ÔTSUKA Eiji 大塚英志

Authors Writers

Interview de l'auteur

En novembre dernier, le Toulouse Game Show et l'école Toulouse Manga avaient l'honneur d'accueillir un grand nom du manga : Eiji Otsuka, scénariste de nombreuses séries à succès comme MPD Psycho et Kurosagi, mais également critique, enseignant et grand théoricien du manga, qui était présent dans le cadre de son "École Mondiale du Manga", projet visant à créer un langage commun du manga, notamment en rapprochant manga et cinéma. Entre ses masterclass (sur lesquelles nous reviendrons plus tard), Mr Otsuka accepta de nous rencontrer pour une série de questions-réponses chaleureuses et pleines de bonne humeur, qui ont permis de revenir un peu plus sur sa vision du manga et sur certains détails de ses séries.
 


 

Manga-News : M. Otsuka, merci beaucoup d'avoir accepté cette entrevue, c'est un honneur de vous avoir en face de nous. Commençons d'abord par évoquer la raison de votre venue à Toulouse : une masterclass visant à enseigner un comparatif entre les codes du cinéma et la réalisation d'un manga. Un cours qui s'inscrit dans votre projet de l'Ecole Nationale du Manga, qui vise à établir un langage commun du manga. Pouvez-vous revenir un peu plus sur cet ambitieux projet ?
Eiji Otsuka : A la base, il y a pour moi une différence essentielle entre le cinéma et le manga, ce sont les notions de montage et de collage.
Dans un manga, on voit l'action plan par plan, de façon découpée par tranches de deux pages, or au cinéma cela va être monté de façon à donner une scène enchaînant successivement ces différents plans.
Au-delà de cette notion de montage cinématographique, j'établis donc une théorie selon laquelle ce qui est monté au cinéma est collé dans un manga. En manga, à chaque page tournée, on a deux nouvelles planches d'un coup, et il faut regarder chaque plan de ces deux planches l'un après l'autre et s'imaginer la scène, donc c'est plus du collage que du montage.
C'est à partir de ce constat que je travaille, en m'intéressant beaucoup au lay-out, à la beauté et à la construction des deux planches en elles-mêmes.
Également, la scène nous étant déjà présentée montée au cinéma, ce n'est pas au spectateur de gérer la notion de temps et la scène, qui sont directement inscrites dans le film. Alors que dans un manga, c'est au lecteur de participer activement à la construction du temps et de la scène. Le manga possède alors la faculté de pouvoir contrôler les mouvements du regard du lecteur, et se doit de l'accompagner de la meilleure des manières.


Vous êtes l'auteur d'une thèse au sujet très intrigant : From Mickey's format to Atom's proposition : the origin of postwar manga methodology in wartime years and its development. Pouvez-vous expliciter un peu l'objectif de cette étude ?
L'animation de Disney est arrivée au Japon en 1931, et à partir de cette époque le manga va se forger un style s'inspirant de la manière de faire de Disney, au niveau du character design, de la mise en scène... Cela se voit très bien dans les dessins arrondis d'Osamu Tezuka lors de ses premières années de carrière. Il y avait d'ailleurs beaucoup de plagiats de Mickey Mouse dans les mangas de cette époque.
Cette époque constitue une rupture dans l'histoire du manga. Généralement on a tendance à faire remonter l'origine du manga aux estampes de l'ukiyo-e au XIXè siècle, mais il ne faut pas oublier qu'il y a eu un changement radical dans l'art du manga à partir des années 1930 et de l'arrivée de Disney au Japon.
Aujourd'hui, dans le milieu de la recherche sur le manga, on a donc tendance à considérer qu'il n'y a pas de continuité entre les estampes et les mangas.
 
