Femme de Showa (une) - Actualité manga

Femme de Showa (une)

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 20 January 2017

Depuis désormais plusieurs années, Kazuo Kamimura est devenu la figure de proue du label Sensei des éditions Kana. Grâce à l'éditeur, nous avons déjà pu découvrir quelques-unes des plus grandes oeuvres de cet artiste parti trop vite, et cela continue. Quasiment 31 ans jour pour jour après sa disparition (il s'est éteint le 11 janvier 1986), et à l'heure où une grande exposition va lui rendre honneur au Festival de la BD d'Angoulême, il nous revient avec Une Femme de Shôwa (Shôwa Ichidai Onna), une oeuvre conçue en réalité à 4 mains : l'auteur du Club des Divorcés et de Lorsque nous vivions ensemble met ici en images un scénario d'Ikki Kajiwara, homme que l'on connaît déjà puisqu'il a écrit l'histoire du célèbre Ashita no Joe sous le nom Asao Takamori, et qui, lui, est décédé quasiment 30 ans jour pour jour (le 21 janvier 1987). Composé de 260 pages, l'oeuvre fut initialement publiée chez Kôdansha dans la revue Apache, un magazine qui avait notamment pour vocation de s'intéresser au gekiga, mais qui n'a duré que quelques mois, du 23 juillet 1977 au 23 janvier 1978. Une Femme de Shôwa a porté cette revue pendant toute la courte durée de vie de cette dernière, de son premier à son dernier numéro, et s'est achevée aussi abruptement que ladite revue. Soyez donc averti : même si Kazuo Kamimura limite toute frustration grâce à des dernières pages symboliques, Une Femme de Shôwa restera à jamais une oeuvre inachevée. Ce qui ne l'empêche pas d'être captivante d'un bout à l'autre.

L'ère Shôwa, cette époque correspondant au règne de l'Empereur Hirohito, et s'étalant de 1926 à 1989. C'est sous cette ère que naît notre héroïne, Shôko Takano, dans un Japon détruit par la 2nde Guerre Mondiale et devant difficilement se relever. Cette petite vie, elle sera bafouée dès ses premières années, avec la mort sous la torture de sa mère, une geisha du quartier de Shinbashi, accusée de protéger son mari, un homme de lettres prometteur et parti ailleurs pour suivre ses idées non conformistes. Livrée à elle-même très jeune dans les rues d'une ville de Tôkyô ravagée par la guerre, où les bombardements ont fait de la ville une cité sans défense, la petite orpheline va devoir apprendre à subsister, souvent seule, mais fortement, en se forgeant une personnalité fière et déterminée.

C'est donc le parcours de Shôko que nous suivons ici, de sa plus jeune enfance jusqu'à son arrivée à l'âge de jeune adulte. Un parcours au fil des années suivant directement la guerre, période durant laquelle Kajiwara et Kamimura ont eux-mêmes grandi, et dont ce dernier est devenu l'un des plus beaux représentants (il est surnommé le "Le peintre de l’ère Shôwa", ce n'est pas pour rien). Un parcours qui nous plonge à merveille dans une époque toujours fascinante historiquement, au coeur d'un Japon ballotté à la fois entre la misère causée par la guerre, une certaine renaissance et effervescence culturelle et de la jeunesse, et une certaine occidentalisation sous le joug des Etats-Unis. Un parcours nous donnant l'occasion d'observer nombre de choses délicates à travers les yeux de la jeune fille : violence de la police spéciale, brutalité de l'occupant américain, montée des mouvements d'extrême droite... ce ne sont que quelques exemples.

Ce qui captive le plus dans l'oeuvre est toutefois à chercher ailleurs, est concerne Shôko elle-même, un être qui, de petite fille à jeune femme, ne cesse de fasciner, de séduire, de nous faire tomber sous son charme. D'abord orpheline errante dans les quartiers miséreux où sévit la prostitution, puis devenant la chef d'une bande de loubardes, retrouvant alors un père qui la dégoûte pour avoir laissé sa mère mourir, ensuite internée en centre de rééducation pour jeunes filles où les profs sont odieux et les autres pensionnaires tentent d'imposer leur loi sans savoir à quel caractère elles ont affaire, et devenant la fille adoptive d'une geisha... Oui, le parcours de Shôko est fou, et est porté par quelques grandes thématiques que l'on retrouve d'ailleurs régulièrement chez Kamimura.

