Interview de Nagabe, autour de L'Enfant et le Maudit- Actus manga
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Manga Interview de Nagabe, autour de L'Enfant et le Maudit


Mercredi, 10 Octobre 2018 - Source :Rubrique Interviews

Arrivé de nulle part en 2017, Nagabe fait assurément partie des excellentes trouvailles des éditions Komikku. Avec L'Enfant et le Maudit, son premier titre publié en France, le jeune artiste a su marquer par un univers à la fois unique, beau, contemplatif, et capable d'être également très cruel... Critiques et lecteurs ne s'y sont pas trompés, avec notamment une nomination de la série dans la sélection officiel du dernier Festival d'Angoulême, puis sa victoire à notre Tournoi Shônen 2017 ! Il n'était donc pas étonnant que les éditions Komikku, aux petits soins avec l'oeuvre, invitent l'auteur en mars dernier à l'occasion du salon Livre Paris. Sur le stand de l'éditeur, dans un magnifique décor aux couleurs de L'Enfant et le Maudit, nous avons pu nous entretenir assez longuement avec l'artiste.
  
  

Bonjour Nagabe. Pour commencer, pouvez-vous nous dire ce qui vous a amené vers le manga ? Quelle formation vous avez suivie, quels artistes et/ou œuvres ont forgé ce désir…

Nagabe : Peut-être que mon cas est un peu particulier par rapport aux autres mangakas. C'est assez tardivement que j'ai décidé de devenir mangaka, auparavant je souhaitais être illustrateur.

En 3e année d'université, j'avais posté mes illustrations sur Twitter et Pixiv, et un beau jour un éditeur, Mag Garden, a repéré mes dessins et m'a demandé si je ne voulais pas faire un manga à partir des illustrations de personnages que j'avais postées. J'ai répondu « pourquoi pas », et c'est ainsi que je suis devenu mangaka professionnel. Un an et demi après ce premier contact avec l'éditeur, j'ai pu prendre en mains pour la première fois un livre relié écrit et dessiné par moi-même. J'étais très ému, et en même temps un peu déçu et frustré par la qualité de mes dessins. Je me suis dit que je ne pouvais pas quitter ce milieu après cette unique œuvre qui ne me satisfaisait pas entièrement, et c'est seulement à ce moment-là que j'ai vraiment décidé de devenir mangaka.

Concernant mes influences niveau manga, en fait il n'y en a pas. Quand j'étais lycéen je lisais des mangas comme tout le monde, mais pas plus que ça.


Et hors manga, quels artistes ont marqué votre parcours ?

Il y en a tellement que je ne pourrais pas les compter ! (rires) Je dirais que les artistes qui m'ont le plus marqué sont Norman Rockwell, Alfons Mucha, Edward Gorey, ou encore, bien sûr, Tove Jansson, l'autrice des Moomin.

Ce que j'aime particulièrement dans les Moomin, c'est le fait que le graphisme est finalement assez simple, mais qu'il émane de cette oeuvre une atmosphère vraiment mystérieuse mais aussi assez sombre.

Ce sont vraiment ces 4 artistes-là qui m'ont le plus marqué.
  
"Hapless Child", l'un des travaux d'Edward Gorey, où la silhouette immaculée de l'enfant rappelle un peu celle de Sheeva de L'Enfant et le Maudit.  

Comment a germé en vous l’idée de L’Enfant et le Maudit ?

C'est d'abord le character designer de Sheeva et du professeur qui ont germé dans ma tête, avant l'histoire elle-même.

Comme je vous le disais tout à l'heure, j'aime bien les illustrations, j'aime dessiner, je me suis amusé à dessiner une petite fille et un « monstre », un non-humain. A force de les dessiner, j'ai commencé à éprouver de l'affection pour ces deux personnages que j'ai créés moi-même. Et à force de les aimer, j'ai commencé à imaginer comme ça quelle pourrait être leur vie. Je me suis dit que ce serait intéressant d'inventer une histoire où ces deux êtres que j'aime beaucoup essaient de vivre dans une atmosphère paisible, mais qu'à cause d'une malédiction ils ne pourraient pas se toucher et donc ne pourraient pas exprimer entièrement leur affection l'un pour l'autre.

En somme, j'ai commencé à délirer tout seul à partir de mes dessins, et c'est comme ça que l'histoire est née.


Comment avez-vous imaginé l’idée de deux mondes opposés, l’intérieur et l’extérieur ? Pourquoi avoir choisi cette opposition ?