 
 
Dans votre vidéo de présentation sur le site du Toulouse Game Show, vous évoquez les mangas de type boy's love et moe en disant que ce n'est pas les genres de mangas qui vous intéressent. Ces deux genres s'étant beaucoup développés ces dernières années, quelle vision en avez-vous ?
A l'origine, le boy's love est un dérivé du style shôjo qui a commencé à poindre dans les années 1960. Avant cette époque, la notion de sexualité était absente.
Pour trouver les origines du genre shôjo, il faut remonter à l'époque Meiji, où il existait un type de roman pour le public féminin, des romans shôjo, où la notion de sexualité était moindre. Après l'ère Meiji, le Japon a adopté le système scolaire occidental, et il y a notamment eu l'apparition des internats pour filles. C'est à partir de cette époque qu'est apparu, dans ces internats séparant les deux sexes, un vague sentiment homosexuel entre filles, et c'est ce contexte qui a fait apparaître une première génération de mangakas féminines abordant ces sujets dans un style très féminin. On appelle cette génération le Groupe de l'An 24, que vous connaissez sûrement en France et où l'on retrouve des auteures fondatrices comme Moto Hagio. Elles ont pris conscience de l'absence de sexualité dans les mangas shôjo, et l'ont alors introduite de façon souvent ambiguë, comme dans l'oeuvre le Coeur de Thomas, que l'on considère comme pilier fondateur de ce qui sera plus tard le boy's love.
Quant au moe, c'est un style qui est né plus récemment, dérivant de la culture otaku.
Sans dénigrer ces deux genres, je signale qu'ils ne m'intéressent pas simplement parce qu'ils ne s'inscrivent pas dans la conception que j'ai du manga.


On vous connaît pour le scénario de plusieurs série parues en France, et quasiment autant de collaborations avec des dessinateurs différents : Sho-u Tajima sur Madara et MPD Psycho, Housui Yamazaki sur Kurosagi, Chizu Hashii sur Detective Ritual, Yû Kinutani sur Leviathan, et Mami Ito sur Japan. Comment avez-vous choisi chacun d'eux ? Le choix est-il toujours parti de cette envie de rapprocher manga et cinéma ?
Le cas de Sho-u Tajima est particulier, car il a été mon disciple. C'est moi qui lui ai appris comment dessiner et comment concevoir des mises en scène et découpages cinématographiques.
En ce qui concerne Housui Yamazaki et les autres dessinateurs avec lesquels j'ai collaboré, ils étaient déjà dessinateurs avant que je travaille avec eux, et je les ai effectivement choisis selon leur faculté à maîtriser les techniques cinématographiques. Cette capacité à retranscrire un visuel proche du cinéma fut à chaque fois le critère le plus important.
Au Japon, j'ai également fait un manga qui s'appelle Unlucky Young Men, dont le concept de création a été un peu particulier. Avant d'en faire le storyboard, j'ai photographié autour de moi tous les plans qui allaient être utiles.
 


Alors que tous vos mangas ont des dessins plutôt réalistes et assez crus, Detective Ritual a un style plus proche du cartoon. Est-ce que ce fut un choix volontaire ?
Ce qui compte le plus pour moi, ce n'est pas le style du dessin, mais c'est avant tout la faculté du dessinateur à maîtriser le style cinématographique.
Par contre, l'un des enjeux de Detectival Ritual était effectivement d'avoir des personnages qui aient un look à part, un look qui ait un sens par rapport à leur caractère un peu bizarre. Les dessins de Chizu Hashii collaient alors très bien.


Pour rester sur l'aspect assez cru des dessins de vos séries, on y trouve souvent des déformations physiques comme dans Leviathan ou Kurosagi, des cadavres très réalistes et précis comme dans MPD Psycho ou à nouveau Kurosagi... D'ailleurs, dans l'une de vos postfaces dans MPD Psycho, vous évoquiez rapidement la représentation du corps humain dans les mangas. Pouvez-vous exposer en quelques mots votre avis sur le sujet ?
Dans les cas de MPD Psycho et Kurosagi, je voulais faire des mangas ressemblant à des films d'horreur. La représentation des corps devait alors être telle qu'on peut la voir dans ce genre de films. Pour Kurosagi, les corps déformés qui bougent, c'est l'un des éléments de base de beaucoup de films d'horreur comme les films de zombies, et c'est par cette approche-là que j'ai voulu apporter le souci du détail à ces cadavres et corps mutilés. Cet aspect cru ne vient donc pas d'une volonté de choquer ou de faire du gore gratuit, mais plutôt d'une volonté de se rapprocher au maximum du cinéma.




