Sengo Vol.1 - Actualité manga

Sengo Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Mercredi, 22 January 2020

L'année 2020 côté manga commence sur les chapeaux de roue pour Casterman avec l'arrivée d'une oeuvre joliment remarquée au Japon: lauréate en avril dernier du 23e Prix Osamu Tezuka du nouveau créateur puis du Grand Prix de la Japan Cartoonist Association dans la foulée, Areyo Hoshizuku est une série historique bouclée en 7 volumes, qui fut lancée en 2013 dans le prestigieux magazine Comic Beam des éditions Enterbrain et qui s'est achevée début 2018. Il s'agit de la première série longue de Sansuke Yamada, artiste né en 1972 et aux multiples facettes: mangaka, illustrateur, musicien, acteur, capable d'aller autant dans les publications jeunesse que dans la presse homosexuelle. Ici, l'artiste s'attaque à une facette de l'Histoire particulièrement rude et délicate...

Nous voici donc juste après de la fin de la 2nde Guerre mondiale, perdue par le Japon. Comme tant d'autres soldats, Tokutarô Kawashima, et Kadomatsu Kuroda ont été récemment démobilisés et se sont perdus de vue... tout du moins, jusqu'à se recroiser par hasard dans les ruines de Tokyo, où ils doivent désormais survivre. Toku, autrefois blessé pendant la guerre, est revenu au pays sans illusions, en se noyant régulièrement dans l'alcool, et en pensant souvent à la mort. A présent, cet homme éduqué et diplômé se contente d'être marchand de soupe de riz dans une échoppe. Kadomatsu, auparavant sous les ordre de Toku pendant le conflit, est un bon-vivant un peu benêt, un brin rustre, bagarreur mais pas méchant, fils de paysans sans le sou mais n'ayant plus de famille. Dans le fond, ils ne se ressemblent pas du tout, mais la réalité de la guerre les a changés, et celle de l'après-guerre les réunit pour survivre dans la ville dévastée où les Américains se sont installés. Leurs pas les mèneront dans diverses situations ranimant parfois les vieilles douleurs, quand elles ne les confrontent pas aux réalités d'alors. Mais face à ça, de rencontre en rencontre, il faut rester solidaire pour s'en sortir...

La série démarre comme une véritable tranche de vie autour de ses deux personnages principaux, mais une tranche de vie ayant pour vocation de faire ressentir toute la rudesse du climat d'après-guerre, entre ville en ruines, habitants souvent livrés à eux-mêmes après avoir vu leur maison détruite ou leurs proches disparaître (en civils, ou en ne revenant jamais de la guerre en tant que soldats). Là, Toku et Kadomatsu s'adonnent à diverses choses pour continuer de vivre: vendre leur soupe tant bien que mal, tenter de chasser la seule viande à proximité (et c'est forcément peu ragoûtant), servir de garde à des prostituées, mais aussi s'entraider, tout simplement, dans la mesure du possible, car il y aura forcément toujours des gens pour essayer de profiter de la situation. Autour d'eux deux, nombre de figures viennent se greffer plus ou moins longuement et ont tous des choses à dire sur cette période trouble: rivaux d'échoppes allant chercher leurs ingrédients dans les poubelles américaines, ancien soldat préférant se noyer dans l'alcool avant de se noyer tout court, activités de clans yakuza, tenancière de bar autrefois trompée par les hommes qui ont abusé d'elle, autres femmes violées, dames s'adonnant à la prostitution, enfant récupérant les mégots de cigarettes jetés par les américains pour se faire un peu d'argent...

Yamada livre un portrait qui, mine de rien, à travers tous ces visages, devient rapidement riche, son autre talent étant aussi de savoir en profiter pour, régulièrement, apporter des approfondissements sur certains personnages et leur passé irrémédiablement changé par le conflit. Par exemple, le lien entre Yukiko et Kaneko, d'abord nébuleux, prend tout son sens et sa dramaturgie dès qu'on découvre l'élément passé qui les lie, et le rôle qu'a eu Toku dans tout ceci. De même, la fin du volume laisse bien entrevoir en Sho la dure réalité d'un enfant et d'un père ayant perdu la figure féminine de leur famille, tandis que les toutes dernières pages laissent arriver le tout début d'un retour en arrière sur la rencontre entre Toku et Kadomatsu.

Des récits sur l'après-guerre, il y en a déjà eu un petit paquet en manga, on peut par exemple citer la fresque Rainbow ou plus récemment le manga Plus haut que le ciel qui nous montrait cette période par les yeux de jeunes orphelins. Sengo trouve une certaine unicité dans sa tonalité très axée tranche de vie nous faisant peu à peu découvrir nombre de facettes de cette époque, où l'on voit bien Kadomatsu, Toku et d'autres poursuivre leur vie comme ils le peuvent en espérant qu'une lumière apparaîtra au bout du chemin. L'autre intérêt est sûrement d'avoir choisi, en guise de personnages principaux, deux hommes ayant connu directement la guerre et étant de retour à la vie civile où leur quotidien vogue entre survie, amertume, douleurs passées. Toku et Kadomatsu ne sont eux-mêmes pas des enfants de choeur, ils le montreront parfois, notamment dans une optique de survie, mais ce sont aussi des valeurs d'entraide et de solidarité qu'ils affichent.

Visuellement, Yamada affiche un style à la fois à la fois sensible et rude. Sensible, car son trait fin, éloigné des carcans, affiche beaucoup d'expressivité, et qu'aucun design ne se ressemble en offrant alors à chaque personnage son identité, ne serait-ce que le côté bonhomme de Kadomatsu. Rude, car l'auteur n'occulte rien, sans pour autant tomber dans l'excès ou le voyeurisme. Les actes sexuels et les morts sont là, entre autres choses, et sont montrés juste suffisamment pour marquer sans surenchère. De quoi bien accompagner un récit qui démarre assez fort, en attendant le deuxième volume qui s'annonce a priori encore plus riche.

Nommé Sengo dans notre langue, l'ouvrage bénéficie d'une bonne traduction, Sébastien Ludmann se faisant plaisir dans les mots d'argot ou un peu vieillots ! Peut-être un poil trop parfois, mais au moins le résultat est là: c'est varié et ça colle bien au récit. Les quelques pages en couleurs sont également un bon point, et les choix de lettrage sont convaincants.
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






MN Actus
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