Critique du volume manga
Publiée le Mardi, 20 Janvier 2026
Mangaka chouchou de notre rédaction depuis de nombreuses années avec des titres comme My Girl, Un bus passe ou encore Le chant des Souliers Rouges, Mizu Sahara semble être devenue, ces dernières années et pour notre plus grand bonheur, une autrice qui intéresse de très près les éditions Noeve Grafx, puisque celles-ci ont publié les bijoux que sont A Tail's Tale et Une autre moi. Cela sa confirme avec la publication simultanée, en ce premier mois de 2026, des deux volumes de la courte série Itsuya la souffleuse de miracles.
De son nom original Itsuya-san (le nom de la protagoniste, tout simplement), cette oeuvre a vu le jour au Japon dans le magazine mensuel Comic Zenon des éditions Coamix entre 2011 et 2013. Initialement imaginée pour être un one-shot, elle s'est ensuite poursuivie à rythme assez tranquille (car, en parallèle, l'autrice travaillait aussi sur Le chant des Souliers Rouges pour un autre magazine), pour totaliser neuf chapitres et donc deux volumes d'environ 170 pages chacun.
Tout commence ici par une étonnante vision aussi douce que fantastique: alors que, depuis son camion de déménagement, elle surprend un enfant faire un caprice sur le vélo de sa mère, une jeune femme fait un gribouillis sur une feuille et souffle dessin naïf pour donner temporairement vie à son dessin afin qu'il aille donner avec malice une petite leçon au gosse. Puis immédiatement après on découvre notre héros, Toki Sakamoto, un collégien mal dans sa peau: depuis le divorce de ses parents qui ont chacun refait leur vie de leur côté, il se sentait de trop, avait le sentiment de n'avoir sa place nulle part en se demandant pourquoi il est né, et a finalement trouvé refuge chez Chihô, une aïeule lointaine qui l'a accueillie à bras ouverts et qu'il considère comme sa grand-mère et comme l'être le plus précieux de sa vie. Mais malheureusement, le temps fait son affaire, et Chihô montre désormais des signes de sénilité qui brisent le coeur de l'adolescent. C'est précisément en voulant prévenir urgemment un nouveau moment de sénilité de Chihô que, très pressé, il emprunte un vélo à quelqu'un sans lui demander son avis. A cet instant, il ne sait pas encore que la détentrice du vélo, témoin de ses larmes, est sa nouvelle prof remplaçante d'arts plastiques, et qu'avec son étonnant secret elle va bouleverser son existence et sans doute lui redonner des couleurs. Obligé de laisser partir Chihô en centre, risquant de retomber dans une solitude totale, Toki va trouver refuge chez cette femme et chez sa camarade Kon qui, étrangement, paraissent très soucieuse de ce qu'il va devenir.
Tout comme dans ses autres oeuvres, Mizu Sahara propose ici une tranche de vie très humaine, car portée par des personnages qui ont des tourments pouvant facilement parler à beaucoup de monde. Dans le cas de Toki, le divorce de ses parents a fini par l'exclure aussi de la famille de sa mère que de celle de son père, à son jeune âge il doit désormais faire aussi face au début de sénilité de sa grand-mère adoptive, pour autant de messages qui touchent directement le coeur autour de l'éclatement familial, des effets de la vieillesse, du poids de la solitude et du sentiment de n'avoir sa place nulle part. Cette fameuse place, l'adolescent pourrait toutefois finir par la trouver auprès d'Itsuya, jeune femme qu'il connaît pourtant à peine au départ et qui n'est vraiment pas comme les autres, et de Kon, jeune fille sur qui on a hâte d'en apprendre également davantage. Qui est-elle pour Itsuya ? Pourquoi vit-elle avec celle-ci ? Nul doute qu'on en saura plus dans le tome 2 au sujet de Kon, mais dans ce premier volume c'est surtout Itsuya qui finit, elle aussi, par avoir droit à ses poignants développements, en expliquant sa façon d'être, ce qu'elle voit en Toki et pourquoi elle se sent si proche d'elle.
Les choses pourraient s'arrêter là que l'oeuvre serait déjà une très belle tranche de vie, mais la mangaka a cette excellente idée, tout comme dans A Tail's Tale (via la queue de cochon) entre autres, d'y ajouter la toute petite part fantastique qu'il faut pour lui permettre de sublime son sujet à sa manière, c'est-à-dire avec une infinie douceur. Comme dévoilé dès la première page, Itsuya a effectivement, depuis toujours et sans savoir exactement pourquoi, cet étrange don, en suivant un petit protocole, de pouvoir donner temporairement vie aux choses qu'elle dessine en soufflant dessus. Et alors que, par le passé, cette différence lui a joué des tours, en grandissant et après certaines tragédies elle a trouvé le courage d'en faire une force, discrètement, pour aider à sa façon les personnes qui en ont besoin. Et pourtant, comme le remarquent avec amusement beaucoup d'élèves, la jeune prof remplaçante est complètement nulle en dessin: ses gribouillis semblent faits par un enfant, ça lui a même valu d'échouer plus fois dans ses études... mais c'est là un choix vraiment génial de la part de la mangaka, tant cela rend immédiatement Itsuya très proche de nous, ce qui ne l'empêche aucunement de tâcher de faire le bien à sa manière. C'est via cette petite idée toute simple et symbolique que ce premier tome tire ses plus beaux aspects: les dessins de la jeune femme sont maladroits mais dégagent beaucoup de choses, leur rendu très inégal et surtout très naïf accentuent beaucoup la douceur du récit, et au fur et à mesure ils vont pousser Toki à évoluer pour redonner un sens et une place à sa vie, surtout quand il tente lui-même de s'accaparer ce don si particulier pour aider d'autres personnes et leur faire comprendre l'essentiel, que ce soit dans le cas d'un père se souciant trop de la carrière de son fils au point de perdre de vue ce que celui-ci veut vraiment pour être heureux, ou dans celui-ci d'un enfant de primaire qui semble bien trop résigné face aux brimades.
Sur cette première moitié de série, on retrouve donc toutes les qualités habituelles de Mizu Sahara, à savoir une infinie douceur dans le style, et une réelle intelligence d'écriture pour nous toucher immédiatement, le tout au service d'une tranche de vie dont l'aspect très humain est sublimé par la symbolique touche de fantastique. En plus de ça, l'édition française est quasiment parfaite à l'exception d'une chose: l'impression une nouvelle fois faite en Chine, donnant lieu à un papier trop transparent ! Mais si l'on excepte cette lacune, on trouve un grand format appréciable pour une oeuvre de ce type, une jaquette à la fois fidèle à l'originale japonaise et sublimée par ses éléments métallisés argentés, quatre pages en couleurs (deux qui sont sur papier glacé en tout début de livre, et deux qui inaugurent le dernier chapitre du tome), un lettrage assez propre de Pierrick Gontero, et une impeccable traduction d'Anaïs Fourny qui fait est fluide et qui fait bien ressortir toute la douceur de la mangaka.
16/01/2026