Noah’s Ark Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Mardi, 10 December 2019

Bien qu'inédit en France jusqu'à présent, Kei Honjô est un mangaka dont la carrière dure depuis les années 1980. Sans être parmi les auteurs les plus prolifiques, il compte tout de même plusieurs séries à son actif, dont la plus renommée est probablement Souta no Houchou (Sôta's Knife), une série culinaire qu'il a dessinée de 2003 à 2014 pour un total de 41 volumes. De manière généralement, on peut dégager deux grands thèmes au fil de sa bibliographie: d'un côté la cuisine, et d'un autre côté la nature et les animaux, ce dernier sujet étant souvent nourri de sa propre jeunesse passé à Hokkaidô loin des grandes villes, au sein d'un petit village de pêcheurs. Publiée en trois tomes brochés en 2005 au Japon, Noah's Ark est une oeuvre s'inscrivant dans cette deuxième catégorie, mais où le mangaka, loin de se contenter de croquer la nature et les animaux, cherche à véhiculer tout un message écolo plus que jamais dans l'ère du temps, même si cela fait déjà presque 15 ans que son manga est paru au Japon, et que cela fait des décennies que l'on se doit de porter attention à ces considérations écolos.

Le principe de l'oeuvre est assez simple: au fil de différentes parties visiblement vouées à être indépendantes, l'auteur nous invite à réfléchir sur la place de l'humanité trop envahissante sur notre Terre vieille de plus de 4,5 milliards d'années, et sur la bêtise de son souverainisme autoproclamé face aux nombreuses autres espèces peuplant la planète. Quitte à critiquer également le côté destructeur des hommes et le droit ou non de vivre qu'ils imposent à ces autres espèces. Ainsi, dans ce premier volume, ce sont deux grandes parties d'environ 80-100 pages chacune qui nous attendent.

"Pourquoi les animaux ne devraient-ils leur survie qu'au bon vouloir de l'homme ?"

La première des deux voit le mangaka se mettre lui-même en scène avec ses deux assistants, ce qui permet d'emblée de bien ancrer le récit dans notre réalité. Pour des repérages, le voici parti en immersion au sein du centre de protection animale de Tôkyô, équivalent de notre SPA, ou de très nombreux chiens et chats attendent leur sort, qu'ils aient été abandonnés ou se soient perdus. L'auteur, ici, parvient à croquer le portrait du CPA avec pas mal de nuances, avec autant de points positifs que de points véritablement tristes. Ainsi, des vétérinaires et autres protecteurs aimants sont là pour veiller sur tous ces animaux ayant souvent leur propre caractère (comment résister à ce chien qui fait maladroitement le beau, ou à cet akita qui se met sur le dos quand les humains s'adressent à lui ?), mais dont l'issue est souvent d'une tristesse infinie, puisque l'euthanasie les attend au bout de 6-7 jours si personne ne se manifeste pour les adopter et en prendre soin (ce qui est souvent aussi le cas dans notre pays, soulignons-le bien). Un drame triste autant pour les pauvres bêtes elles-mêmes que pour celles et ceux qui s'en occupent avec abnégation pendant ces quelques jours, et qui souligne surtout que cette situation pourrait peut-être être en partie évitable si l'empreinte de l'homme, entre abandons au moindre problème et irresponsabilité, n'était pas si forte... Honjô souligne efficacement la question de cette très forte présence dans la ville de ceux que l'on appelle nos animaux de compagnie et qui se retrouvent pourtant à la rue pour x raisons, tout comme il met en avant plusieurs problèmes humains liés à ce mal-être animalier (par exemple, abandonner son animal sans scrupule car il revient trop cher, car on n'en a plus besoin, ou même car on le trouve laid...).

"Peut-être qu'un jour nous cesserons de les appeler "nos animaux", pour les désigner sous le nom de "compagnons".

La deuxième moitié du volume, elle, nous immisce à quelques heures de la capitale, dans un parc animalier dédié aux singes et plus spécifiquement aux macaques du Japon, où arrive un jeune et tout nouveau soigneur qui a toujours aimé ces animaux et a toujours rêvé de s'en occuper. Mais entre rêve et réalité, il y a parfois de dures épreuves: découverte de la hiérarchie très stricte dans ces groupes de singes, observation de leurs moeurs, drames comme la mortalité infantile... A travers le regard du jeune soigneur, l'auteur nous propose un portrait rapide et efficace de ces singes qui, que ce soit en bien ou en mal, ont plus d'un point commun avec les modes de vie humains, ne serait-ce qu'à travers ce système hiérarchique. Le soigneur aura beaucoup à faire pour se faire accepter par les singes, pour les soigner, et avant tout pour les comprendre. Et à travers certains moments très poignants comme celui de ce singe femelle ne se séparant pas du cadavre de son bébé, Honjô souligne avec une certaine force à quel point ces animaux ont bel et bien, eux aussi, de vrais sentiments, des émotions qui les rapprochent de nous. La question la plus prégnante est néanmoins celle de la compréhension entre nos deux espèces, et, par la me^me occasion, de notre cohabitation.

"Nous faisons bien des efforts pour les comprendre... Pourquoi ne tenteraient-ils pas de nous déchiffrer à leur tour ?"

Visuellement, le trait de Honjô se veut plutôt old school et a quelque chose d'assez authentique. Dépeints avec réalisme dans leur physique et leurs comportements, les animaux ont également cette toute petite pointe d'expressivité permettant de les rendre plus proches et touchants. Peut-être l'auteur a-t-il, à 2-3 reprises tendance à forcer un peu sur la pointe de pathos pour nous toucher plus facilement, mais dans l'ensemble il trouve souvent le ton juste, évite d'être trop moralisateur et cherche surtout à nous faire réfléchir par l'exposition de son récit et par les faits, quitte à s'appuyer parfois sur certaines statistiques réelles, par exemple concernant les abandons de chiens et chats à Tôkyô en 1990.

Il s'agit donc d'un début de série aussi poignant qu'intéressant et intelligent, et qui est servi dans une édition tout à fait honorable. On y reprochera juste quelques bulles un peu coupées, mais à part ça le grand format habituel de Black Box est honnête, le papier bien blanc est de qualité, l'impression est correcte, et la traduction d'Alexandre Goy est très claire et quasiment dépourvue de coquilles. Le petit plus vient, comme souvent avec l'éditeur, de la mini-frise se dessinant sur le dos des 3 tomes une fois ceux-ci rangés cote à cote. Notons également que les illustrations de couverture des trois tomes reprennent les originales japonaises, et que quand on pose les volumes collés l'un à l'autre on découvre que ces trois couvertures forment une grande illustration.
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

15.5 20
Note de la rédaction






MN Actus
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