YOSHI Masako よしまさこ

Artists Authors

Interview de l'auteur

A l'occasion de son lancement dans le monde du manga, Black Box Editions a rencontré Masako Yoshi, l'auteure de Comment ne pas t'aimer, tout premier titre du label. 

   
Cet entretien sera disponible dans le second volume de la série, mais l'éditeur nous a offert l'opportunité de vous le faire découvrir en avant-première ! 
Partez donc à votre tour à la rencontre d'une artiste encore méconnue en France, mais à la carrière plus que prolifique...
  
Par ailleurs, cette interview est l'occasion d'apprendre qu'au moins deux autres titres de la mangaka ont été acquis par Black Box Editions : Manabu et Du haut de mon monde  !
   
   
   

Carrière


    
Pouvez-vous vous présenter et nous présenter votre parcours ?
Masako Yoshi, née un 31 octobre (le jour d'Halloween) à Yokohama, préfecture de Kanagawa. Signe du scorpion. Diplômée de l'Université Nationale de Yokohama, département des sciences économiques. Adore les animaux en général, les chiens et les chats en particulier. Couleur préférée : le bleu. Utilisatrice assidue de Twitter. Ne tient pas l'alcool mais ne résiste que très difficilement à la tentation d'en abuser. Habite actuellement à Yokohama.
   
   
Comment avez-vous été repérée par Shueisha pour commencer dans Margaret ? Avez-vous eu des consignes à l'époque ou étiez-vous libre des sujets traités ?
Je faisais partie d'un orchestre lorsque j'étais encore étudiante et ai dessiné mon premier manga dans le simple but de pouvoir me payer un violon. À l'époque, les éditeurs ne donnaient aucune consigne, j'étais donc totalement libre du choix de mes thèmes. Mon premier manga racontait la jeunesse sinistre d'un jeune garçon mélancolique, et la première critique a laquelle j'ai eu droit a été : « c'est une histoire bien sombre... » Mais grâce à ce manga, j'ai gagné l'estime de ma maison d'édition et par la même occasion suffisamment d'argent pour me payer mon violon. J'ai ensuite reçu de nouvelles offres après sa publication, qui m'ont poussée à me consacrer à temps plein au travail de dessinatrice, m'empêchant ainsi de toucher à nouveau à mon violon par la suite...
   
    
On remarque très vite que vos manga se concentrent plus sur la vie quotidienne des personnages qu'à la typique histoire d'amour romancée, marque de fabrique de MargaretQuelle a été la réception par les lectrices à l'époque ? Quelle est votre conception de la bonne histoire shôjo ?
Il est vrai que j'ai beaucoup dessiné en prenant pour thème la vie quotidienne, et je me suis souvent demandée s'il était bien raisonnable de ne traiter que des histoires ne dépassant jamais un périmètre de trois mètres autour de ma petite personne (rires). Lorsque j'ai voulu changer le courant des choses et dessiner une histoire d'amour complètement différente de ce que j'avais toujours fait, j'ai donné naissance à Boo Boo, une romance peinte au beau milieu de la vie de tous les jours... J'ai toutefois reçu à l'époque de nombreuses lettres de fans me disant qu'ils adoraient cette atmosphère proche de la vie réelle, alors que d'autres plus maniaques m'envoyaient même des plans détaillés de la chambre de mon personnage principal, me laissant penser que mon style était au final plutôt accessible pour la majorité des lecteurs.
Pour moi, la condition sine qua non d'un bon manga shôjo est la présence du thème du « bonheur », et pas forcément de celui de l' « amour ». Partager l'idée qu'il est tout à fait possible de ressortir grandi(e) et gagnant(e) d'un amour déçu est pour moi essentiel dans un manga shôjo.
      
