de rester plutôt distant, dans l'ombre (son travail d'éclairagiste au club de théâtre symbolise bien cette idée: pendant que le cerf Louis et les autres acteurs sont en pleine lumière, lui reste dans l'ombre et doit justement attirer la lumière sur eux), quitte à paraître encore plus bizarre voire maladroit dans ses interactions avec les autres. Mais malgré tout le soin qu'il prend à rester en société sans trop se rapprocher des autres, pourra-t-il réellement refouler jusqu'au bout sa vraie nature et ses instincts ? Le sujet est impeccablement abordé via ce qui est peut-être l'élément le plus central de cette première saison: la relation que notre cher loup aux allures de dandy maladroit va bâtir avec Haru, une lapine naine avec qui le premier contact sera inquiétant, puisque, en la coursant dans la nuit, il semble à deux doigts de céder à l'interdit et de la dévorer, lui qui se refuse pourtant totalement à cela (l'épisode au marché noir, où il refusera de goûter de la viande contrairement à certains autres carni, en est un bon exemple). Mais ce premier contact révélera pourtant bien d'autres choses, comme un possible amour sincère d'un carni envers une herbi... Mais un tel amour est-il seulement possible ?

   

Au-delà de ça, bien d'autres personnages que Legoshi ont un paquet de choses à véhiculer, notamment en lien avec cette fameuse apparence, et sur ce point-là, l'autre figure très en vue est Haru elle-même: son physique tout mignon et petit de lapine fait que les mâles ont systématiquement envie de la protéger et se sentent attirés par elle. Alors qu'elle, elle n'a pas forcément besoin qu'on la protège autant, elle le montrera d'ailleurs très bien en ne se laissant jamais démonter face à certaines brimades d'autres femelles la prenant en grippe, et surtout en tentant, depuis déjà longtemps, de se construire une forme de défense à sa manière, en exploitant l'attirance qu'elle peut provoquer chez les mâles. C'est que quand on est un tout petit lapin, on n'a pas trop le choix... Une chose marque alors fortement au fil des épisodes, une idée cruciale: le désir de chacun de s'extirper, tant bien que mal, de la condition dans laquelle leur statut carni/herbi ou leur apparence les enferme. Legoshi est un loup carni aux nombreux tourments intérieurs et loin d'être agressif, qui aimerait vivre son amour a priori impossible avec la lapine herbi Haru. Cette dernière tâche comme elle le peut de ne pas subir sa condition de toute petite lapine. Mais dans un autre style, on peut aussi signaler le cas du troisième personnage central, Rouis, qui derrière son leadership et son orgueil finira par dévoiler bien d'autres choses, potentiellement sombre, en cherchant lui aussi, à sa façon, à s'extirper des attentes que l'on fait peser sur lui.

  

En dehors de tout ça, il y a bien d'autres problématiques qui s'installent et qui rappellent beaucoup notre société: brimades, jalousie, climat de peur et de méfiance envers l'autre qui s'installe suite à un événement-choc, besoin de reconnaissance, acceptation de soi, des autres et de leurs différences...
L'ingéniosité du récit repose aussi sur toutes les métaphores que lo'n sera tenté ou non de voir selon notre sensibilité. Par exemple, à mes yeux, le fonctionnement du marché noir et la façon dont des carni y cèdent, jusqu'à la folie, à leur envie de viande, m'évoque beaucoup une métaphore des milieux et des effets de la drogue, où la viande est la drogue en question. Quant au rapport de force carni/herbi, plus d'une fois j'y ai vu une certaine image des relations hommes/femmes et des dérives qu'elles peuvent parfois avoir. L'une des richesses de Beastars réside aussi dans cette part de liberté d'interprétation.