Je voulais raconter l'histoire de deux êtres qui n'auraient jamais dû se rencontrer, un peu comme La Belle et la Bête. Sheeva est une humaine, tandis que le Professeur est un monstre. Ils se sont pourtant rencontrés, et c'est là le début du drame. Pour bien faire comprendre qu'ils n'auraient jamais dû se rencontrer, j'ai coupé mon univers en deux pays imaginaires, et j'ai fait en sorte qu'il y ait le pays de l'intérieur et celui-ci de l'extérieur, avec en frontière la malédiction qui fait que les hommes préfèrent rester entre eux dans leur monde intérieur pour ne pas devenir des monstres, et que les monstres ne doivent pas sortir de leur monde extérieur.
  
  

D’ailleurs, il n’y a pas que sur ça que vous jouez sur l’opposition : il y a aussi celle entre une Sheeva immaculée et un Professeur noir. En quoi l’idée des oppositions, des contrastes, vous plaît-elle ?

Il n'y a rien de plus diamétralement opposé que le noir et le blanc. J'ai donc voulu recréer graphiquement le contraste entre le monde intérieur et le monde extérieur, en jouant sur cette opposition entre le clair et l'obscur. J'ai tellement voulu que ce contraste soit à la fois beau et évident que j'ai tâché d'éviter le gris.


Et comment gérez-vous l'impression de lumière diffuse, très présente dans votre œuvre ?

Je commence toujours par me demander d'où peut venir cette lumière. Par exemple, sur la jaquette du volume 4 elle provient uniquement de la lanterne du Professeur et de la bougie de Sheeva. C'est quelque chose auquel je fais très attention, et que je pense également selon l'ambiance de la scène. Selon que les scène soient joyeuses ou plus sombre et inquiétantes, la lumière va changer.
  
  

Le récit est proche d’un conte cruel. Pourquoi avoir choisi une tonalité proche du conte ?

Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, quand j'étais enfant j'aimais les mangas modérément, et je n'aime pas trop les mangas dont les dessins ressemblent à ceux de dessins animés, avec de grands yeux etc. Moi j'ai toujours été plus attiré par les illustrations qu'on trouve dans les livres de contes. Comme je les aime beaucoup, j'ai voulu transposer cette atmosphère dans mon manga. C'est pour ça que quand les lecteurs ouvrent mon œuvre, j'aimerais qu'ils se plongent dans un univers aux allures de gravures et d'illustrations de contes anciens.


L’Enfant et le Maudit a un rythme qui va crescendo : le premier tome est d’une grande douceur, contemplatif, et la suite part vers quelque chose de plus sombre et dramatique. Est-ce un choix assumé de commencer les choses en douceur, voire d’épargner le lecteur ?

Personnellement je voulais d'abord que l'histoire soit sombre dès le départ, mais mon responsable éditorial  m'a dit que faire ça n'était pas très vendeur, parce que les lecteurs sont souvent plus attirés par des histoires plus douces. J'ai donc fini par privilégier une entrée en matière plus calme, plus douce, laissant le temps de cerner les personnages, avant d'installer peu à peu un récit qui sera de plus en plus dur.
  
  

Plus le récit avance, plus on ressent l’attachement mutuel du Professeur et de Sheeva. C’est encore plus vrai dans le tome 4 pour le Professeur. Quelle importance accordez-vous à l’humanisation du maudit au contact de cette fillette lumineuse et adorable, qui a besoin d’être protégée ?

La relation qui existe entre le Professeur et Sheeva est vraiment au cœur du scénario. Mais, de plus en plus, je me rends compte à quel point la malédiction qui les touche est une chose délicate à gérer. Forcément, quand deux êtres s'apprécient, ils ont envie d'être en contact l'un avec l'autre, de se toucher, et j'aime tellement mes personnages que moi aussi j'ai de plus en plus envie de voir ça. Mais à l'heure actuelle, c'est impossible. Alors que leur lien continue de se renforcer, ils ne peuvent toujours pas se montrer physiquement leur affection, et au final je suis le premier à en être frustré (rires).


Vous semblez vouloir nous faire observer les planches dans les moindres détails, nous pousser à scruter la moindre chose: un intérieur savamment travaillé, un repas simple, les gestes, la grandeur longiligne des arbres, une flaque d'eau troublée par le pied de Sheeva, ou même dans le tome 1 une sorte d'ombre se glissant silencieusement entre deux arbres, quasiment imperceptible. Cet appel à l'observation de tout dans les images, quelle place lui accordez-vous ?

