Assassin à New York (un) - Actualité manga

Assassin à New York (un)

Critique du volume manga

Publiée le Mercredi, 13 October 2021

Surtout aimé en France pour ses tranches de vie humaines, le regretté Jirô Taniguchi est un mangaka qui a, en réalité, touché à pas mal de registres, en particulier dans la première partie de sa carrière, et c'est une chose que certaines publications en France viennent encore nous rappeler de temps à autre. Il y a bien sûr eu ses mangas sur la montagne, à savoir Le Sommet des Dieux et K tous deux disponibles en France aux éditions Kana, et plus généralement ses oeuvres confrontant l'homme à la nature sauvage (Les Contrées Sauvages chez Casterman, Seton chez Kana). Mais l'auteur s'est également essayé au récit teinté d'historique avec Au temps de Bocchan (Le Seuil puis Casterman) ou encore Kaze no Shô/Le Livre du Vent (Panini)... Dans les années 1980, il était également surtout axé sur deux registres. Tout d'abord, les mangas de sport avec en 1989 Garouden (Casterman), en 1983 Knuckle Wars (inédit en France), et en 1982 Blue Corner (Pika), ces deux derniers titres lui ayant permis de collaborer avec le scénariste de renom Caribu Marley (l'auteur d'Old Boy, entre autres). Et ensuite, des mangas plus sombres ancrés généralement dans le polar/thriller hard-boiled avec des ambiances teintées de film noir. Dans ce registre, c'est surtout aux côtés du scénariste Natsuo Sekikawa que Taniguchi s'est illustré, avec en 1978 Lindo 3! (inédit en France), en 1979 Trouble Is My Business (Kana), en 1982 New Trouble Is My Business (inédit en France), en 1983 Tokyo Killers (Kana à nouveau... Et c'est donc dans ce dernier registre qu'on le retrouve ce mois-ci dans la collection Graphic de Pika Edition avec un nouveau one-shot jusqu'à présent inédit en France: Un Assassin à New York. Il est toutefois bon de noter que cet ouvrage est un peu à part par rapport aux autres polars de Taniguchi: non seulement il est un peu plus tardif en ayant vu le jour au Japon en 1995-1996 sous le titre Benkei in New York dans le magazine Big Comic Original Zôkan de Shôgakukan, mais en plus il a vu le mangaka collaborer cette fois-ci avec le scénariste Jinpachi Môri.

Un Assassin à New York est, d'ailleurs, également un manga un peu à part dans la carrière de Jinpachi Môri. Malheureusement décédé en novembre 2015 à seulement 57 ans des suites d'un cancer, l'homme, qui fut avant tout un pigiste puis journaliste spécialisé dans les mondes agricole et juridique, a conçu les histoires d'une poignée de mangas ayant tous un rapport avec ses spécialités: entre 1988 et 1996 Kaisai no Hito (inédit en France, et qui fut dessiné par Osamu Uoto à qui l'on doit Dossier. A chez Delcourt), en 2000-2001 le superbe Tajikarao (dessiné par Kanji Yoshikai et sorti en France chez Delcourt), en 2002-2003 le non moins excellent Les Fils de la Terre (dessiné par Hideaki Hataji, et lui aussi paru en France chez Delcourt), en 2009-2010 Saibanin no Megami/The Goddess of Citizen Judge (dessiné par Hiroshi Kawasumi, et inédit en France), et à partir de 2013 Ninjô Koryôri Nozomi, manga inédit en France lui aussi, dessiné par Shinji Hikino, et resté inachevé avec un seul volume paru. Un Assassin à New York est donc l'unique incursion de Môri en dehors de ses domaines de prédilection... La raison de la naissance de ce projet un peu à part ? Eh bien, le scénariste l'explique dans sa postface originelle de 1996, présente à la fin de l'édition française: fortement marqué par la brutalité de la Guerre du Golfe menée par les américains en 1990-1991, il a alors ressenti le besoin de retranscrire la violence de son époque, et a choisi le cadre de New York car un voyage de jeunesse en 1985 lui avait laissé une très forte impression de Manhattan, où nombre de personnes s'activent et donnent tout au quotidien pour survivre dans un cadre très peuplé et cosmopolite.

Concernant l'histoire d'Un Assassin à New York, on peut résumer les choses de façon très simple, on y suit un homme japonais à l'allure très souvent impassible qui, quand il n'exerce pas ses grands talents de peintre sous diverses formes (tableaux originaux, reproductions...), fait de l'assassinat son autre commerce, en acceptant les demandes généralement vengeresses de certains clients, ou en se retrouvant lui-même mêlé à de sérieux problèmes par la force des choses. Son nom: Benkei, ce qui semble parfaitement lui aller puisque ce nom, tirant son origine du célèbre moine-guerrier mythique de l'époque de Heian qui fut un compagnon de Minamoto no Yoshitsune, désigne également à notre époque les hommes ne craignant pas la mort...

