Veil Vol.1 - Actualité manga

Veil Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 27 November 2020

Parmi les derniers éditeurs à s'être lancés sur le marché français du manga, Noeve Grafx est peut-être celui qui intrigue le plus par ses ambitions artistiques. Outre de la bande-dessinée nippone pur, la boîte va directement se lancer dans des artbooks conçus en collaboration avec des artistes japonais, des ouvrages de collection qui seront déclinés en versions simples et collectors prestigieuses. Une proposition étonnante et alléchante pour les amateurs de beaux livres, sans oublier les premiers titres manga annoncés qui s'annoncent savoureux (citons par exemple A Brief History of Robosapien de Toranosuke Shimada, ou encore Spe-Ope qui marque le retour de Kia Asamiya dans nos contrées, sans oublier la très attendue comédie sentimentale Rent-A-Girlfriend de Reiji Miyajima).

Mais parmi les œuvres de lancement de l'éditeur, il y a bien un manga qui semble faire la parfaite jonction entre ses deux optiques : Veil. Prépublié numériquement au Japon, puis en papier aux éditions Jitsugyô no Nihonsha, le récit surprend par la pluralité des domaines artistiques et culturels qu'il touche, pour rendre un tout novateur et pertinent en terme de parutions qui nous sont proposées. Veil, c'est du manga, mais un aspect très littéraire, aussi, ainsi qu'une œuvre d'une grande générosité graphique, l'ouvrage faisant office de petit musée à lui seul. Mais ça, nous allons y revenir...
Concernant le titre, celui-ci est signé Kotteri, un artiste jonglant littéralement entre plusieurs casquettes. Sous ce nom, nous lui devons le présent Veil, aussi il semble utilisé cet intitulé d'artiste pour ses ouvrages plus personnel. Mais le mangaka publie aussi des œuvres plus classiques, sous un autre nom : Fukuda Ikumi. Les férus d'adaptations vidéoludiques ont peut-être vu passer son nom, puisqu'il a dessiné le titre Shin Megami Tensei IV : Demonic Gene, ainsi que le one-shot tiré du jeu Digimon Story : Cyber Sleuth. Un artiste touche à tout, véritablement.

Veil, c'est l'histoire de ce jeune policier pas toujours très dégourdi qui croise, par le plus grand des hasards, cette femme blonde qui garde les yeux fermés, et qui marche canne à la main. Une certaine alchimie naît rapidement entre les deux individus. Le policier, marqué par la singularité de sa nouvelle interlocutrice, l'invite à boire le thé au commissariat où il travaille, lieu où les employés raffolent de la boisson. Et quelle chance justement : L'établissement cherche à recruter quelqu'un pour répondre au téléphone, et cette jeune femme cherche du travail. Un quotidien nouveau l'attend donc, aussi la routine des deux jeunes gens sera marqué par leurs échanges quotidiens, des jours emplis de finesse, durant lesquels leur attendrissante relation évoluera dans un climat d'une élégance rare.

Sur ce premier opus, Veil peut être considéré comme une pure tranche de vie. Le titre se compose de courtes interactions, de quelques pages grand maximum, narrant un contexte particulier du quotidien des deux protagonistes, jamais loin de l'autre, et hautement complémentaires. Sur cette œuvre, Kotteri ne cherche pas à raconter de grands drames humains ou sentimentaux, loin de là. Il croque simplement une vie de personnages, jeunes, séparés par une certaine condition puisque la demoiselle semble aveugle, et interagit avant tout par la voix et le toucher. Il n'en faut alors pas plus pour l'artiste pour présenter un récit qui se savoure comme une gourmandise et un ouvrage dont les pages se tournent sans qu'on s'en rendent compte, au point de créer une vraie déception lorsqu'on arrive au dénouement de ce premier opus. A ce titre, voir les deux premiers volets publiés en simultanée est une véritable aubaine, mais nous y reviendrons.
Reste que si Veil demeure si réussi, ce n'est pas pour ce simple récit, mais la manière dont l'auteur le présente.