Dans MPD Psycho, Kurosagi et Detective Ritual, on retrouve un personnage récurrent à des âges différents : Sasayama. Y a-t-il une volonté de créer une sorte de saga autour de ce personnage ?
Pour être franc avec vous, c'est un piège pour les critiques ! Je fais revenir exprès ce personnage, et ensuite je m'amuse à regarder les réactions des critiques de manga au Japon, qui réagissent à la présence récurrente de ce personnage en pensant justement qu'il s'inscrit dans une saga. Alors qu'en réalité, je n'ai pas du tout l'intention de faire une saga autour de lui (rires).


Une petite interrogation qui nous a toujours intrigués : sur vos plus longues séries MPD Psycho et Kurosagi, il y a un changement de la couleur des jaquettes au tome 11. Pourquoi ?
Ah, il y a ce changement tout simplement pour aider les lecteurs à se repérer plus vite entre les volumes de ces séries, puisqu'elles comportent beaucoup de tomes ! Ce choix devant se répéter à chaque dizaine de volumes, attendez-vous à voir les jaquettes de Kurosagi changer à nouveau de couleur quand on arrivera au tome 21 (rires).


Vous qui vous appliquez à faire le lien entre manga et cinéma, qu'avez-vous pensé de l'adaptation live de MPD Psycho réalisée par Takashi Miike ?
Peu de gens le savent, mais en réalité c'est moi qui ai tout dirigé sur ce live (rires). C'est moi qui l'ai produit en partie, qui ai choisi le casting, qui ai écrit le scénario, qui ai fait le director's cut... Finalement c'est mon oeuvre (rires).
 

 
 
Donc vous n'en pensez que du bien ! (rires)
On peut dire ça (rires). Et c'est pour ça aussi que beaucoup de personnes, sur ce live, ne reconnaissent pas le style habituel de Takashi Miike (rires). D'ailleurs, bien souvent, les filmographies que l'on trouve sur Takashi Miike préfèrent ne finalement pas placer MPD Psycho parmi ses réalisations.


Enfin, parlons un peu de la saga Madara, qui est le premier manga à avoir été une oeuvre media-mix : il y a eu des adaptations en anime, en romans, en jeux vidéo... Comment est né le Madara Project ?
Au départ du projet, il y a la percée du magazine Shônen Jump au milieu des années 1980, et la concurrence qu'elle a enclenchée. En effet, face au Shônen Jump, les autres éditeurs devaient chercher d'autres voies pour ne pas se faire larguer. Avec Kadokawa nous avons pensé à ce système d’œuvre propice à diverses adaptations, et c'est comme ça que j'ai été amené à travailler sur le premier manga media-mix qu'est Madara.
 



Remerciements à Eiji Otsuka et à son staff pour leurs réponses et leur gentillesse, à l'interprète, ainsi qu'au TGS et à l'école Toulouse Manga pour leur accueil chaleureux !


Interview n°2 de l'auteur

Publiée le Mercredi, 04 May 2016

A l'heure où certains invités japonais préféraient annuler leur venue au salon Livre Paris par peur des attentats, deux mangakas ont malgré tout été présents à Paris Porte de Versailles en mars dernier : Eiji Ôtsuka et Seira Nishikawa, duo à qui l'on doit Mishima Boys, la série jumelle d'Unlucky Young Men.

Elle est une jeune dessinatrice, que l'on découvre tout juste en France et qui, derrière son apparente timidité, se livrait volontiers dès qu'on la questionnait un peu. Lui est un scénariste dont la réputation n'est plus à faire et chez qui l'on sent une grande habitude des interviews, comme l'attestait déjà notre rencontre avec lui à Toulouse fin 2013 à l'occasion de sa première venue en France.

Ensemble, cet étonnant « couple », que l'on sentait très complice, est revenu sans tabou sur ces deux chroniques de société que sont Mishima Boys et Unlucky Young Men, mais aussi sur un certain état de l'industrie du manga au Japon.




