Affaire Sugaya (l')

Critique du volume manga

Publiée le Jeudi, 15 March 2012

D'abord annoncé pour la fin de l'été 2011, L'affaire Sugaya débarque enfin dans les librairies après plusieurs reports. Présenté par Akata comme un véritable manga-documentaire engagé, ce one-shot, inspiré d'une histoire vraie qui a mis à jour l'une des plus grosses erreurs judicaires japonaises, aura longtemps intrigué... A juste titre ?

Japon, 2007. D'un côté, Toshikazu Sugaya, condamné à perpétuité en 1990 pour un meurtre de fillette pour lequel il clame depuis longtemps son innocence. De l'autre côté, une police et une justice qui a enterré l'affaire depuis longtemps et n'a aucunement l'intention de revenir dessus. Entre les deux, Kiyoshi Shimizu, journaliste passionné, qui aime faire bouger les choses, comme il l'a déjà prouvé via d'autres affaires. Dans le cadre d'une émission télévisée unique en son genre, "Action", qui entend prouver que le journalisme peut encore avoir un réel impact sur la société et ses institutions Shimizu réunit autour de lui une fine équipe aussi passionnée que lui, et entame, pendant une année complète, un reportage filmé ayant pour but de lever le voile sur les énigmes et incohérences d'un fait divers datant de 1990 : l'affaire Mami, une fillette de 4 ans violée et assassinée. Tant d'années après, la condamnation de Sugaya a peu de chances d'intéresser à nouveau du monde, mais Shimizu, lui, n'a que faire de ce que lui disent ses détracteurs : loin du journalisme facile surfant sur les sujets du moment sans chercher à voir plus loin, le journaliste et son équipe, passionnés, s'obstineront à démêler petit à petit le vrai du faux.

C'est le parcours de l'équipe vers la vérité que Hiroshi Takano et Kenichi Tachibana, les deux auteurs, nous font suivre pendant 180 pages. Supervisé par les acteurs de l'affaire eux-mêmes, le one-shot décortique au fur et à mesure les avancées de Shimizu. Et le résultat est passionnant.

Portée par un coup de crayon réaliste et sans la moindre esbroufe, la narration s'écoule sans bousculer les choses, en nous présentant, les unes après les autres, les différentes étapes de l'enquête de Shimizu : rapprochement de l'affaire de 1990 à 4 autres affaires similaires ayant eu lieu dans la même région entre 1979 et 1996, preuves qui n'existaient pas ou étaient incertaines (comme les tests ADN, encore peu fiables à l'époque), incohérences de l'enquête policière de l'époque... Chaque étape est décrite avec un soin méticuleux. Le récit est donc bavard, mais immersif, aucun dialogue n'étant de trop, les choses se suivant de manière logique, tandis que chaque nouvelle avancée met un peu plus en avant les facilités et aberrations de la police et de la justice de l'époque, qui n'a jamais cherché à valider les preuves à 100%. Au fil des pages, on découvre toutes les aberrations d'une enquête bâclée, qui en dit long sur le système judiciaire du pays, et l'obstination de l'équipe de Shimizu n'en est alors que plus excitante et admirable, car même quand la justice refusera de reconnaître ses torts, le journaliste n'abandonnera pas.

En parallèle, les auteurs n'oublient aucun détail dans les douleurs et développements annexes que peut réveiller l'enquête. S'ils sont peu mis en avant, les compagnons de Shimizu ont tout de même droit à leur joli petit moment. Mais on retient surtout les souvenirs qui se réveillent chez la mère de la petite Mami, qui aurait préféré, au départ, oublier le souvenir le plus traumatisant de sa vie, en se raccrochant à la culpabilité supposée de Sugaya comme à un exutoire. L'importance des médias est mise en avant, et leur manque de liberté aussi. Une triste réalité que Shimizu va se faire un plaisir de dégommer.

Sur le coup, à la lecture, certaines étapes peuvent paraître bizarres, tant on a l'impression de voir quelques raccourcis ou choses pas très fiables. C'est ce que l'on peut se dire, sur le coup, du parcours à vélo retracé par l'équipe de Shimizu dans le but de voir si la déposition de Sugaya tenait la route. Il n'en est finalement rien, les textes parvenant bien à expliciter l'efficacité de cette méthode qu'on n'a pas pas forcément l'habitude de voir, loin de là. Une méthode qui fait donc ici ses preuves : face à une enquête facile et bâclée, les expérimentations et pistes parfois fausses choisies par Shimizu nous prouvent qu'un vrai journaliste, s'il veut bien faire son travail et aller au bout des choses, doit se bouger, donner un maximum de sa personne et ne jamais lâcher. Être un journaliste, un vrai, c'est avant tout être un passionné.

Raconté avec clarté et passion, L'affaire Sugaya est un superbe exemple de journalisme. Du vrai journalisme. Jusque dans son ton adopté : pas de sensationnalisme facile comme on en voit tant, mais d'abord les faits, l'avancée de l'enquête, décrite de manière méticuleuse. On se retrouve avec un titre qui passionne de par son aspect "enquête", qui captive de par le professionnalisme et l'humanité de l'équipe de Shimizu. La seule déception, pour celles et ceux qui se laisseraient trop aller sur l'aspect "enquête", pourrait venir de la non-identification de l'assassin, même si des indices clairs sont mis à jour. Mais le récit est basé sur des faits réels, et comme dans la réalité, le meurtrier est malheureusement toujours inconnu.

A l'heure où pleuvent plus que jamais les critiques sur le journalisme facile (on en voit tous les jours, surtout avec la campagne présidentielle qui a lieu) et sur le manque de liberté des médias (rappelons-nous du très intéressant documentaire "Les nouveaux chiens de garde", sorti au cinéma en début d'année), l'équipe de Shimizu nous réveille à grands coups de pied en nous rappelant ce qu'est le vrai journalisme d'investigation. Unique en son genre, clair, intelligent, engagé, abordable et passionnant, L'affaire Sugaya est le one-shot indispensable de ce début d'année.

Pour poursuivre l'oeuvre, les éditions Akata nous servent sur un plateau pas moins de 14 pages bonus pour découvrir le fin mot de certains points : interview percutante de Sugaya faite par Shimizu à sa sortie de prison, décryptage des 5 affaires et chronologie des faits, photos du reportage et commentaires de Mr Shimizu. En ce qui concerne l'édition en elle-même, si l'on notera toutefois quelques fautes d'orthographe et de frappe, la traduction est d'une grande fluidité, l'impression correcte.


Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

18 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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