Je pense qu'on peut toujours être ému aussi bien par des petites choses que par de grands événements vraiment dramatiques. Et ce que j'aime, c'est surtout dessiner des petites choses de la vie, car je pense qu'on oublie souvent à quel point elles peuvent être émouvantes, de manière souvent plus subtile. C'est pour ça que j'accorde beaucoup d'importance à des petites choses qui paraissent complètement anodines, comme la petite Sheeva qui s'éclabousse dans une flaque d'eau.
  
  

Du coup, quelle importance les décors ont-ils pour vous ?

Pour être franc, sur mon tout premier manga les décors étaient très pauvres, voire presque absents. Ce qui m'intéressait avant tout c'était les personnages et leur design, et du coup je me focalisais surtout sur ça. Mais comme je vous l'ai dit tout à l'heure, une fois ce premier manga entre mes mains je n'étais pas satisfait, j'ai bien compris que les décors étaient trop vides, et je n'avais pas l'impression d'avoir créé un manga. J'ai pris conscience que pour mes œuvres suivantes il fallait que je change ça, et j'ai beaucoup travaillé pour apprendre à dessiner des décors.


De ce fait, il y a eu des documentations particulières pour créer les décors de L'Enfant et le Maudit ? Sur quoi vous êtes-vous basé ?

Pour apprendre à dessiner des décors, j'ai commencé par faire des recherches, accumuler des photos, illustrations et autres données.

Pour L'Enfant et le Maudit en particulier, Pinterest a été une source de trésors : j'y ai vu beaucoup de choses intéressantes, notamment concernant des alliances de couleurs auxquelles je n'avais jamais pensé avant. L'illustratrice et paysagiste américaine Tasha Tudor m'a aussi beaucoup influencé, autant pour ses travaux que pour sa manière de vivre, qui à bien des égards est assez proche de celle de mes personnages. Enfin, pour pouvoir retranscrire un cadre un peu plus ancien, j'ai cherché de la documentation sur l'architecture des maisons entre le Moyen-Âge et le 18e siècle.
  
  

Ces décors ont quelque chose de très occidental/européen...

Je pense que c'est un choix qui est venu inconsciemment et naturellement. Je suis généralement attiré par ce qui m'est inconnu, et étant donné que je suis un Japonais qui vit au Japon, l'Europe représente cet inconnu. J'étais donc attiré par les bâtiments en pierre, les vieux ponts, les jardins et autres paysages typiquement européens. Et ça vient forcément aussi des contes que j'aime, comme ceux des frères Grimm.


Quels outils utilisez-vous pour dessiner ?

Je dessine surtout avec des feutres, pas avec des plumes. Le feutre le plus épais que j'utilise me permet de faire le remplissage des paysages et les contours des visages. J'utilise également deux autres feutres d'épaisseur moyenne, et un autre beaucoup plus fin. Je n'utilise que ces feutres de 3 tailles différentes, et chez moi j'ai toujours plusieurs exemplaires de chaque. Ce sont des feutres assez classiques, qui se trouvent dans tous les magasins du Japon, et qui ne sont pas chers du tout.
  
  

La série possède très peu d’onomatopées, et quand il y en a elles sont dans des petites bulles. Pourquoi ce choix de s’en passer autant ?

C'est un choix complètement volontaire, parce que je veux que mon manga soit le plus silencieux possible, afin de porter encore plus l'atmosphère en elle-même. Je suppose que cette absence d'onomatopées rend L'Enfant et le Maudit différent de beaucoup d'autres mangas.


La série a pour sous-titre "Siuil, a Run", du nom d'une chanson traditionnelle irlandaise pouvant se traduire de façon affectueuse par "Va, mon amour". Comment avez-vous connu cette chanson, et pourquoi ce choix de sous-titre ?

Je ne connaissais pas du tout cette chanson, qui est une chanson irlandaise chantée en gaélique. C'est mon responsable éditorial qui, un jour, est venu m'apporter un CD en me disant « Ecoute bien cette chanson, je trouve que l'atmosphère correspond à ton manga ». Je l'ai écoutée, et j'ai trouvé qu'elle avait une ligne mélodique triste mais en même temps teintée d'espérance, qui allait parfaitement avec l'ambiance que je veux créer dans L'Enfant et le Maudit. J'ai alors fait en sorte que le titre de cette chanson apparaisse en sous-titre de mon manga. C'est donc quelque chose qui m'a été suggéré par mon responsable éditorial, et que j'ai accepté avec plaisir.
  
