Junji Itô - Histoires courtes - Manga

Junji Itô - Histoires courtes

Rédaction

Critique du volume manga

Publiée le Mercredi, 30 Novembre 2022

Histoires courtes, c’est le nouveau recueil de Junji Itô qui paraît chez Delcourt. Un nom peu inspiré pour l'ouvrage tant l’auteur a fait de la nouvelle sa marque de fabrique. Le titre original est Best of Best, donc un nom comme Le meilleur de Junji Itô aurait été plus adapté, ou alors il aurait fallu donner le titre de l’histoire phare du recueil, c’est-à-dire La vénus invisible, comme l’a fait l’éditeur américain. Quoiqu’il en soit, il ne faut pas se laisser désarçonner par cette absence de véritable titre car l’ouvrage est excellent. Comme son titre original l’indique, il s’agit d’un best of, on retrouve donc certaines des meilleures histoires de l’auteur. Sur les 10 sélectionnées, seulement 6 sont inédites en France. Les 4 déjà publiées sont Des millions de solitaires, La lécheuse, Le mystère de la faille d’Amigara et La triste histoire d’un père de famille.

Le thème central que l’on retrouve aux côtés de l’horreur dans ce recueil est l’amour, à commencer par celui que Junji Itô porte à son maître spirituel Kazuo Umezz que l’on observe dans une histoire où l’auteur se dévoile à travers ses rencontres avec les œuvres de son prédécesseur. On découvre ainsi comment Junji Itô a rencontré les mangas de Kazuo Umezz, son rapport à ses œuvres et on comprend l’influence que ce dernier a eu sur lui. Un récit très intéressant mais aussi très drôle, dont aurait souhaité qu’il dure plus longtemps tant les anecdotes sont savoureuses. L’autre nouvelle comique est La triste histoire d’un père de famille, dans laquelle Junji Itô se moque du rôle traditionnel du père de famille, une critique qui revient souvent dans ses autres mangas par ailleurs. Mais qu’on ne se le cache pas, l’amour revêt des formes dramatiques, perverses ou même les deux ensembles dans l’écrasante majorité de ce nouveau recueil.

Bien connues par les fans, Le mystère de la faille d’Amigara, Des millions de solitaires et La lécheuse sont des petites merveilles, parfaitement construites et racontées, dessinées avec une finesse inégalable et pour autant terrifiantes dans l’introduction d’une horreur glauque et macabre. Junji Itô nous prouve qu’il excelle dans le format court et dans la maîtrise de son art. On le perçoit notamment au détour des détails comme cette délicieuse ironie du sort où un hikikomori dans Des millions de solitaires est au départ enfermé chez lui pour se retrouver à la fin seul dans les rues alors que toute la population dite normale s’est confinée. Outre cela, l’auteur excelle dans la représentation de la psychologie humaine. Les peurs des personnages entrent en résonance avec la sensibilité des lecteurs, un phénomène qui rend ses histoires encore plus angoissantes. Même si ces trois histoires ne sont pas inédites, cela fait plaisir de les relire car elles font assurément partie des meilleures de Junji Itô.

La vénus invisible et L’enfant posthume sont deux histoires inédites et originales de l’auteur, dans lesquelles il aborde une nouvelle fois le thème de l’amour. Bien évidemment, cela prend une tournure tragique, et même glauque. L’auteur va même jusqu’à représenter des déviances sexuelles symbolisées par l’enfant de la dernière histoire. Cette figure horrifique est littéralement engendrée par la perversion des hommes et se présente à eux comme le poids de leurs actes. L’amour prend ses formes les plus bizarres puisque la déviance sexuelle est justement présente dans plusieurs histoires comme le harcèlement fantomatique dans Le professeur Kirida possédé, adapté de Robert Hichens. Mais les deux adaptations les plus perverses sont celles des écrits d’Edogawa Ranpo, à savoir La chaise humaine et Un amour inhumain. Avec ces deux récits, on bascule dans l’eroguro avec des amours déviantes, l’un aimant vivre dans un fauteuil et l’autre préférant sa poupée aux femmes. Ce qui est intéressant, c’est que le traitement de Junji Itô n’est pas le même, puisqu’il réécrit La chaise humaine en intégrant le récit originel au sien alors qu’il dessine bien plus fidèlement un amour inhumain.

Concernant l’édition, la version japonaise propose de redécouvrir les mangas de Junji Itô en grand format, type artbook, avec de nombreux bonus comme des illustrations allant dans ce sens mais aussi des pages en couleurs, des posters... En France le format a été réduit mais le prix a été augmenté, bizarrement. Reste que Delcourt propose l’ouvrage en 15x21 tout de même, soit le même format que la plupart des titres de l’auteur sortis en France. La qualité du livre est excellente, que ce soit au niveau de la jaquette, de la couverture (sous la jaquette), des papiers, Delcourt a fourni du bon travail. Le poster est conservé, tout comme les pages en couleurs d’ailleurs. La colorisation des cases de Junji Itô n’est pas très inspirée artistiquement, elle a seulement le mérite d’exister. D’ailleurs, par moment, il y a juste une case en couleurs dans la planche. Si l’effet marche relativement bien dans La vénus invisible, il tombe à plat dans Le mystère de la faille d’Amigara. On pourrait vraiment chipoter en comparant à la version originale, et notamment à son format, mais autant profiter de l’excellente édition française. De plus, Adèle Houssin propose un très bon lettrage, aussi bien au niveau des textes que du sous-titrage des onomatopées, et il en est de même pour la traduction de Jacques Lalloz, avec un style littéraire qui lui est propre. On note également que les histoires déjà publiées ont été retravaillées, ce qui est une évidence mais c’est pourtant loin d’être toujours le cas chez Delcourt comme en témoignent les dernières éditions de Gyo et Spirale.

À l’instar des Chefs-d'œuvre de Junji Itô parus chez Mangetsu, ce recueil sans nom est un excellent moyen pour découvrir plus en profondeur la bibliographie de l’auteur. Car si Spirale, Tomie ou encore Gyo sont des incontournables, Junji Itô brille aussi et surtout dans les histoires courtes, comme on peut s’en rendre compte une nouvelle fois ici. De plus, le livre a également de quoi contenter les fans de la première heure du mangaka avec La vénus invisible ou encore ses adaptations des récits d’Edogawa Ranpo, sans même parler son histoire personnelle qui le lie à Kazuo Umezz. Un nouvel indispensable du manga d’horreur à ranger dans toutes bonnes mangathèques pour peu que l’on soit friand du genre.


Critique 1 : L'avis du chroniqueur
jojo81
17 20
Note de la rédaction