Tigre des neiges Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 09 Novembre 2018

Uesugi Kenshin. Si vous vous y connaissez un minimum en Histoire du Japon ou avez parcouru certaines oeuvres de divertissement (comme les jeux Samouraï Warriors, Sengoku Basara ou Nobunaga's Ambition, par exemple), ce nom vous dit sûrement quelque chose. Considéré comme l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand seigneur de guerre de la période Sengoku (1477-1573), il a dirigé sa province d'Echigo d'une main de fer, et sa réputation sur son sens combat sur les champs de bataille et sur ses facultés stratégiques et militaires a traversé les siècles. Se présentant lui-même comme la réincarnation du dieu de la guerre Bishamonten, surnommé le Tigre d'Echigo, il a côtoyé nombre de figures historiques aussi fameuses que lui, comme son plus grand rival Takeda Shingen ou même Oda Nobunaga. Et si cette grande figure historique nippone avait été, en réalité, une femme ?


C'est sur cette hypothèse que se base ici la mangaka Akiko Higashimura. Mangaka incontournable au Japon, mais un peu boudée en France (on ne la connaît que pour Princess Jellyfish, série en difficulté chez Delcourt/Tonkam), Higashimura rejoint donc fièrement le catalogue du Lézard Noir avec l'une de ses dernières séries en date, Yukibana No Tora, nommé Le Tigre des Neiges pour son édition française. L'oeuvre est en cours de parution depuis 2015 dans le magazine Hibana des éditions Shôgakukan, magazine que l'on connaît aussi en France pour les séries Eclat(s) d'âme et Dorohedoro.


Très loin d'être farfelue, la théorie selon laquelle Kenshin fut une femme existe bel et bien, et possède même de nombreux éléments allant dans ce sens. Très, très loin de s'appuyer sur du vent, Higashimura, dès le début du volume 1, s'applique à expliquer cette théorie en présentant les nombreux points qui vont dans ce sens, afin de contextualiser de la meilleure manière un récit qui, concrètement, se veut rigoureux sur le plan historique, mais qui est loin de se limiter à ça.


Ce premier volume s'intéresse aux plus jeunes années de Kenshin, des conditions de sa naissance jusqu'à ses 7 ans. Quand, en 1529, le seigneur du château de Kasugayama Nagao Tamekage s'apprête à voir naître son troisième enfant, il espère profondément qu'il s'agira d'un garçon qui pourra lui succéder, car son 2e enfant Aya, 5 ans, est une fille, et son 1er enfant Harukage, 18 ans, n'a aucunement l'étoffe d'un général. Hélas pour lui, le bébé est une fille. Mais une fille dont la constitution paraît robuste, si bien que son père décide de la nommer du nom masculin Torachiyo et de l'élever comme un garçon. Ainsi commence l'existence de celle qui deviendra, des années plus tard, Uesugi Kenshin, et dès ses premières années elle démontre un caractère particulièrement marqué. La fillette, véritable garçon manqué, vivra ses premières années en s'inventant des jeux souvent guerriers dans les reliefs du château de montagne, puis partira à 7 ans suivre des enseignements rigoureux au temple Rinsen, et à chaque fois c'est l'occasion de découvrir un enfant qui a déjà une personnalité de tigresse, vive et ne se laissant pas faire, mais ayant déjà aussi un vrai goût pour les manuels de stratégie de guerre.


Historiquement, Higashimura suit avec une certaine rigueur ce que l'on sait de Kenshin, et y entremêle avec brio tous les éléments de théorie sur le fait que ce fut en réalité une fille. Mais loin de se limiter à son héroïne, la mangaka s'applique aussi à décortiquer nombre d'autres choses. Les lieux, comme le château de Katsugayama et ses spécificités, ou le temple Rinsen où l'on trouve d'ailleurs toujours le fameux portrait "efféminé" de Kenshin où un jardin de fleurs historique. Des petits éléments du quotidien de l'époque, comme le petit tambour et le tambour de guerre. Ou, bien sûr, les différentes personnalités historiques qui affluent déjà et qui ont toutes droit à certains développements. On pense d'abord au père de Kenshin bien sûr, mais aussi à Takeda Shingen pour qui la mangaka exploite aussi une théorie selon laquelle il n'aurait pas été le gros bonhomme barbu comme on l'a longtemps pense. Sans oublier le bonze Tenshitsu Koiku entamant les enseignements de Kenshin, son successeur Yakuô Shûken qui aura un rôle très important dans la vie du "Tigre d'Echigo", la grande soeur Aya, ou le grand frère Harukage. Tout en restant fidèle aux lignes historiques, l'autrice exploite à sa sauce tout cela et le fait très bien. Et l'on peut même y voir un peu de réflexion assez actuelle sur la manière dont on peut éduquer les gens selon leur sexe: Aya est déjà sommée de se marier en tant que femme, Harukage est censé devenir un seigneur de guerre alors qu'il préfère largement des occupations plus paisibles et poétiques, et bien sûr Torachiyo va à l'encontre de ces choses préétablies.


Vous pensez que tout ceci va être barbant ? Rassurez-vous, Akiko Higashimura a plus d'un tour dans son sac. Conteuse née, elle propose une narration emballante, d'une limpidité exemplaire, où les apartés historiques arrivent toujours au bon moment sans alourdir le récit, et avec de régulières petites notes d'humour. L'une des idées de génie de la mangaka pour éviter la routine vient des moments où elle se met elle-même en scène en train de raconter de façon plus légère les précisions historiques les plus riches. En plus de la version historique "complète", on peut donc suivre en même temps des "versions raccourcies" rigolotes qui amènent un rythme supplémentaire.


Et visuellement, c'est d'une grande application. En plus d'être suffisamment rigoureuses dans les décors et les tenues, les planches dégagent un certain dynamisme qui doit beaucoup aux expressions des personnages et à certaines petites particularités physiques (par exemple, les sourcils de Kenshin font des merveilles pour faire ressortir tout son caractère).


Le Tigre des Neiges, avec ce premier tome, se présente comme un récit rigoureux et en même temps passionnant, de par la clarté et le talent avec lequel Akiko Higashimura s'empare de l'Histoire pour l'exploiter à sa sauce. Tout est bien posé, c'est un excellent début, et on ne peut qu'espérer que la suite soit du même acabit !


Côté édition, en dehors de l'habituel format grand et souple du Lézard Noir, il faut saluer la traduction exemplaire de Miyako Slocombe. Vive, claire, immersive, celle-ci sait notamment très bien jouer sur le langage d'époque, change de ton lors des apartés où Higashimura intervient, et le tout est ponctué de régulières notes de traduction très utiles.


Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

17 20
Note de la rédaction






MN Actus
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