En proie au silence Vol.1 - Actualité manga

En proie au silence Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 10 January 2020

Chronique 2

Le nucléaire, l'environnement, l'écologie, les causes LGBT, les rapports humains dans une société où on communique de plus en plus mal, le handicap, etc, etc... Depuis leur lancement, les éditions Akata n'ont eu de cesse de développer un catalogue abordant des sujets de société très actuels et importants, et 2020 devrait à coup sûr marquer une nouvelle étape très forte puisque, dès ces premiers jours de l'année, l'éditeur met plus que jamais en avant un sujet d'ampleur: la condition féminine dans nos sociétés.

Pour cela, Akata nous propose d'enfin découvrir en langue française une artiste beaucoup trop longtemps boudée dans notre pays, au vu de son assez longue carrière entamée en 2004 et riche de plusieurs oeuvres, et des valeurs et sujets qu'elle a développés au fil du temps. Autrice profondément féministe, dont le formidable mangaka Inio Asano est l'époux depuis 2018, Torikai s'est taillée dans son pays une belle petite réputation pour ses engagements, que ce soit à travers ses oeuvres ou via ses interventions en public, par exemple lors d'interviews. Avec En proie au silence, série en 8 tomes publiée de 2013 à 2017 dans le magazine Morning Two de Kôdansha sous le titre Sensei no Shiroi Uso, elle livre un portrait de femme qui risque de beaucoup bousculer...

Cette femme, il s'agit de Misuzu Hara, une jeune professeure de 24 ans qui, dès les toutes premières pages, dévoile des pensées troublantes vis-à-vis de la société, en divisant les êtres humains en deux groupes clairs: les forts dont font partie les les riches, les puissants, les actifs et les hommes, et les faibles où sont les pauvres et classes moyennes, les passifs... et les femmes, ce qui signifie donc qu'elle s'inclut parmi les personnes vouées à toujours se faire bouffer. Puis juste après, en apprenant que sa meilleure amie Minako va se marier avec son petit ami Hayafuji, elle montre une réaction silencieuse on ne peut plus étrange, loin d'exprimer de la joie... Qu'est-ce qui a bien pu amener Misuzu à être ainsi ?

C'est en partie ce que ce premier tome, tout du long, va présenter. On découvre d'abord en Misuzu une femme restant toujours distante de tout. Son travail de professeure dont on dit parfois qu'il est le plus beau métier du monde, elle fait attention à ne pas trop s'y impliquer, donnant ses cours avec banalité. Ses élèves, elle préfère ne jamais sympathiser avec eux, rester distante, et les observer de loin, quitter à analyser certains de leurs petits comportements. A travers ces observations, d'ailleurs, Torikai, via cette héroïne, entame déjà un certain portrait désabusé et sans fards d'un microcosme scolaire froid, microcosme traduisant sans doute beaucoup de chose de la société: apparence des unes qui cherchent à plaire en exhibant leurs cuisses, débauche des autres qui s'adonnent à quelques tripotages dans l'établissement, petits chantages, lancement de ragots et de rumeurs pour trois fois rien, brimades envers ceux qui restent trop discrets... Le ton est posé: c'est désabusé, c'est cynique, c'est profondément malaisant, de quoi déjà troubler et retourner le lecteur.