     
      
   
   
Après quelques années, vous avez publié chez d'autres éditeurs, comme Shôgakukan ou Kôdansha. Est-ce que cela a changé votre manière de traiter vos histoires ?
La différence dans la manière de traiter les histoires ne se décidait pas suivant les éditeurs, mais suivant les magazines de publication, chacun possédant son lectorat propre ; c'est ainsi que j'ai pu toucher à de nombreux genres. Des histoires un peu fantastiques pour des magazines au lectorat d'adolescentes (Young You et Chorus, Shûeisha), d'autres avec pour personnage principal des filles volontaires et à fort caractère pour des magazines au lectorat de femmes actives (KISS)... J'ai pu ainsi séparer les différents thèmes que je voulais aborder. J'ai également dessiné pour le magazine Shônen (Spirits), mais avec le recul je me rends compte aujourd'hui que toutes ces œuvres étaient très proches les unes des autres, ce qui me laisse penser aujourd'hui qu'il est toujours préférable de dessiner selon ses envies et non selon les conditions imposées par le magazine pour lequel on travaille.
   
    
Votre façon de raconter les histoires est assez typique de celles que les Français appréciaient dans les années 80 (comédie sentimentale où l'amour n'est qu'un des ressorts de l'histoire dans un monde réaliste), est-ce un type de narration auquel vous tenez ?
J'ai toujours dessiné de façon très libre et je suis heureuse d'apprendre que mon style correspond aux goûts des lecteurs français des années 80. C'est sans doute parce j'apportais une attention toute particulière à balancer le contenu de mes écrits à l'époque. Lorsque je dépeignais mes personnages dans une situation négative, j'avais pour manie de le préciser de façon insistante (« regardez-le, il est complètement déprimé ! »), ce qui me valait souvent des reproches de la part de mes lecteurs me disant que j'étais parfois trop froide. J'imagine que cela provenait de mon caractère, depuis mon enfance j'ai toujours été semblable à Chibi Maruko-chan (célèbre manga racontant l’histoire d’une jeune écolière, ndlr), passant mon temps à examiner avec impassibilité mon entourage. Mais mes petits airs insensibles ne cachaient sans doute que péniblement la sensibilité de mon cœur fragile... Enfin, je pense.
   
    
En plus de votre activité de mangaka, vous êtes également professeure au Tokyo Polytechnic University's Department of Manga. Quelle est la première chose que vous leur apprenez ? Comment faites-vous pour conjuguer ces heures de cours et votre métier de dessinatrice ?
Ces dernières années, le nombre d'écoles spécialisées dans la recherche et l'étude du manga a considérablement augmenté. J'ai personnellement reçu il y a cinq ans une offre de l'Université Polytechnique de Tôkyô et y travaille aujourd'hui pour faire profiter mes élèves de mon expérience. La première chose que j'enseigne à mes étudiants japonais et étrangers venus du monde entier avec pour but de devenir un jour mangaka, est que le manga est avant tout un livre. Bien sûr, le dessin joue un rôle important dans la façon d'appréhender la lecture d'un manga, mais l'absolue nécessité de créer une histoire tenant debout est tout aussi importante que dans un livre. Le manga est un art, mais c'est aussi de la littérature.
Ces derniers temps, je n'ai plus trop le temps de me consacrer au dessin, mais je fais mon possible pour en trouver et reprendre mes crayons durant les vacances d'été et d'hiver en faisant appel à deux ou trois assistants lorsque je suis trop occupée. Je demande également de l'aide à mes meilleurs étudiants, et croyez-moi, c'est appréciable.
  
     
Avez-vous dessiné d'autres genres de manga (aventure, fantastique…) ?
J'ai déjà dessiné pour un magazine shônen même si ce n'était pas un manga shônen. Il m'est sans doute encore possible d'imaginer des histoires d'hommes adultes, mais c'est beaucoup plus compliqué pour moi lorsqu'il s'agit de comprendre et décrire ce qui se passe dans le cœur d'un jeune adolescent.
J'ai également déjà adapté en manga un roman de science-fiction avec Hoshi he yuku fune (roman de Motoko Arai, 1988, Hakusensha) mais dessiner l'espace s'est révélé être un exercice bien trop difficile pour moi et je n'ai pas renouvelé l'expérience... Je voulais aussi dessiner des manga d'horreur, mais mes dessins n'étaient absolument pas effrayants et j'ai vite abandonné l'idée.
   