A partir de cette simple base, Jinpachi Môri livre ici, le temps d'un peu moins de 220 pages, 7 courtes affaires faisant toutes entre 28 et 40 pages, au fil desquelles il joue sur différents créneaux. L'auteur cherche à retranscrire l'aspect cosmopolite de la ville, où les origines différentes se côtoient, où les civils riches (l'architecte de la dernière histoire) peuvent vivre non loin de personnes plus modestes voire pauvres et croiser la mafia, le tout dans des lieux allant d'une île privée aux recoins méconnus (un bar caché, par exemple) en passant par parcs et musées. Comme Môri l'avoue lui-même, le New York qu'il met en scène ne se veut as foncièrement réaliste et documenté, mais se base sur ses propres impressions qu'il a eues de la ville lors de son voyage. Il est toutefois bon de noter que l'ouvrage ne se limite pas à la mégalopole américaine, puisque l'un des chapitres emmènera Benkei jusqu'en Sicile, où il est pris dans des manigances mafieuses, à la base en tant que "simple" peintre.

Au fil de ces histoires, le scénariste fait donc écho à la brutalité du monde, de son époque, au travers de différents éléments. Ne se référant jamais à la Guerre du Golfe, le scénariste lui préfère sa "grande soeur" tout aussi terrible et violente, la Guerre du Vietnam, en exploitant brièvement, dans certains chapitres, la façon dont ce conflit à pu mener certains hommes à leur perdition en noircissant leur coeur. Mais il n'y a pas que ça: entre notamment les règlements de compte et quêtes de pouvoir mafieuses, les ambitions de cet architecte allant jusqu'à tuer son épouse car elle lui fait de l'ombre, ou encore une femme ayant piétiné les autres pour se hisser dans la société, Môri capte différentes formes de dérives humaines pour le compte de son récit noir... Et du coup il est forcément un peu dommage que ça n'aille pas plus loin: les histoires étant toujours courtes, le scénariste se contente de mettre un doigt sur les choses, mais en ne les approfondissant jamais, et en se contentant de quelques rebondissements souvent un pe faciles car devant aller vite au vu de la brièveté des récits.

Reste également la figure de Benkei, un personnage facilement intéressant à suivre, dans la mesure où il n' a rien d'un héros ou d'un anti-héros, mais a tout d'une figure de l'ombre agissant à sa manière, en suivant volontiers son instinct. L'homme impassible est loin d'accepter toutes les demandes d'assassinat, et ne tue jamais sans une raison qui le convainc, quitte parfois à changer d'avis en cours de route, par exemple pour venger l'un de ses clients. Il le dit lui-même, il n'est aucunement un justicier. Mais une chose est sûre: même si son passé n'est jamais dévoilé un minimum, on devine, derrière son visage ayant à la fois quelque chose de dur et de plus doux/désabusé, derrière son absence de peur face la mort, que lui-même a dû être marqué par la brutalité et la noirceur de la vie au fil de son parcours. Alors, Benkei n'est pas autant un vrai personnage qu'une image faisant écho à une part sombre de l'espèce humaine, et c'est sans doute aussi pour ça que son nom reste imprécis et plutôt symbolique d'un état d'esprit sombre et désabusé.

Enfin, sur le plan visuel, Jirô Taniguchi nous livre un travail véritablement immersif. Par rapport à ses autres mangas orientés polar noir et hard-boiled datant des débuts de sa carrière (Trouble is my business, Tokyo Killers), on sent que le dessinateur a accumulé des années d'expérience, pour nous offrir ici des planches généralement aux petits oignons, avec des moments très cinématographiques, un gros travail sur le noir, un travail tout aussi important sur les décors parfois impressionnants de profondeur (à l'image de la page 108 figeant la silhouette de Benkei dans le décor des quais new-yorkais), des choix narratifs parfois différents (la 3e histoire est narrée entièrement à travers les pensées de l'homme à abattre), et l'aspect souvent soudain et dur des moments de violence.

Alors, dans l'ensemble, Un Assassin à New York est une ouvrage intéressant dont la principale limite est la brièveté des récits, faisant que Jinpachi Môri va souvent vite en besogne. Le scénariste livre cependant une oeuvre où il met le doigt sur nombre de choses à travers son personnage principal et ses péripéties, pour un manga noir très bien porté par le travail graphique et narratif de Taniguchi.

Côté édition, le grand format de la collection Graphic rend honneur aux planches assez riches de Taniguchi, d'autant que le papier et l'impression sont d'excellente qualité. La traduction de Thibaud Desbief colle bien à l'ambiance malgré 2-3 coquilles qui ont échappé à la relecture, et le lettrage est propre. Enfin, pour la couverture, l'éditeur a choisi de s'écarter de l'originale japonaise pour plutôt reprendre la page d'ouverture de l'une des histoires, le dessin choisi représentant sans doute mieux le personnage principal.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

15 20
Note de la rédaction






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