Mais, toujours, même si l'on suit de temps à autre brièvement ou plus longuement d'autres personnages, il y a ces interrogations autour de Misuzu, qui pendant une bonne partie de ce tome apparaît vraiment froide et distante sans que l'on sache exactement pourquoi... jusqu'à ce qu'un premier passage dans une voiture ne vienne déstabiliser de plus belle en nous faisant poser encore plus de questions sur elle, puis qu'un petit flashback ne vienne révéler l'effroyable vérité sur ce qu'elle a enduré 4 ans auparavant... et qu'elle endure toujours, que ce soit physiquement ou psychologiquement. Le coup de génie de Torikai ici, c'est peut-être bien de ne pas dévoiler dès le tout début la vérité sur ce que subit Misuzu depuis 4 ans, car ainsi, tout ce qu'on voit d'elle avant de découvrir cette vérité prend un tout autre sens une fois la vérité dévoilée. Quand on la voit bousculée par l'annonce du mariage à venir de son amie au tout début, on se dit d'abord qu'elle ressentait peut-être quelque chose pour Hayafuji, mais la vérité sera tout autre. Quand ses élèves lui font remarquer que son col est mal fermé on pourrait prendre ça pour une simple petite négligence rigolote d'une femme dans la lune, mais une fois qu'on voit ce qui se passe dans la voiture ce genre de détail prend un tout autre sens beaucoup moins léger. En la voyant toujours si distante et rigide, ses élèves se disent qu'elle est toujours vierge et ses collègues lui sortent qu'elle ne trouvera jamais de mari (comme s'il fallait forcément se trouver un mari...), alors qu'en réalité la vérité et tout autre... Nombre de petits détails prennent vraiment un autre sens à la 2e lecture, marquant alors plus en profondeur sur les clichés venant naturellement à l'esprit car dictés par la société concernant les apparences et le statut féminin, et soulignant surtout à quel point Misuzu, en ayant pris la voie du silence, s'est enfermée dans une spirale terrible dont il semble désormais difficile de sortir indemne.

Cette difficulté à en ressortir, on semble déjà la voir s'intensifier et exploser à travers l'autre personnage phare de ce tome, Niizuma, l'un des élèves de Misuzu, un adolescent d'abord moqué par ses camarades car lui aussi plutôt distant, considéré comme un puceau, et cachant lui aussi ses secrets que l'on vous laisse découvrir. Le parcours de Niizuma, il prend tout son sens dans une fin de volume le confrontant à Misuzu, et aboutissant à des dernières pages particulièrement terribles et violentes dans les paroles lâchées. Des paroles profondément déstabilisantes, pouvant choquer, et traduisant avec force tout ce que la jeune professeure a pu emmagasiner de négatif au fil de ces dernières années.

Pour accompagner tout cela, Torikai livre une copie visuelle à l'image de son récit: réaliste, froide, et surtout sans détours, en dépeignant de front toutes les choses les plus déstabilisantes, y compris celles qui restent trop souvent secrètes ou tabou.

Alors, une fois ce premier volume achevé, il est encore difficile de savoir où la mangaka va amener son héroïne et par la même occasion ses lectrices et lecteurs, mais une chose est sûre: elle met avec puissance les pieds dans le plat pour questionner sans fards sur les inégalités homme/femme, sur le "sexisme ordinaire" qui ne devrait justement jamais être vu comme ordinaire, sur le silence qu'impose parfois naturellement la société en ne laissant aucune échappatoire... En proie au silence déstabilise volontairement le plus possible, remue ce qui doit l'être, en annonçant une série qui risque de figurer parmi les plus marquantes socialement de l'année.

Côté édition, c'est du tout bon pour Akata: la jaquette sobre est soignée et bénéficie d'un vernis sélectif sur ses "éclats", le papier est aussi souple qu'épais, l'impression est excellente, et la traduction de Gaëlle Ruel retranscrit avec la puissance qu'il faut les choses, surtout les pensées de Misuzu qui frappent juste.


Chronique 1

Akane Torikai est une mangaka plus qu'engagée pour la cause féministe, mais nous n'avions jamais pu la lire en France avant aujourd'hui. Pourtant, ses débuts datent de 2004, l'autrice ayant publié bon nombre de titre jusqu'à maintenant. Mais s'il y avait bien un éditeur de la francophonie qui pouvait proposer la mangaka dans nos contrées, étant donné son engagement dépeint au sein de ses œuvres, c'est Akata. L'une des premières séries de 2020 de l'éditeur est un titre en 8 tomes d'Akane Torikai, paru entre 2013 et 2017, dans les pages du magazine seinen Morning Two des éditions Kôdansha. Intitulé Sensei no Shiroi Uso au Japon, il prend chez nous le titre d'En proie au silence.

Jeune femme dans la vingtaine, Misuzu est enseignante dans un lycée. Bien consciente de la jungle sociale qu'est un tel établissement pour des adolescents, elle fait aujourd'hui le choix d'observer ses élèves de loin. A priori inébranlable, Misuzu va néanmoins être choquée par une nouvelle de taille : Minako, son amie, va se marier avec son compagnon de longue date, Hayafuji. Voilà qui en rajoute à une blessure présente chez la professeure depuis des années, et qui continue de s'approfondir aujourd'hui à cause de ce même Hayafuji... Puis, en parallèle, un élève de son lycée va faire parler de lui. Garçon calme, Niizuma va voir son secret dévoilé, ce qui pourrait bien contraire Misuzu à s'intéresser pour une fois à l'un de ses élèves.