  

Mais cessons donc de trop nous étaler sur l'univers et le scénario de cette première saison: il faut laisser des surprises, et puis, si besoin, les chroniques des volumes du manga sont déjà là pour encore approfondir les choses, d'autant que cette adaptation suit très fidèlement l'oeuvre d'origine. Soyons tout de même clairs: l'anime adapte tout de même, en seulement 12 épisodes, quasiment 6 volumes du manga, ce qui fait beaucoup, surtout pour un manga aussi riche que Beastars. Mais bien qu'il y ait des petits manques, que le manga soit plus dense, concrètement tous les grands axes se ressentent très bien dans l'anime, y compris certains petits à côtés comme le chapitre sur la poule (qu'il est vraiment plaisant de voir adapté, tant il est cool). La fidélité est bel et bien là quasiment d'un bout à l'autre, l'anime se permettant tout de même d'enrichir certains instants, comme la petite représentation de danse envoûtante de la louve Juno.



A part ça, sur le plan technique, l'anime a pour lui un excellent rendu, y compris pour le point qui pouvait diviser le plus: le choix de la CGI comme technique d'animation. A titre personnel, j'ai très souvent du mal avec la CGI, et cette technique 3D est souvent vue assez négativement: facilité d'animation, rendu froid et peu naturel, économie budgétaire... Je faisait d'ailleurs partie de ceux qui, en voyant les toutes premières images de l'anime, avaient un peu peur. Alors au final, le staff est-il tombée dans la facilité ? Eh bien, pas du tout. Tout d'abord parce qu'ici, la CGI dévoile une réelle utilité dans la représentation des personnages, tous animaliers. Leur démarche colle bien à leur allure et ne choque jamais puisque ce ne sont pas des humains, et, surtout, la technique permet d'apporter réellement une profondeur supplémentaire aux designs, jusque dans certains petits mouvements d'oreilles ou petits hérissements de poils très convaincants. Qui plus est, plein de bonnes petites idées artistiques viennent se greffer à l'ensemble: quelques brèves variations du style d'animation (notamment lors des petits "flashbacks" sur Rouis ou Haru... sans oublier, dès le départ, le génialissime opening avec son style "marionnettes" à l'animation impeccable), de nombreuses idées de mise en scène sont bien là (les mouvements de caméra comme celui où Legoshi est comme perdu dans un grand escalier, les petits instants un peu théâtraux, les moments où l'image est splittée pour s'intéresser à plusieurs personnages à la fois, etc, etc... Mine de rien, la série ose, cherche à se renouveler assez souvent, et ça fait rudement plaisir). On appréciera aussi le fait que le contenu du manga ne soit pas édulcoré (le sang et le sexe sont bien là quand il le faut, toutefois sans jamais être voyeuristes, tout comme dans le manga), la pointe de chaleur ou d'émotion apportée par l'excellente bande-son aux accents jazzy ou aux élans de piano, le travail minutieux sur tous les décors (l'intérieur et l'extérieur de l'école de jour comme de nuit, le marché noir...) qui accentuent l'immersion comme il se doit, et l'excellente interprétation des comédiens de doublage qui collent tous très bien à leur rôle, le seiyû de Legoshi lui apportant même parfois un petit côté encore plus "pataud" qui lui va bien. En revanche, préférez vraiment la vostf. La vf a au moins le mérite d'exister, mais, sans être catastrophique, elle peine assez souvent dans les intonations et affadit un brin les choses. Enfin, côté sous-titres, il sera possible de tiquer sur certains noms qui ne sont pas raccord avec la traduction française du manga. Sérieusement, Rouis au lieu de Louis, c'est laid. Pauvre cerf digne qui se retrouve avec quasiment le nom d'un fromage.



Au bout du compte, cette première saison de Beastars est une adaptation très réussie des quasiment 6 premiers tomes du manga, où l'essentiel des grands axes et thèmes se retrouve bien, le tout étant porté par un réel travail d'animation et de mise en scène qui fait souvent plaisir. Il n'y a plus qu'à attendre patiemment la saison 2, confirmée dès la fin de la saison 1, et que l'on espère tout aussi qualitative, d'autant qu'en toute logique elle abordera plus fortement la sombre affaire du meurtre de Tem, ainsi que les attentes autour du Beastar...
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

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MN Actus
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