  

Au Japon comme en France, la série a connu une promotion en parallèle à The Ancient Magus Bride, une œuvre qui s’en rapproche un peu. Comment cela s’est fait ? Quelle est votre relation avec Koré Yamazaki ?

Mon responsable éditorial est aussi celui de Koré Yamazaki, et c'est ça qui nous a d'abord rapprochés. Koré Yamazaki et moi aimons les mêmes univers, avons les mêmes références, et c'est donc tout naturellement qu'on a été rapprochés.

Un jour, je me suis amusé à dessiner une planche avec mes deux personnages et ceux de The Ancient Magus Bride, j'ai posté cette illustration sur Twitter, et ça a beaucoup plu à mon responsable éditorial qui l'a utilisée pour le lancement de ma série.


Quand on regarde vos autres œuvres au Japon, on constate qu’il n’y a pas que dans L’Enfant et le Maudit que vous aimez reprendre des silhouettes humaines en les modifiant, par exemple en leur offrant des visages non-humains. D’où vient ce goût ? Y a-t-il une signification particulière ?

C'est un peu difficile pour moi d'expliquer d'où ça vient et pourquoi ça me plaît, parce que depuis toujours c'est quelque chose de très naturel en moi. En primaire et au collège, je dessinais déjà mes propres kemonomimi (personnages humains avec des attributs d'animaux, par exemple oreilles et queue, ndlr). Et puis depuis toujours j'aime beaucoup les animaux, surtout ceux qui ont des particularités physiques assez distinctives.

J'aime dessiner des êtres fictifs aux allures un peu « monstrueuses », plutôt que des êtres humains. En fait, je n'éprouve quasiment aucun intérêt à dessiner des êtres humains, car je trouve qu'ils sont tous pareils, avec juste quelques détails comme la coiffure qui changent. Je trouve ça inintéressant, alors que les animaux, eux, sont tellement divers, tellement plus beaux.

Je pense que je suis attiré par tout ce qui est non-humain.
  
  

Interview réalisée par Koiwai, Takato et Zébuline. Un grand merci à Nagabe, à son responsable éditorial, aux éditions Komikku, et à Ryoko Akiyama pour la qualité de sa traduction.
  




commentaires

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Bon, ben j'aurais mis plus de 2 semaines à m'y mettre, mais c'était intéressant. Et je sais maintenant d'où vient le sous-titre.

Jolie musique, d'ailleurs. Du coup j'écoute de la musique irlandaise, tien !

Merci pour l'interview.

Dharma

De Dharma [1123], le 27 Octobre 2018 à 18h30

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J'ai lu les 4 tomes et attend avec impatience de lire le 5°. C'est un gros coup de coeur pour moi et ravi qu'il est gagner le Tournoi Shonen 2017 amplement mérité. J'adore le style de dessin mélangé avec l'histoire, on dirait un vieuw conte que nous lisait nos grand-parent ^_^ Voyant à quel point il a l'air sympa et épanoui dans sa passion, je ne peux que lui souhaiter bonne chance pour la suite de son manga

Le fanart avec The Ancient Magus Bride est splendide en passant

BryanCarol7

De BryanCarol7 [272], le 12 Octobre 2018 à 15h55

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Oh, je vais lire ça avec grand intérêt ce soir !

Dharma

De Dharma [1123], le 11 Octobre 2018 à 15h01

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Voilà une pure merveille de manga, au dessin certes inhabituels ( mais quel charme !) mais à l'univers poétique fantastique!!! merci pour cette belle interview!

cm17

De cm17, le 11 Octobre 2018 à 09h48

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Merci beaucoup pour cette entrevue !! ^^

Zeik

De Zeik [1138], le 10 Octobre 2018 à 22h42

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Je trouve vraiment les dessins de ce manga magnifique, rien que ceux utilisés pour illustrer l'article font plaisir à voir.

Merci beaucoup pour cette interview, un plaisir à lire!

Learco

De Learco [188], le 10 Octobre 2018 à 22h01

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Je ne connais pas le manga, le dessin me rebute jusqu'à présent, mais l'interview m'a donné envie de passer outre.

petyr

De petyr [21], le 10 Octobre 2018 à 21h56

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