Critique du volume manga
Publiée le Jeudi, 13 Novembre 2025
Riche (trop riche) en lancements ces dernières semaines, le catalogue des éditions Vega a accueilli en septembre dernier le premier volume de Dame Dara Reiwa, série surnaturelle qui en compte actuellement six au Japon, où elle est prépubliée depuis 2022 dans le magazine Comic Walker de Media Factory/Kadokawa sous le nom "Reiwa no Dara-san" (dont le titre français est une traduction littérale). Il s'agit de la première série tout public de la carrière de Haruomi Tomotsuka, un auteur qui a d'abord officié dans le hentai pendant plusieurs années. D'ailleurs, l'un de ses mangas pour adultes, Pretty Witches, fut publié en France par les éditions Taifu Comics en 2018, pour les personnes que ça intéresse.
Cette oeuvre nous plonge auprès de Hinata et Kaoru Misogiya, frère et soeur âgés respectivement de 13 ans et 11 ans, qui vivent dans la campagne profonde et montagneuse à proximité d'un sanctuaire interdit car, dit-on, une terrible divinité vengeresse y serait scellée. Quand, un jour d’orage, un glissement de terrain brise le sceau de clôture du sanctuaire et que les deux enfants y pénètrent par mégarde, ils tombent nez à nez sur le fameux monstre: Yamatagi Madara, grande et terrifiante créature ayant grosso modo l'allure d'une lamia, avec son haut de corps de femme humaine, son bas de corps de serpent, sa bouche fendue et ses quatre bras. N'importe qui aurait normalement peur face à cette créature sur qui pullulent les légendes inquiétantes, d'autant plus que Yamatagi Midara joue elle-même la carte de l'effroi pour éloigner les gens... Et pourtant, loin d'être effrayés, Hinata et Kaoru sont plus curieux qu'autre chose, se prennent d'affection pour elle, et se mettent à venir la voir régulièrement en lui donnant l'affectueux surnom de Dame Dara.
Vous l'aurez sûrement déjà compris, c'est un début de récit assez décalé qui nous attend donc, au fil de premiers chapitres dont le schéma est sensiblement similaire: après des premières pages narrant des légendes sur cette divinité vengeresse de la montagne qui jetterait tout un tas de malédictions, cette chère Dara reçoit à chaque fois la visite des deux enfants, pour un nouveau moment plutôt enjoué où ils ont à chaque fois un petit but, une petite lubie: lui faire porter des sous-vêtements pour cacher ses généreux attributs, manger avec elle, trouver un moyen de la contacter plus facilement grâce à un vieux téléphone, lui faire découvrir la joie des sodas... sans compter divers détails supplémentaires, par exemple quand la divinité apprend qu'elle a pu inspirer des personnages de jeux vidéo, quand elle découvre que son côté "monster girl" peut nourrir de drôles de fantasmes, ou quand elle essaie d'adapter son langage de façon plus moderne. En jouant souvent sur le contraste entre la nature séculaire/ancienne de Dara et la modernité de notre époque, Tomotsuka entretient ainsi un humour qui peut assez souvent faire sourire... même si l'on sent un peu trop régulièrement que les différents délires sont issus de l'esprit d'un artiste qui a très longtemps officié dans le hentai. De ce fait, les aspects les plus graveleux de l'humour ne plairont pas forcément à tout le monde, encore plus au vu de certaines situations qui paraîtraient vite très malsaines s'il ne fallait évidemment pas les prendre au trouzième degré, à l'image de Kaoru qui se promène avec les sous-vêtements de sa mère, ou de la voisine de 26 ans qui est totalement obsédée par le petit garçon depuis qu'il a 7 ans. Concrètement, à vous de voir si vous êtes réceptifs à ces aspects-là du répertoire comique du mangaka.
Et à part ça ? Eh bien... pas grand chose, dans la mesure où ce premier opus ne raconte quasiment rien de plus consistant sur la longueur. Tomotsuka a beau installer quelques éléments qui pourraient gagner en consistance plus tard, à l'image d'une jeune prêtresse venant enquêter dans la montagne sur la possible libération de la divinité, pour l'instant les pistes sont beaucoup trop maigres pour vraiment interpeller, voire son elles aussi évoquées avant tout par le prisme de l'humour. Il faut tout de même espérer que le mangaka installera bel et bien plus de choses et ne se contentera du schéma de ce premier opus qui, au bout de quelques chapitres, devient déjà un poil trop redondant. A part ça, on pourra aussi apprécier la manière dont, généralement, l'auteur présente des personnages dont les apparences sont trompeuses, entre bien sûr Dara qui est loin d'être aussi méchante que ce que laissent penser son allure et les légendes sur elle, mais aussi le professeur beaucoup moins malintentionné que ce que peut laisser envisager son physique de pervers cliché, la prêtresse qui n'a absolument un look de prêtresse, et tout simplement l'allure des deux protagonistes eux-mêmes puisque Hinata est un pur garçon manqué et que Kaoru est totalement efféminé, jusque dans leur look vestimentaire respectif. Dans tout ça, l'idée de voir au-delà des premières apparences et des préjugés est sympathique, même si ça ne va pas spécialement plus loin.
Sur le plan visuel, enfin, au-delà de quelques gimmicks rappelant avec trop d'insistance que Tomotsuka a avant tout été un auteur de mangas coquins pendant des années, c'est propre et assez immersif, que ce soit dans les designs des différents personnages (celui de Dara en tête, évidemment), dans l'expressivité qu'ils peuvent dégager, dans leur tenues vestimentaire, ou dans les décors de village et de nature reculée qui sont suffisamment présents quand il le faut. On sent que Tomotsuka est la plupart du temps dans son élément, qu'il s'amuse dans ce qu'il dessine... et on a encore plus envie de l'encourager quand on sait qu'il revient de loin, sa préface nous apprenant qu'un AVC subi il y a quelques années a longtemps amoindri ses capacités, qu'il a failli abandonner le dessin par désespoir, mais qu'il s'est finalement accroché pour revenir à un niveau correct.
A l'arrivée, Dame Dara de Reiwa se présente comme un petit OVNI pas désagréable du tout, bien au contraire, mais qui devra confirmer, car pour le moment Haruomi Tomotsuka ne montre pas grand chose sur un éventuel scénario plus consistant, et se contente d'une petite recette pour le moment sympathique (à condition d'accrocher à son humour) mais qui devient déjà un peu redondante. A voir ce que la suite nous réserva, donc.
Au niveau de l'édition française, si l'on appréciera le beau rendu de la jaquette et de son logo-titre, ainsi que la qualité de papier et d'impression tout à fait correcte, il faut avouer que la traduction de Lilian Praca, bien que claire dans l'ensemble, est parfois un peu forcée dans les échanges entre les personnages. Surtout, comme toujours avec l'éditeur depuis quelques mois, on regrettera la délocalisation du lettrage en Inde.
14/11/2025
13/02/2026