    
Quel est désormais votre genre de prédilection ? De quoi parlent principalement vos manga depuis 10 ans ?
Ces dix dernières années, je dessine de plus en plus sur le thème du « nouveau départ en tant que femme ». Je travaille tout d'abord pour un magazine au lectorat féminin adulte et suis moi-même devenue une adulte entre temps, ceci expliquant cela.
Je me suis également essayée à la création d'une biographie en quittant mon périmètre de trois mètres pour dessiner un personnage connu mondialement, Eleanor Roosevelt (biographie de la femme du président des États-Unis Franklin Roosevelt, sortie fin mai 2013 chez Shûeisha). C'était une nouvelle expérience, extrêmement enrichissante.
   
    
Un petit mot pour les lecteurs français qui vont vous découvrir avec Comment ne pas t'aimer ?
Bonjour et enchantée à toutes et à tous. Je suis heureuse et honorée de savoir que mes mangas dessinés il y a trente ans de cela dans une petite pièce sombre et humide soient aujourd'hui publiés en France, et j'espère sincèrement que vous découvrirez avec plaisir l'atmosphère de la vie quotidienne japonaise et de toute ma jeunesse au fil des pages de ces histoires. Je croise également les doigts pour que mes jeux de mots et mes plaisanteries trouvent leur public... 
Je me suis déjà rendue sur les Champs Élysées à Paris dans les années 80 avec ma mère un dimanche, pour y découvrir avec stupeur que TOUS les magasins étaient fermés ! J'espère avoir l'occasion de pouvoir y retourner un jour bientôt !
   
    
    
   
   

À propos des mangas édités chez Black Box


    
Les trois titres que nous proposons sont des œuvres de jeunesse : quel souvenir en gardez-vous ?
J'étais encore étudiante lorsque j'ai dessiné Comment ne pas t'aimer. À l'époque, les instant râmens commençaient à fleurir sur le marché, et j'ai insisté auprès de mon rédacteur pour obtenir l'autorisation de rajouter un petit coin informatif sur les râmens, adorant personnellement ça. Malheureusement, l'aventure n'a pas duré bien longtemps et mon rédacteur a rapidement trouvé que l'aspect « vie quotidienne » était un peu trop omniprésent dans mes histoires... Je me souviens m'être sérieusement demandée ce qu'il me restait à dessiner si l'on m'empêchait de parler de mes râmens. Enfin, l'histoire se déroule dans la ville de Yokohama, quartier de Hakuraku.
Pour Boo Boo , l'histoire se passe à Tôkyô, dans le quartier d'Ochanomizu et Suidôbashi. Je passais de plus en plus de temps à la maison d'édition de Shûeisha et empruntais régulièrement la ligne de train Chûô, ligne que j'appréciais particulièrement pour ses paysages de verdure et de rivières. J'ai commencé à dessiner l'histoire en m'imaginant la vie d'une étudiante dans les environs. Je n'y ai cependant jamais vécu.
Pour Du haut de mon monde  j'ai eu un peu de mal à me fixer sur le thème de l'histoire, et j'ai finalement choisi pour personnage principal une fille boudeuse et lunatique dont le comportement capricieux m'échappait de plus en plus au fil des pages. La seule chose à laquelle je tenais depuis toujours était de mettre en scène un patron de bar gentil et  attentionné. Le manga se déroule à Yokohama, dans le quartier d'Isogo.
Ces trois mangas reflètent toute ma jeunesse et débordent de souvenirs très forts pour moi.
 
   
    
Dans ces œuvres, les filles que vous mettez en scène sont en général assez naïves dans leur vie de tous les jours, parfois même égoïstes et c'est le contact avec les autres qui les forcent à réfléchir : était-ce pour vous un message important à adresser aux lectrices de l'époque ?
Toutes mes œuvres sont en quelque sorte le reflet de ma propre personnalité, j'en suis le personnage principal, elles racontent la façon dont j'ai grandi et évolué jusqu'à aujourd'hui. J'ai ainsi découvert avec mes propres dessins que j'étais quelqu'un de très naturel, naïf et égoïste (T_T). Si un message à l'intention de mes lecteurs se cachait quelque part, il dirait sûrement : « je suis ici, à vos côtés, en train de vivre avec vous ! »
   