Comme nous l'avons soulevé au début de cette chronique, Veil n'est pas qu'une bande-dessinée, mais davantage une fiction reposant sur différents pans artistiques. Il y a d'un côté la bande-dessinée, toute en couleur d'ailleurs pour rendre chatoyant les échanges entre cet homme et cette femme (dont les identités sont révélées en toute fin d'ouvrage, preuve que celles-ci ne sont pas impératives pour se saisir du récit et de son atmosphère), mais aussi les interludes littéraires qui vont appuyer, sur plusieurs paragraphes, l'état d'esprit de chaque protagoniste. Enfin, il y a la dimension artbook du tome via des galeries ponctuelles d'illustrations, jonglant entre la simple « page couleur » et des planches s'apparentant parfois davantage à des croquis et des esquisses. Trois portées pour l’œuvre, donc, et trois dimensions qui se marient de juste manière. Car dans la fiction de Kotteri, l'état d'esprit des personnages créée une ambiance, soulevée par les entractes littéraires que nous avons évoqué. Puis il y a l'esthétique, le quotidien des deux jeunes gens étant sublimé par la patte graphique de l'artiste, conférant à ces tranches de vie une aura glamour, élégante et raffinée, à chaque case. Les nombreuses illustrations présentes entre les deux histoires pour écho à cette vision, Kotteri s'en donnant à cœur joie pour faire parler l'esthète qui est en lui. Ses influences se ressentent alors, son art renvoyant à l'imagerie des affiches de mode (l'histoire elle-même parle de mannequinat à un moment, d'ailleurs), sublimant toute la vision noble et visuellement pure de l'ouvrage. Veil, sur ce premier tome, se lit, mais s'observe dans ses moindres détails, et se ressent de multiples manières, le titre faisant appel à différentes sensibilités artistiques.

Et pour honorer un tel titre, une réponse éditoriale adéquate devait être proposée, ce qui a peut-être représenté le plus grand défi pour le jeune éditeur Noeve Grafx. D'abord, notons que les deux premiers opus sont naturellement proposés à l'unité. Les concernant, l'éditeur a clairement mis les petits plats dans les grands afin d'offrir des ouvrages particulièrement distingués : Un semi grand format, un papier d'une belle épaisseur, et une couverture un poil granuleuse, profitant d'effets de dorure afin de renforcer la noblesse de l'objet. Avec des cartes illustrées type "jeu de cartes" en supplément, avec effet dit "reverse", Noeve a clairement bichonne l’œuvre de Kotteri, afin de parler aux amateurs de belles éditions.
En parallèle, les deux tomes ont été réuni dans un coffret proposé à 25€, ce qui confère un petit avantage de quelques dizaines de centimes par rapport à l'achat unitaire. Et là aussi, on appréciera le travail effectué, notamment graphique. Si le fourreau est d'un traditionnel souple, l'éditeur a opté pour la sobriété côté design, ce qui sied totalement à Veil, en plus d'avoir travaillé un côté vintage bien senti. Le tout agrémenté de vernis sélectifs sur les éléments visuels, l'objet a fier allure une fois les tomes contenus.

Veil, sur ce premier tome, s'affirme donc comme une expérience artistique à part, mariant la bande-dessinée à la littérature et à l'art graphique, ce qui constitue d'abord un choix cohérent pour le nouvel éditeur touche-à-tout. Et au-delà de ça, l’œuvre de Kotteri demeure une proposition totalement nouvelle et euphorisante pour les adeptes de tranche-de-vie, mais aussi les amateurs de pattes d'auteur, qui aiment voir des artistes s'affirmer visuellement sur le papier, sans s'encombrer des standards de format de parution. Ce premier ouvrage a de quoi donner envie de suivre les deux jeunes protagonistes dans leur quotidien, ce qui tombe bien puisque le deuxième tome ne sera finalement pas le dernier. Peut-être est-ce l'engouement de la France pour le travail très à part de Kotteri qui a motivé le choix de l'artiste, mais ce dernier planche actuellement sur un troisième opus. De notre côté, on ne s'en plaindra pas, loin de là.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

17 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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