Eiji Ôtsuka et Seira Nishikawa, merci à vous d'avoir accepté cette rencontre. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous est venue l'idée de créer une série jumelle d'Unlucky Young Men ?

Eiji Ôtsuka : Depuis longtemps, j'avais l'intention de créer des séries autour du thème de l'après-guerre au Japon, en découpant cela par tranche de dix ans. J'ai pu commencer cela en collaborant avec Kamui Fujiwara sur Unlucky Young Men. Mais quand j'ai eu envie de poursuivre l'aventure avec Mishima Boys en changeant de style, je n'ai pas réussi à dénicher le dessinateur qui collerait parfaitement au projet. Mon éditeur a eu beau me proposer de travailler avec plusieurs dessinateurs japonais, ça ne me tentait pas beaucoup de collaborer avec les artistes qu'on m'a présentés, et j'ai fini par mettre le projet de côté. Il y a quelques années, j'ai eu de nouveau envie de le reprendre. Et là, pour le dessins, mon regard s'est posé sur Seira Nishikawa, que je ne connaissais pas encore quelques années avant et qui a tout de suite été emballée.


Pourquoi avoir choisi Seira Nishikawa ? On sait qu'elle a été votre élève, mais en dehors de ça, en quoi avez-vous estimé qu'elle était la dessinatrice idéale pour ce projet ?

Eiji Ôtsuka : C'est un génie !

Seira Nishikawa : Non non non ! Il dit n'importe quoi ! Flatteur ! (Seira Nishikawa, un peu gênée, fait mine de taper Eiji Ôtsuka en riant)

Eiji Ôtsuka : Elle a une intelligence hors du commun. Je ne sais pas si on peut dire qu'elle est très forte en études (rires), mais elle a pour elle une capacité essentielle de création, c'est à dire qu'elle sait comprendre l'essence des mots et cerner tout de suite comment les mettre en images.


On sait que Mishima Boys a été licencié en France par Akata avant qu'il ne soit proposé au Japon. Pourquoi avez-vous fait ce choix atypique ?

EO : En fait j'avais déjà proposé le projet à quelques éditeurs japonais, mais ils ont été très réticents à l'idée de le publier, car il aborde un sujet qui reste très tabou au Japon. Le garçon d'extrême-droite dont l'un de mes personnages s'inspire est devenu le sujet d'un roman de Kenzaburo Oe, mais l'éditeur de ce roman a eu de nombreux problèmes avec les partis d'extrême-droite. A la fin de mon histoire, je parle également d'une oeuvre de l'écrivain Shichirô Fukazawa, qui traite du même thème, et l'éditeur de ce roman a à son tour été victime de radicaux d'extrême-droite. Raison supplémentaire de la crainte des éditeurs nippons.



Quand vous avez présenté le projet à Akata, tout était déjà réalisé et dessiné ?

EO : Tout était déjà prêt, autant l'histoire que les dessins. Ce sont juste les éditeurs japonais qui ont manqué de tripes.


Du coup, quand vous êtes retourné au Japon après l'acquisition française par Akata et qu'un éditeur japonais s'est décidé à publier la série, qu'est-ce qui, à votre avis, a motivé ce dernier à enfin prendre le risque d'une publication ?

EO : Vous savez, les Japonais ont généralement un faible concernant les éloges venant des étrangers. Surtout quand ce sont des Français qui nous flattent, on peut avoir des réactions excessives. J'ai beaucoup compté là-dessus et ça a marché. Le fait que la série sorte en France les a complètement fait changer d'avis, ils ont retourné leur veste. D'ailleurs, un auteur mondialement connu, Takashi Murakami, a connu ce type de chose : il a d'abord connu le succès en France et à l'étranger, avant d'être reconnu au Japon. J'ai profité du complexe des Japonais par rapport aux Français (rires).

SN : C'est nul ! (rires)

EO : Oui, c'est un problème (rires).


Du coup, Unlucky Young Men et Mishima Boys étant des séries très exigeantes, abordant des thèmes délicats, et sans doute très éloignées de ce qui est vendeur, quel accueil critique et public ont-elle reçu au Japon ?

