Critique du volume manga
Publiée le Jeudi, 22 Janvier 2026
Première nouveauté de la collection Le Renard Doré des éditions Rue de Sèvres pour cette année 2026, La Chanson de Lala est également la toute première série de la carrière de Sui Kohno. De son nom original "Lala no Uta" (dont le titre français est une traduction littérale), cette série est prépubliée au Japon depuis 2022 dans le magazine PASH de l'éditeur Shufu To Seikatsusha, un magazine ayant tendance à s'affranchir des catégories éditoriales habituelles et dépassées pour s'adresser plus largement à un public généralement adolescent. Riche de deux tomes au japon à l'heure où ces lignes sont écrites, l'oeuvre est prévue pour s'achever en quatre volumes.
Ce manga nous immisce dans un monde où, depuis des temps immémoriaux, des sortes de "dieux de la mort", à l'apparence humaine mais invisibles aux yeux des vivants, deviennent visibles uniquement quand la mort de ceux-ci devient imminente. Les membres du clan des Karm ont alors pour mission de guider vers l'au-delà, au moment où elles doivent mourir, les personnes qui commencent à les voir. Quant aux membres du clan des Mnème, leur rôle est de graver en eux, pour l'éternité, les souvenirs des humains disparus au plus profond d'eux, dans ce qu'ils appellent leur "chambre des souvenirs". Comme une sorte d'ultime hommage apaisant envers les défunts, les Mnème ont l'habitude de chanter en accomplissant leur mission.
Lala est la cadette du clan des Mnème. Bien qu'existant depuis visiblement longtemps, son allure de jeune enfant à la candeur certaine et au look d'une pureté immaculée nous laisse bien comprendre qu'elle est toujours en apprentissage, et qu'elle rêve, un jour, de chanter aussi bien que sa grande soeur Aridéla, qu'elle admire plus que tout et dont quasiment tout le monde chante les louanges. Mais bientôt, certaines rencontres, discussions et expériences la poussent, petit à petit, à cesser de suivre purement les règles de son clan pour s'interroger sur le sens de celles-ci, sur son rôle et sur ce que cache vraiment la mort des humains.
Dans cette optique, ce premier volume suit un schéma assez simple où Lala vit, les unes après les autres, différentes choses qui la poussent de plus en plus à se questionner. Il y a tout d'abord Tony, son ami du clan des Karm auprès de qui elle va assister à la mort d'un vieil homme devenu si sénile que sa disparition est un soulagement pour ses proches, alors même que le vieillard, au moment de partir, montrera qu'il n'a jamais oublié l'essentiel, même inconsciemment. Puis il y a Mika, cadette de Tony, amenant des réflexions supplémentaires. Quant au dénommé Nibal, un Karm plus dur dans ses propos, il affirme carrément que les souvenirs et la mémoire ne servent à rien, et donc que les Mnème sont inutiles. De son côté, Sarapis, la meilleure amie un peu étrange de notre héroïne, souligne encore d'autres choses, plus affectueuses, en ayant vécu dans un grand manoir en compagnie d'une femme vivante qui ne la voyait pas, du moins jusqu'à l'heure de mourir, pour ce qui devint un surprenant attachement entre deux êtres qui ne pouvaient pas vraiment communiquer ensemble. Et enfin, il y a le cas d'Aridéla, sorte d'exemple à suivre et de mentor pour notre héroïne, du moins jusqu'à un certain point...
Chaque étape de ce premier tome a pour vocation de pousser Lala à s'émanciper en apprenant à réfléchir sur nombre de choses, à commencer par des interrogations assez concrètes. Par exemple, pourquoi Nibal est-il si véhément à l'égard des Mnème ? De ce fait, quel sens et quelle valeur accorder au rôle du clan de notre héroïne ? Pourquoi elle et les siens ont-ils interdiction d'entrer en contact direct avec tout humain ? Et pourquoi la chambre des souvenirs d'Aridéla, excessivement lugubre et sombre, contraste-t-elle tant avec l'image si douce et chaleureuse de la jeune femme ? Derrière tout ceci, c'est surtout tout un propos sur les délicat sujets de la mort, du deuil, des regrets et des souvenirs laissés derrière soi que Sui Kohno développe, dans un mélange de douce poésie et de dureté qui nous capte à chaque instant. Douce poésie, car en plus de s'appuyer sur un dessin généralement clair (à l'image des designs mignons et immaculées des figures les plus candides du récit, telles Lala et Sarapis, Kohno offre de belles envolées un peu oniriques dans ses représentations de son univers. Et dureté, car tout cela n'empêche pas des élans plus sombres voire cruels (à l'image de la façon dont Nibal parle à Lala), qui trouvent sans aucun doute leur point culminant dans l'inattendue dernière page, celle-ci nous laissant sur un potentiel climax tragique qui a de quoi tout renverser.
Sui Kohno nous laisse alors sur une assez forte impression avec ce premier volume, qui traite assez subtilement de la mort, du deuil et du souvenir dans un mélange d'ambiances contrastées. Capable d'être tour à tour douce, mélancolique, poétique, plus dure voire tragique, la lecture, dans tous les cas sensible, ne laisse aucunement indifférent.
Concernant l'édition française, les qualités habituelles de la collection Le Renard Doré sont là, avec un grand format de bonne facture, une jaquette fidèlement adaptée de l'originale japonaise par Cerise Heurteur et Rue de Sèvres, un lettrage propre, une traduction très claire de la part de Samuel Delon, et une bonne qualité d'impression effectuée en France chez Aubin sur un papier suffisamment opaque, épais et souple.
07/01/2026