    
Quelle est du coup votre part de vécu dans ces œuvres ?
La plupart des passages anecdotiques de mes histoires sont inspirés de mes diverses expériences de tous les jours, et c'est sans doute pour cela qu'elles fourmillent autant de détails sur ma vie quotidienne de l'époque. En revanche, concernant mes scénarii et mes personnages principaux, je les créais tous à partir de mon imagination. Lorsqu'on se base sur une histoire réelle, on n’en connaît pas forcément tous les aboutissants et l'on se retrouve souvent au final obligé de mentir, chose que je voulais absolument éviter. En revanche, concernant mes essais, ceux-ci étant basés sur des expériences personnelles, je faisais simplement attention à ne pas inclure d'informations trop précises ou intimes.
   
    
Dans Comment ne pas t'aimer, Ayumi se retrouve toujours sans argent et doit trouver des petits travaux sans cesse. En tant que professeure, avez-vous vu une évolution depuis 1983 à ce sujet ?
L'histoire se déroule en 1983, juste avant que le Japon n’entre dans la période de la bulle économique. Je me demande bien pourquoi j'ai dessiné une histoire pareille à ce moment d'ailleurs ! (rires) Les personnages de mes histoires sont certes sans le sou, mais ne sont pas à la rue pour autant. Ils pouvaient rester chez leurs parents mais ont simplement préféré partir vivre seuls avec seulement un peu d'argent de poche. Ils étaient cependant loin d'être dans la misère totale.
En comparaison, les étudiants d'aujourd'hui sont bien plus conscients de la difficulté de vivre, voire même de survivre dans notre société contemporaine. Les jeunes des années 80 étaient immatures, et ceux de notre époque sont confrontés à une crise violente tout en ayant accès à bien plus d'informations, cela les rendant au final plus adultes (il m'arrive souvent de me trouver moi-même encore gamine par rapport à mes étudiants...).
   
    
Les histoires d'amour ne sont qu'une des composantes de vos histoires et vous mettez plus en avant les problèmes du quotidien : est-ce un hasard ou un vrai parti-pris par rapport au shôjo traditionnel ?
Lorsque je suis rentrée dans le milieu, la plupart des mangas shôjo n'étaient basés que sur de grandes et belles histoires d'amour, mais je savais pertinemment qu'il m'était impossible d'en dessiner, j'ai donc pris la décision de suivre ma propre voie. Je compare souvent mes manga à des meubles : ils ne sont pas comparables au plus beau ou au plus imposant des meubles du salon, mais plutôt aux petits meubles pratiques que l'on trouve dans toutes les maisons. Un peu comme un livre de Nietzche ! (rires) Si seulement j'avais été capable de dessiner des manga shôjo dans l'air du temps, sans doute aurais-je moi aussi visé la place du plus gros meuble de la maison... Haa, un bon gros meuble, il n'y a que ça de vrai... (rires)
   
   
Votre trait de dessin se différencie beaucoup de celui des shojo de l'époque comme Ryoko Ikeda ou Moto Hagio et se rapproche plus de celui de Mitsuru Adachi par exemple. Était-ce voulu ?
J'ai été élevée dans une maison remplie de mangas, pas seulement shôjo mais aussi shônen, sans doute à cause de la présence de mon frère plus jeune que moi de deux ans et qui lisait Sunday, Magazine, Champion, Shônen Jumpetc. Je dois avouer avoir reçu un choc en réalisant que dans les manga shôjo, les héroïnes passaient leur temps à penser au garçon qu'elles aiment, alors que dans les manga shônen, les héros n'avaient en tête que leur ennemi ! (rires)
C'est sans doute à partir de cette époque que j'ai commencé à considérer qu'être une fille pouvait aussi être ennuyeux et que la vision du monde au travers d'yeux masculins m'attirait bien plus. J'imagine avec le recul que cela se ressent dans mes histoires, même si je n'en étais absolument  pas consciente à l'époque... Et c'est grâce à cette question que je m'en rends compte aujourd'hui ! (rires
      
   
Entretien réalisé par Black Box Editions.

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