EO : Il n'y a eu aucun retour ! (rires) Ca a été un four, ils font comme si ça n'avait jamais été publié.


Pensez-vous qu'il s'agit d'une forme de censure de la presse, qui n'oserait pas en parler ?

EO : Ce qu'on propose dans ces deux séries, ça n'a tellement rien à voir avec le courant principal du manga actuel au Japon, que les critiques ne regardent même pas ce que c'est, voire ne savent même pas que ça existe.

SN : Au Japon, j'ai l'impression qu'on s'intéresse de moins en moins à des choses comme le système impérial et les coups d'état.



Il y a dans ces deux séries un portrait de jeunes en perdition dans une société qui les étouffe. D'ailleurs dans Mishima Boys la thématique de l'identité est omniprésente. Bien que vos 2 histoires se déroulent dans le Japon révolu des années 1960-70, je pense qu'on ressent encore cette sensation d'étouffement et de difficulté à trouver son identité dans les sociétés d'aujourd'hui.

EO : Cette jeunesse en perte de repères, c'est un thème universel, et pourtant la grande majorité de la production manga actuelle n'ose pas en parler. Seuls les sujets légers semblent plaire, comme si les auteurs et lecteurs d'aujourd'hui préféraient fuir les problèmes. A croire qu'il vaut mieux laisser les problèmes s'endormir plutôt que de les évoquer et tenter de les résoudre...


En créant ces deux séries jumelles, y avait-il en vous une volonté et un espoir de réveiller un peu les Japonais  ?

EO : Ils ne se réveilleront pas ! (rires)

SN : Exactement !


Dans ce cas, que faudrait-il faire ?

EO : C'est leur problème à eux, à ces jeunes, de se réveiller. Ils ont tout à fait le droit de ne jamais se réveiller de leur vie, par contre ce sera à eux d'en assumer les conséquences. Et s'il veulent arrêter d'être endormis, ce ne sont pas des gens comme moi qui doivent les réveiller, mais bien eux qui doivent se bouger, il n'y a que comme ça qu'ils peuvent construire leur propre éveil.
Une fois, j'ai trouvé sur internet un commentaire d'un jeune japonais qui, pour moi, reflète bien l'état d'esprit de la jeunesse actuelle. Il disait « J'ai beau avoir un rêve, il ne sera peut-être jamais réalisé, donc mieux vaut ne rien avoir ».



On vous connaît bien pour votre travail liant le découpage de manga aux techniques de cinéma, on retrouve d'ailleurs cela dans Unlucky Young Men de façon très prononcée. Or, dans Mishima Boys vous prenez une voie plus originale et également plus déroutante en reprenant des codes du théâtre nô. Par exemple, il y a les premières pages présentant Mishima dictant leur rôle à chacun des trois garçons à la façon d'une pièce de théâtre, l'étrange jeune homme jamais nommé apparaissant dans des situations bien précises pour les "aiguiller" à la manière d'un assistant de l'ombre qui souffle le texte, l'omniprésence dans le tome de la notion de rôle... Pourquoi ce choix ?

EO : En fait, j'ai décidé de me libérer complètement, car j'avais entièrement confiance en Seira Nishikawa pour retranscrire visuellement cela. Cette confiance presque aveugle m'a donné envie de me lâcher (rires).

SN : Olala ! (rires)


Du coup, Mlle Nishikawa, avez-vous eu des difficultés particulières pour retranscrire cette inspiration théâtrale ?

SN : J'ai eu quelques petites difficultés, mais la plupart du temps je dessinais au feeling, et quand je montrais le résultat à Mr Ôtsuka généralement ça lui allait très bien. C'est comme ça qu'on fonctionne la plupart du temps.

EO : Les seules demandes qu'elle m'a faites, ce sont des photos et images de références pour certaines scènes. Sinon, tout se déroulait de façon très fluide. Quand je vous dis que c'est un génie !