Le choix d'Akata de publier En proie au silence n'a rien d'anodin. L'éditeur s'est intéressé à l'autrice pour son engagement féministe fort, et c'est donc une œuvre traitant les sujets chers à la mangaka qui a été sélectionnée. Aussi, c'est rapidement que ce premier tome confirme que la série n'aura rien de léger, et abordera à termes des sujets sociétaux particulièrement forts, pour ne pas dire graves.

Car dans l'entrée en matière, nous découvrons surtout le personnage de Misuzu, enseignante assez détachée dont les cicatrices ne tardent pas tellement à être dévoilées. Pour peu qu'on se soit brièvement intéressé à Akane Torikai avant lecture, on aperçoit les sujets qui seront abordés à travers cette protagoniste, et on a bien conscience qu'En proie au silence ne sera pas une œuvre à prendre à la légère. Et cette impression, elle se traduit par diverses sensations de malaise, présentes jusqu'à la fin de ce premier opus. Le cynisme de la mangaka semble alors transparaître à travers les éléments de ces premiers chapitres : certains élèves s'adonnent à la débauche, l'un d'entre eux entretient des relations plus que particulières, le harcèlement est quelque chose de courant, et certains jouent de chantage pour arriver à leurs fins en matière de faim sexuelle. Ce premier tome est assez glacial côté ambiance et dépeint une réalité peu reluisante. Si, pour le moment, le récit ne dépeint pas d'objectif précis sur le plan scénaristique, il faut reconnaître que celui-ci capte notre intérêt par toute la manière qu'a l'autrice de montrer une réalité abjecte.

Mais il faut opposer à cela un objectif purement thématique, qui se dépeint pages après pages, pour atteindre une certaine apogée à la toute fin de ce premier opus. Le centre du manga est bien le personnage de Misuzu, plus encore que Niizuma qui a pourtant une place importante dans cet opus. On pourrait alors résumer cet opus à un portrait d'une femme désabusée, brisée et en colère contre la société, ce qui amène une confrontation verbale finale particulièrement violente, témoin à elle seule de l'impact de comportements masculins. Une discussion qui a aussi de quoi décontenancer tant elle canalise toute la colère de la progatoniste. Alors, En proie au silence sera peut-être le parcours, voire la reconstruction, de ce personnage distant mais qu'on cherche à comprendre. Car une chose est sûr : Misuzu est une femme intéressante, meurtrie, dont on suivra l'évolution et dont on appréciera l'impact sur son entourage, tout le long des huit volumes.

Concernant le style visuel d'Akane Torikai, celui-ci a la force de rendre plus pesante encore toute l'atmosphère de ce premier tome. Le trait de la mangaka est très fin et précis, et celle-ci met particulièrement bien l'accent sur les airs maussades de ses personnages centraux. Côté mise en scène, on sent bien que l'autrice veut livrer une œuvre sans tabou. Certaines scènes sont éprouvantes car elles ne cherchent jamais à cacher la gravité de certains événements. Mieux vaut dont être averti avant de se lancer dans cette lecture.

Enfin, on peut souligner une fois encore le très bon travail éditorial d'Akata. La couverture, d'un papier couché mât, présente quelques parcelles de vernis sélectif sur ce qui représente les fragments de Misuzu. Pour le reste, l'éditeur offre un papier épais de qualité, tandis que la traduction signée Gaëlle Ruel est particulièrement maîtrisée, dans le ton de l’œuvre notamment, et dans la représentation verbal de la protagoniste.

En définitif, il est difficile d'avoir un avis clair sur ce premier opus. En proie au silence se montre déjà comme une œuvre complexe, qu'on ne pourra vraiment apprécier qu'après lecture de l'ensemble des volumes. Mais en attendant, le récit a le mérite d'être sans tabou, de mettre sur la table des sujets graves et actuels, sans détour aucun, et à travers un personnage central qui bouscule de manière volontaire.
   

Critique 2 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16 20
Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

16 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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