Il y a en tête le goût pour le portrait de femme. Les femmes sont au coeur de l'oeuvre générale de Kamimura, et Shôko en est une superbe représentante. Ballottée par la vie dès ses premières années d'existence, voyant sa mère mourir après avoir été torturée, devant subir la violence ou encore la perversité de certains hommes pour lesquels elle doit devenir une "marchande d'allumettes", elle grandit dans ce monde en étant portée par une chose : "il faut rendre le double des bienfaits que l'on a reçus, et rendre le triple des maux que l'on nous a fait subir". C'est avec cette valeur en tête qu'elle se forge au fil des années. Il s'en dégage évidemment une autre thématique déjà vue chez Kamimura (par exemple dans Lady Snowblood scénarisé par Kazuo Koike) : la vengeance, que Shôko exercera constamment. Vengeance sur la vieille maquerelle et pour les catins qui l'ont recueillie, vengeance pour sa mère, vengeance envers les filles du dortoir, vengeance pour son père après s'être vengée de lui auparavant... des vengeances inscrites souvent sur la durée, car n'ayant pas toujours lieu immédiatement, et témoignant alors de toute la volonté de Shôko. Il en ressort une image de véritable femme forte et insoumise, fière et passionnée, et au regard qui fut droit, implacable, inébranlable dès son enfance d'orpheline. Une femme qui, toutefois, ne reste pas insensible. Des hommes, elle en connaîtra deux, l'un plus que l'autre. D'abord un amour de jeune fille en la personne de Yazaki, écrivain dont elle va complètement changer la vie de "limace" (Shôko étant inspirée d'une jeune fille que Kajiwara a rencontrée, la préface du tome évoque la possibilité que Yazaki soit inspiré de Kajiwara lui-même, c'est plutôt intéressant à observer). Puis un amour de femme, bref, face à un chef de gare. Dans les deux cas pourtant, on note une impossibilité de l'accomplissement de l'amour idéal, de l'amour comme le voudrait Shôko. Même quand l'amour pourrait enfin se parfaire avec Yazaki, il n'en est finalement rien... Cette thématique de l'amour idéal malmené, voire bafoué, on la retrouve dans d'autres oeuvres de Kamimura, en tête desquelles le prodigieux Lorsque nous vivions ensemble.

L'écriture d'Ikki Kajiwara se veut assez dense, assez littéraire, assez brute aussi en amenant plus d'une fois des événements dramatiques sans concession, événements que Kazuo Kamimura s'applique à dépeindre en images souvent crues (les premières dizaines de pages en sont le meilleur exemple, et on y comprend bien ce qu'a pu y ressentir la fillette Shôko pour ensuite se forger si fortement). On retrouve néanmoins, aussi, le trait fin aux allures d'estampe de l'artiste, sa maestria pour croquer des figures féminines emplies de grâce, de beauté et de force, et son goût pour le symbolisme. Sur ce dernier point, dès les premières pages, la balle de la fillette témoigne de ses émotions, on y sent déjà un futur caractère. On peut noter de nombreuses petites métaphores ainsi que des jeux d'ombre évocateurs (par exemple p205, avec les jeux d'ombre de la fenêtre sur le visage de Fujie comme si elle était prisonnière). Régulièrement pendant la lecture, à chaque étape importante de la vie de Shôko, arrive une nouvelle pleine page symbolique où Shôko regarde droit devant avec le regard fort et déterminé, qu'elle soit en train de courir, simplement debout, ou assise. Et il y a bien sûr le symbolisme des toutes dernières pages, où l'éventail ouvert seulement à moitié signifie que la vie de Shôko n'en est qu'à sa moitié, ou en tout cas que les auteurs n'ont pas eu l'occasion de dépeindre toute sa vie.

L'édition proposée par Kana est très satisfaisante malgré un papier un peu fin. Mention spéciale à la texture de la jaquette. Samson Sylvain est un habitué de Kamimura (il a traduit une grande partie de ses titres parus chez Kana) et livre une copie impeccable. Il faut aussi saluer la traduction de la préface écrite par Shinako Matsumoto. S'étalant sur 7 pages, celle-ci est d'une richesse incroyable, apportant nombre de détails sur la genèse de l'oeuvre, sur la revue Apache, sur le rôle de l'éditeur, sur les rencontres entre Kajiwara et Kamimura, sur le contexte... Passionnant et parfait pour aborder au mieux la lecture.


Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

17 20
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