SN : Arrête avec ça ! (rires)


Sur Unlucky Young Men, avec Kamui Fujiwara vous avez suivi un procédé très rigoureux pour offrir le rendu visuel le plus cinématographique possible. Le dessinateur a d'abord conçu un premier storyboard, qu'il a ensuite intégralement reproduit en le photographiant en caméra fixe avec de vrais acteurs, et c'est à partir de ces photographies qu'il a ensuite dessiné les planches finales. Pour Mishima Boys, vous n'avez donc pas utilisé de procédé particulier ?

EO : Non, pour Mishima Boys nous n'avons utilisé aucun procédé équivalent, d'autant que nous n'avions pas le budget pour ça. J'ai vraiment fait pleinement confiance à Mlle Nishikawa.


De ce fait, Mlle Nishikawa, quels outils avez-vous utilisé pour dessiner Mishima Boys ?

SN : Je travaille sur ordinateur avec le logiciel Comic Studio, du début à la fin.



Dans Mishima Boys, vous donnez également l'impression de vous amuser à détourner certains codes habituels du manga. Par exemple, le personnage de Y. page 115 est vu sans lunettes, alors qu'il vient juste d'être introduit dans la série et qu'il a normalement des lunettes, si bien que sur le coup on ne sait pas trop si c'est le même personnage. Il y a aussi, notamment, deux personnages différents qui s'appellent M. mais n'ont aucun rapport.

SN : Ce n'est pas spécialement dans une volonté de casser des codes, à vrai dire je n'ai pas pensé à ça. C'est juste qu'au moment de dessiner le passage avec Y. je me suis dit  que lui ne devait pas être si myope que ça, et donc qu'en rentrant chez lui il devait enlever ses lunettes. J'ai plutôt réfléchi ainsi à ce qui pouvait paraître le plus naturel chez les personnages.

EO : Dans la vie courante, n'importe qui enlève et remet ses lunettes n'importe quand. Moi-même j'ai un problème aux yeux et alterne entre lentilles et lunettes, et quand je lis des choses de près j'enlève mes lunettes. C'est le genre de choses qu'on fait sans trop y réfléchir dans la vie réelle. C'est pareil pour les deux personnages qui s'appellent M. : il est normal de croiser dans la vie des gens ayant le même nom. Ce qui est étrange, c'est plutôt, dans les manga, de fixer les personnages dans des moules qui ne changent jamais. D'où l'impression de rupture de codes dont vous parlez, sans doute.

SN : Mais si les personnages changent tout le temps de tête ça pourrait aussi devenir un problème (rires). Peut-être qu'inconsciemment j'ai fait attention à trouver un équilibre là-dessus.

EO : Pour Unlucky Young Men, on a fait volontairement une oeuvre très cinématographique. Par contre, dans Mishima Boys on a décidé de faire quelque chose de totalement naturel, plus au feeling. Et le problème, c'est que la plupart des mangas ne sont ni l'un ni l'autre : ni parfaitement cinématographiques, ni parfaitement naturels.


Revenons maintenant sur quelque chose que vous évoquiez un peu tout à l'heure : depuis plusieurs années on note beaucoup moins de manga réellement politiques, engagés et sociaux, alors qu'il y a quelques décennies ça fleurissait. Citons, par exemple, les Vents de la Colère qui est sorti en France chez Delcourt, ou même des oeuvres des années 1960-70 qui puisaient beaucoup de leur source dans les réalités sociales, comme Kamui Den qui est sorti en France chez Kana. Quel est votre avis là-dessus ? Quel état feriez-vous du « manga engagé » au Japon ?

SN : Personnellement je m'ennuie énormément sur les mangas d'aujourd'hui, qui semblent quasiment tous faits dans le même moule et ne semblent plus oser aborder les problèmes de société en profondeur.

EO : Le milieu du manga est devenu tellement immense, que désormais c'est une industrie à part entière, donc ça peut sembler normal que des tabous y existent. Alors que dans les années 60-70 le milieu était encore immature, moins industrialisé, et on pouvait donc y découvrir beaucoup plus facilement des auteurs underground et qui osaient l'ouvrir. Aujourd'hui, le manga est reconnu par l'Etat, par le gouvernement japonais qui prône une vision du « Cool Japan » à travers ce média. Le gouvernement veut exporter la culture japonaise officielle dans le cadre de cette vision d'un Japon cool, et le manga fait totalement partie de ça, donc ce n'est pas étonnant que les auteurs d'aujourd'hui puissent prendre moins de risques. Mais c'est forcément dommage.

