Room - Actualité manga

Room

Critique du volume manga

Publiée le Mardi, 26 October 2021

Les éditions H sont discrètes mais sont toujours là: après nous avoir fait découvrir, en janvier 2020, la talentueuse 61Chi avec Elle qui se laissait dévorer, elles nous proposent, en ce mois d'octobre, de retrouver l'artiste taïwanaise avec la bande dessinée la plus connue de sa jeune carrière: ROOM, qui fut en 2014 sa toute première publication professionnelle (un an avant Elle qui se laissait dévorer, donc) dans son pays d'origine, et qui s'est distinguée dans plusieurs prix et notamment au Japan International Manga Award 2015 où elle remporta la médaille d'argent.

Dans ce récit d'environ 120 pages, nous suivons en réalité 5 récits différents, mais tous marqués par des idées similaires: de jeunes adultes vivent dans leur petit chez eux, dans une pièce, comme dans une boîte, jusqu'à ce qu'un événement en particulier, généralement dramatique vienne les troubler, les marquer, les pousser à prendre une décision voire à changer de "pièce" où vivre.

Ainsi, la première histoire nous fait suivre une jeune femme de 26 ans qui, quand elle ne travaille pas en tant que serveuse dans un café qu'elle aime beaucoup, vivote dans le studio meublé qu'elle loue, où elle écoute de la musique ou se plonge dans ses pensées, quand elle ne profite pas de la fumée de cigarette provenant visiblement du studio voisin et lui procurant un certain réconfort. Mais quand un coup de téléphone de sa famille lui apprend une nouvelle la faisant pleurer, elle se voit obligée de quitter son petit logement, en ne laissant rien derrière elle.
La deuxième histoire nous immisce auprès d'un tatoueur, orphelin depuis toujours, à qui on a souvent répété que s'il mourrait personne ne serait ému, et qu'il devait donc laisser une trace indélébile de son passage. C'est bien pour ça qu'une fois adulte, il a appris à tatouer, et que jour après jour il s'adonne à son activité dans son petit salon: pour lui, son art permet de laisser une empreinte essentielle sur la peau des gens et dans leur vie. Du moins, jusqu'à ce qu'un événement lui fasse prendre conscience que rien n'est immuable dans la vie, pas même ces traces qu'il laisse sur le corps des autres.
Dans le troisième récit, place à un jeune coiffeur qui, au quotidien, donne tout ce qu'il a, depuis son modeste salon, pour que ses clients ressortent heureux. Mais un beau jour, c'est un cas tout à fait particulier qui se présente devant lui: une petite fille malade, chauve, et qui pourtant est là elle aussi avec le désir que l'homme la rende heureuse. Le coiffeur risque, alors, de ressortir lui-même différent de cette expérience au sein de son salon.
Quant à la quatrième histoire, elle nous fait suivre une photographe qui a transformé son appartement en studio photo. Son signe particulier: elle utilise son oeil gauche pour viser, celui-ci étant plus performant, et lui permettant selon elle de photographier ce que les gens refoulent au plus profond d'eux, ce qu'ils font mine de ne pas voir car ça dépasser leur compréhension. Une vision des choses que la jeune, malheureusement, risque soudainement de perdre quand on lui détecte une tumeur maligne dans l'oeil gauche, drame qui lui ouvrira des perspectives différentes.
Enfin, la cinquième et dernière histoire se centre sur un jeune professeur ayant récemment emménagé dans un nouveau local, et sur un collégien devant préparer le brevet. Tous deux adorent les poissons et, à partir de l'observation de ceux-ci, échangent quelques mots qui sonnent comme des métaphores, entre le fait que ces poissons semblent heureux dans leur petit bocal, la pression de l'eau pouvant faire écho à la pression de notre société, et l'importance d'également savoir sortir de sa bulle et faire le vide. Aiguillé par ces paroles, que fera le collégien vis-à-vis de cette épreuve imposée qu'est le brevet ?

Chaque histoire est très courte, mais il n'en faut pas plus à 61Chi pour évoquer un paquet de choses, par la force de sa narration sans détour, à la fois assez douce-amère et ponctuée de non-dits où viennent prendre les relais ses dessins évocateurs et aussi riches et multi-influencés que dans Elle qui se laissait dévorer. Au gré des récits, il est question de choses touchant tout le monde à un moment ou à un autre de son existence: la mort d'un proche, la maladie, l'échec scolaire, la crainte face à la difficulté de laisser une trace durable de son existence... L'oeuvre, teintée de philosophie puisque l'autrice y expose ce qui la taraudait elle-même, est alors assez triste dans l'ensemble, d'autant plus à travers cette idée que nous n'allons que de "boîte" en "boîte", de pièce en pièce, dans la vie, jusqu'à la boîte finale qu'est le cercueil. Et pourtant, au fil de ces récits où les personnages dégagent généralement une certaine solitude depuis leur petit chez-eux dans la grande mégalopole, il se crée une note plus positive à travers le fait que chaque histoire soit interconnectée, les héros/héroïnes d'une histoire étant évoqués dans certaines autres. Tous les personnages de ROOM vivent bel et bien dans le même monde et restent ainsi "connectés" par cette part plus sociale.

Lecture particulièrement intelligente dans ses réflexions humaines autant que dans ses choix narratifs et visuels, ROOM est, en plus, servi dans une édition véritablement excellente, ne serait-ce que pour son grand format de 176x250mm, similaire à Elle qui se laissait dévorer, et permettant de profiter au mieux des planches riches de 61Chi sur un papier bien blanc, assez souple et épais,s ans transparence et permettant une excellente qualité d'impression. La traduction d'Alice Touch sait faire ressortir la subtilité du propos de l'autrice, et le travail d'adaptation graphique et de lettrage est très propre. Enfin, plusieurs suppléments intéressants sont à noter, entre une préface de 2 pages de l'écrivaine taïwanaise Sabrina Huang exposant son expérience de lecture de l'oeuvre, un post-scriptum de 61Chi elle-même expliquant les origines personnelles de ROOM, une postface de 4 pages d'Abo Huang Chien-Ho (le directeur de Dala Publishing, l'éditeur taïwanais de ROOM) très intéressante pour son regard historique sur la BD taïwanaise entre autres, un petit mot des éditions H concernant leur intérêt pour 61Chi, et 7 pages sur le travail de création de l'autrice avec plusieurs visuels préparatoires.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

15.75 20
Note de la rédaction






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