Femme et la guerre (une) - Actualité manga

Femme et la guerre (une)

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 11 October 2019

Sans être parmi les écrivains japonais les plus connus par chez nous, Ango Sakaguchi est pourtant une figure importante de la littérature nippone du XXe siècle, et plus particulièrement durant les années de l'immédiat après-guerre, entre 1945 et 1948. Assez courte mais forte, sa carrière littéraire est marquée par un goût profond pour la provocation, la déchéance humaine, l'insoumission face aux valeurs morales conformistes. Avec, en prime, un certain goût pour l'autodestruction, jusque dans sa propre vie qui s'est achevée prématurément en 1955, à l'âge de 48 ans, dans une misère qu'il avait lui-même voulue. Parmi ses récits les plus connus, on trouve sans nul doute la nouvelle L'Idiote (Hakuchi en japonais), mais voici déjà une vingtaine d'années qu'un autre de ses écrits, en deux parties, a été réhabilité comme un sommet de son oeuvre, à savoir Une femme et la guerre (Senso to hitori no onna). Une nouvelle en diptyque qui a pu fasciner pas mal d'artistes, dont celle qui nous intéresse ici: Yôko Kondô, qui en a conçu une adaptation manga à partir de 2012 pour les éditions Seirin Kogeisha. Un projet que la mangaka, déjà connue en France aux éditions Picquier pour son adaptation de Dix Nuits, Dix Rêves de Sôseki, mûrissait dans son esprit depuis plusieurs années auparavant, et qui nous est désormais proposé en France, toujours via Picquier.

Le pitch de l'oeuvre est assez simple: alors que le Japon entre dans la dernière phase tragique de la Seconde Guerre mondiale, une femme (jamais nommée) qui a connu la prostitution et les bordels a accepté la proposition de Nomura de vivre avec lui. Il s'aiment d'un amour impossible. Impossible, car la femme ne cesse de le tromper sans se cacher. Elle ne ressent plus aucun plaisir depuis longtemps, mais elle a besoin de l'étreinte des hommes. Encore plus dans ce climat de guerre, de destruction qui la fascine et dont elle se nourrit pour vivre la vie qui lui chante. Le sexe, la peur de la mort, la fascination pour les bombardements, le danger, ne sont que quelques moyens de la faire se sentir en vie, librement, quitte à frôler l'autodestruction.

"Une seule chose pouvait me faire jouir, c'était la destruction du monde entier dans les flammes."

L'intérêt de l'édition proposée ici par Picquier est double: tandis que, de gauche à droite, on découvre les 140 pages de l'adaptation manga de Kondo, de gauche à droite on peut retrouver, sur une grosse quarantaine de pages, les deux nouvelles d'origine de Sakaguchi, ce qui est assurément une excellente initiative pour appréhender toute l'oeuvre. Et on ne va pas le cacher, pour plus de pertinence, mieux vaut démarrer la lecture par son format d'origine, les deux brefs écrits de Sakaguchi, d'autant qu'ils sont bien recontextualisés via une préface du traducteur Patrick Honnoré, qui nous en explique de façon concise le parcours peu évident. Une première nouvelle censurée à l'époque de sa publication en 1946 (les provocations liées à la guerre et aux bombardements, ça passait mal à l'époque), une seconde nouvelle publiée le mois suivant en étant qualifiée de suite mais ayant échappé à la censure si bien que dans les esprits elle est un peu devenue la nouvelle originelle, une réhabilitation du premier texte 40 ans plus tard (en 1998) quand la version non-censurée fut retrouvée... Depuis, les adaptations ce sont succédé, que ce soit au cinéma, au théâtre, ou bien sûr en manga. Et il convient de préciser que le livre ici présent constitue la toute première traduction française intégrale et non-censurée des deux nouvelles ensemble, chose non négligeable.

Bien que traduites d'une façon que l'on pourra parfois considérer comme trop ampoulée (y compris dans les choix de ponctuation), les deux nouvelles sont passionnantes à suivre, surtout car elles se répondent dans le portrait qui est fait de la femme. Si les événements sont sensiblement les mêmes dans l'une et l'autre, la narration de la première nouvelle est externe et se focalise surtout sur Nomura, tandis que la narration de la deuxième nouvelle nous fait surtout vivre les choses directement à travers la femme, son ressenti et ses pensées. Pour ce qui fut, d'ailleurs, le premier écrit de Sakaguchi à être placé du point de vue d'une narratrice.

Dans son adaptation manga, Yôko Kondo a fait le choix judicieux d'offrir une adaptation certes fidèle mais pas totalement linéaire, dans la mesure où elle a décidé d'entremêler avec clarté les narrations des deux nouvelles, offrant alors de façon plus directe les différents points de vue, ceux de Nomura, de la femme, et de la narration externe. Qui plus est, la mangaka y a immiscé quelques brèves scènes inédites dans la nouvelle, voire a choisi d'étirer un petit peu plus certains moments des nouvelles pour y apporter plus de substance.

Les nouvelles et le manga, en offrant chacun leur intérêt et leur personnalité (ce que le traducteur a cherché à bien respecter, en ne pompant pas bêtement le texte des nouvelles pour la traduction du manga, ainsi il y a plein de petites différences nécessaires) traitent ainsi très bien de leur principal sujet commun, à savoir le portrait d'une femme que n'aurait sans doute pas renié un mangaka comme Kazuo Kamimura. Une femme que le parcours dans la prostitution a sûrement conditionnée, qui s'émancipe des anciennes valeurs morales imposées pour mieux se sentir vivre librement ou, en tout cas, essayer de se sentir vivre, que ce soit en couchant avec tous les hommes qui l'attirent un peu ou en se fascinant pour la guerre, pour cette destruction, pour ce chaos ambiant qui rend possibles sa relation avec Nomura et son émancipation, quitte à manquer de s'autodétruire un peu. En filigranes, Sakaguchi (et donc Kondô aussi) dressent un parallèle assez fascinant entre cette femme et la guerre, comme si elles étaient intimement liées voire ne faisant qu'une, si bien qu'avec de l'interprétation on pourrait voir le comportement de la femme comme une métaphore de la guerre et de l'état du Japon.

Concernant les visuels du manga, Kondô adopte un trait fin et assez séduisant, sans esbroufes, allant souvent dans l'épure ou dans de simples contrastes noir/blanc. On notera aussi une utilisation assez minime des trames, que la mangaka évite dès que possible, l'essentiel étant dessiné à la main. Y compris les décors (bâtisses, ruines) et les vêtements, pour lesquels on devine un travail de recherche appliqué afin de ne pas trahir l'époque.

Enfin, soulignons l'assez longue postface de la mangaka, qui revient un peu sur son intérêt pour l'oeuvre de Sakaguchi et sur la genèse de son adaptation manga.

En nous offrant à la fois les nouvelles d'origine (devenues des classiques) pour la première fois dans une version française intégrale et non-censurée, et sa réussie version manga par Yôko Kondô, cette édition d'Une femme et la guerre est une réussite, d'autant que le format assez grand, le papier bien blanc, souple et sans transparence, ainsi que l'excellente impression rendent honneur aux deux artistes.
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16.5 20
Note de la rédaction






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