SN : Ha ha, le gouvernement ! Ils ont beau prôner le « Cool Japan » à l'étranger, concrètement ils ne foutent rien !

EO : En même temps, il y a aussi beaucoup de lecteurs français qui adorent les mangas ni sociaux ni politiques, donc je suppose qu'on a le même problème et que ça ne se limite pas au Japon et à la France. En ce sens, j'aimerais beaucoup voir ce que les auteurs français feront du drame qui a eu lieu à Paris et plus spécifiquement au Bataclan en novembre dernier.



On peut avoir l'impression que ces dernières années au Japon, depuis le drame de Fukushima, il y a eu un petit retour de manga plus engagés, plus politiques, qui ont envie de traiter ce problème, d'offrir un avis dessus et d'éveiller les consciences.

EO : Beaucoup d'oeuvres qui ont été publiées juste après le drame étaient très sentimentales, faites vraiment sur le coup de façon peut-être un peu complaisante, et du coup je me demande si on peut parler d'engagement dans ces cas-là.

SN : Je me rappelle d'un projet qui est né juste après le drame et qui personnellement m'a débecté : beaucoup d'auteurs ont dessiné des sourires, en guise d'encouragement pour les gens de Fukushima. C'est bien mignon et je ne vais pas totalement remettre en cause ce geste car je suppose que des auteurs étaient très sincères dans cette démarche, mais je ne peux m'empêcher de penser que beaucoup ont participé sans doute pour se donner bonne conscience, voire pour se vendre en profitant de ce qui s'est passé. Et ce n'est pas avec ce genre de sentimentalisme ou d'hypocrisie qu'on peut faire bouger les choses et parler d'engagement. Ils n'ont rien apporté de concret.

EO : Il y a eu des séries très célèbres qui ont parlé de Fukushima. Par exemple, Oishinbo, une série culinaire très connue au Japon, a traité dans un épisode de Fukushima. Les auteurs sont allés sur place, ont parlé des saignements de nez, et ça a été beaucoup critiqué sur internet, au point que la série a été interrompue à cause de ça. Il y a beaucoup de manga qui s'apitoient sur le sort des habitants de Fukushima, mais ça ne veut pas dire qu'ils s'engagent, car ils ne proposent finalement aucune solution, aucune avancée. On me pose souvent des questions sur la création post-Fukushima, mais moi j'ai une autre question à poser aux Français : depuis les attentats de novembre 2015, est-ce que la bande-dessinée de votre pays a changé ?


Vous-mêmes, est-ce que vous vous imaginez créer un manga réellement politique et documenté post-Fukushima ?

EO : Moi je ne créerai jamais rien en profitant d'un désastre, car ça n'amènerait rien.

SN : La population est très sensible, et après le 11 mars 2011 beaucoup de gens ont emprunté des divertissements comme des DVD car ils voulaient éviter de regarder les reportages sur le sujet à la télé.


Pensez-vous qu'il est encore trop tôt pour aborder le sujet de manière pertinente ? Vous sentiriez-vous capable, par exemple, de créer un manga dessus dans 15 ans ?

EO : Je ne veux rien prévoir sur ce que je ferai dans 15 ans et je ne sais même pas si je serai toujours vivant (rires). Ce qui est sûr, c'est que je ne ferai jamais confiance à un auteur qui prétend avoir changé radicalement après un drame comme Fukushima, et personnellement je ne voudrais pas devenir un tel auteur. Parce que de toute façon, un auteur comme ça changera dès qu'il y aura un autre drame.


Un grand merci à Seira Nishikawa et à Eiji Otsuka, ainsi qu'à leur interprète Satoko Fujimoto, à leur agent Kenzo Suzuki, et aux éditions Akata !

Mise en ligne le 04/05/2016.

MN Actus
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