Pink (Ecritures) - Actualité manga

Pink (Ecritures)

Critique du volume manga

Publiée le Mardi, 21 September 2021

Kyôko Okazaki est une immense mangaka ayant eu une carrière éclair dont l’intensité et le dénouement rappelle la puissance de ses œuvres. Artiste majeure entre la fin des années 80 et le milieu des années 90, elle est fauchée par une voiture en 1996, mettant un sérieux frein à son activité professionnelle puisqu’elle n’est alors plus en mesure de dessiner, et qu’elle doit attendre le début des années 2000 pour conclure le chef-d'œuvre qu’elle était en train de concevoir : Helter Skelter. Une fin qui n’aurait sans doute pas été possible sans l’aide de son ancienne assistante de choix : Moyoco Anno, mangaka talentueuse connue notamment pour Happy Mania ou encore Sakuran. Mais revenons aux débuts de la carrière de Kyôko Okazaki puisque c’est son premier coup d’éclat qui nous intéresse. Pink, une œuvre magistrale que l’autrice a publié en 1989 chez Magazine House et qui a changé à jamais le visage du manga féminin. Retour aux sources de la révolution rose.

« C’est le début. Oui, mais de quoi ? »

Employée de bureau le jour, prostituée la nuit, Pink raconte des chroniques de la vie de Yumi, une jeune femme de 22 ans qui vit comme elle l'entend avec son animal de compagnie singulier : un crocodile. Dans son entourage, elle rencontre et débute une relation avec Haruo, un étudiant qui rêve de devenir écrivant en recopiant les textes des autres mais qui est aussi l’amant de sa terrible belle-mère. On ne sait pas trop si on peut parler d’amour ou de sexe et de toute évidence, il en est de même pour le ton du manga, navigant constamment entre la comédie et le dramatique. Le récit peut être à la fois survolté et mélancolique, drôle et acerbe tout comme Yumi peut être employée de bureau et prostituée. Malgré son ton désinvolte parfaitement représenté par le dessin faussement je-m'en-foutiste de Kyokô Okazaki se cache un récit plus profond qu’il en a l’air. Et même, ce côté totalement libéré dans le trait de la mangaka et l’esprit de Pink caractérise à la perfection la philosophie qui s’en dégage et le mode de vie de Yumi. Le principal thème abordé est bien évidemment la libération sexuelle, traitée ici de manière totalement décomplexée et assumée, allant jusqu’à se moquer de l’hypocrisie des tartufes. De plus, le récit se détache par le point de vue féminin de son autrice des mangas sur ce sujet écrits par des hommes durant les années 70, comme les envoutants Barbara et La femme insecte d’Osamu Tezuka ou dans un style plus poétique Fleur de l’ombre de Kazuo Kamimura. Des récits magnifiques mettant en scène des femmes à la sexualité libérée mais n’ayant pas la spontanéité féminine de Kyôko Okazaki. Et quand des femmes s’essayaient à dépeindre des relations charnelles décomplexées et de la prostitution, elles le faisaient en représentant des hommes et des relations homosexuelles, dont le plus merveilleux des exemples est sans nul doute Kaze to Ki no Uta de Keiko Takemiya.

Si la sexualité est au cœur de Pink, tout ce qui gravite autour n’en est pas moins important comme en témoigne la séquence où Yumi se prend pour une épouse d’une famille traditionnelle, ce qui donne une scène très drôle tant elle est en décalage avec le mode de vie du personnage qui gagne de l’argent en vendant son corps. Le monde change, les relations aussi et c’est ce que dépeint Kyôko Okazaki dans son manga dès 1989. Comme dans le film Vivre sa vie de Jean-Luc Godard qui raconte la vie d’une prostituée, référence directe de l’autrice dont elle reproduit même une scène emblématique dans Pink mais reprend aussi son découpage en tableaux, le manga revêt un aspect politique à travers la sexualité. En confondant sexe et argent, l’amour et le travail, Pink aborde sans détour le capitalisme et montre son reflet sur les individus. Il est question de culte de l’apparence, de se conformer à ce que la société attend de nous et de ne pas s’écarter d’un chemin tout tracé, tout en prenant soin de cacher tous les aspects de l’humain sortant des normes. Face à une société ne tolérant ni la différence ni la déviance, Yumi fait front en criant au monde son excentricité. Et si le Japon ne veut pas d’elle, tant pis, elle ira vivre dans une jungle avec son crocodile de compagnie.

Par son ton désinvolte, notamment dans la manière d’aborder le sexe et plus particulièrement la prostitution avec légèreté et sans le moindre complexe, Pink a été une vraie révolution dans le manga féminin. Le titre a profondément changé les mentalités et a inspiré des générations d’autrices parmi lesquelles Moyoco Anno avec Sakuran, Kiriko Nananan avec Everyday, Miki Yamamoto avec Sunny Sunny Ann, Tomoko Oshima avec Le monde selon Setchan et tellement d’autres comme Q-ta Minami, Mari Okazaki, Erica Sakurazawa, à des degrés différents. Il y a un avant et un après Pink dans le monde du neuvième art japonais, et même le manga d’auteur masculin a été influencé par Kyôko Okazaki, dont le descendant le plus célèbre aujourd’hui est sans nul doute Inio Asano, avec des mangas comme Solanin ou La fille de la plage.

Œuvre assurément charnière dans l’histoire du manga, Pink est avant tout des chroniques de vie sincères et touchantes distillées en plusieurs épisodes. On rit de bon cœur, on pleure, on s’énerve aussi, et le tout en même que Yumi, cette jeune femme exubérante qui n’est clairement pas un modèle mais à qui on aimerait pourtant ressembler. Car elle est vraie, entière, elle ne se laisse pas modeler par la société, et que même si elle est égoïste et capricieuse, il faut bien reconnaître qu’elle est sacrément forte, Yumi.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
jojo81

18 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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