TAKAHAMA Kan - Actualité manga

TAKAHAMA Kan 高浜寛

Interview de l'auteur

Il y a quelques temps, nous avons eu le plaisir de rencontrer Kan Takahama, venue en France à l'occasion de la sortie de son ouvrage 2 Expressos, disponible aux éditions Casterman.

Voici le compte-rendu de notre entretien!


 
 
Manga-news: Kan Takahama, Bonjour! Tout d'abord merci de nous recevoir et de répondre à nos questions.
Kan Takahama: C'est un plaisir!


Pouvez-vous nous raconter vos débuts en tant que mangaka?
Mon premier contact avec une maison d'édition s'est produit lors d'une soirée entre copines, où l'on m'avait demandé de dessiner une courte histoire. Cette histoire a beaucoup plu à une de mes amies, qui a décidé d'envoyer les planches à l'éditeur Kodansha.
Ce dernier m'a par la suite contacté pour me proposer du travail. J'ai été très étonnée, d'autant plus qu'à l'époque je ne pensais vraiment pas devenir mangaka!
Après une assez courte collaboration avec Kodansha, j'ai travaillé pour le magazine Garo, dont le public s'est montré plus sensible à mon style graphique et aux thématiques de mes récits. Malheureusement, deux ans après mon entrée dans Garo, le magazine a cessé d'être publié et j'ai rencontré des soucis pour récupérer les droits d'auteur de mes récits. A l'issue de cette expérience épuisante, j'ai travaillé pour d'autres maisons d'édition, à la santé financière stable.


Pourriez-vous nous décrire votre style graphique?
Pour moi, le style graphique d'un auteur correspond en fait au public qu'il touche. Et mon public est indéfini. De ce fait, je pense qu'on ne peut pas classer mon style graphique dans un style particulier: il est un mélange de tout!
Néanmoins, certains trouvent qu'il a des petites ressemblances avec celui de Naoki Urasawa.
Au final, je pense que les traits de mes personnages sont assez simples, avec un visage jamais surchargé ou des yeux disproportionnés, pas de cheveux en pics à outrance...
Cette simplicité est en partie due au fait que je travaille seule...


Qu'avez-vous appris de votre collaboration avec Boilet sur Mariko Parade?
Mon travail avec Frédéric Boilet marqua ma première collaboration avec un auteur non japonais. Appartenant à deux cultures différentes, j'ai beaucoup appris de M. Boilet, d'autant plus que nous n'avions pas du tout la même manière de travailler.
 



La manière de travailler entre un auteur français et japonais est si différente que ça?
La différence la plus notable pour moi reste le rythme de travail. Lorsqu'un mangaka est publié dans un magazine, il est fortement sous pression et doit travailler énormément. J'ai également remarqué que les auteurs français étaient très souvent satisfaits de leur travail lorsque celui-ci était terminé, ce qui n'est pas le cas de la plupart des mangakas.


Êtes-vous fière de vos travaux?
Je suis plutôt fière de mes travaux, mais je n'aime pas le crier sur les toits (rires). Quoi qu'il en soit, je considère avoir fait toujours le maximum dans chaque projet où je me suis investie. Et je ne perds pas de vue cette volonté de faire mieux pour mes prochains travaux!


Dans tout ce que vous avez fait, y-a-t-il une histoire qui vous tient plus particulièrement à cœur?
Je me souviens d'une histoire appartenant à l'ouvrage Kinderbook... Il s'agit de ma première œuvre publiée du temps où je travaillais chez Kodansha. A l'époque, j'avais mis mon style de côté pour boucler une histoire cohérente qui correspondait aux critères de l'éditeur.
 

 
 
Pour vous, quels sont les ingrédients d'une bonne histoire?
Pour moi, une très bonne histoire est une histoire qui s'est vue correctement appropriée par le lecteur. Il est alors essentiel que le manga parvienne à faire passer un sentiment fort qui n'est pas surjoué, ce qui lui permettra de rester longtemps dans la mémoire du lecteur.


Quel est votre manga préféré?
Elégie en rouge, de Seiichi Hayashi (disponible en français aux éditions Cornélius, ndlr)
 



Revenons sur Kinderbook... Pouvez-vous nous présenter ce livre?
Kinderbook est un ouvrage très particulier, qui a une grande valeur sentimentale pour moi car il regroupe toutes les œuvres réalisées lors de ma première année en tant que mangaka professionnelle.
Avec du recul, je trouve que l'aspect graphique de Kinderbook n'est pas encore abouti... mai c'est une œuvre de jeunesse! (rires)


Quelques mots sur L'eau amère?
C'est un recueil de commande réalisé à la demande de mon éditeur de l'époque. On m'avait demandé de rédiger des histoires d'amour teintée d'érotisme et d'amertume, destinées à un lectorat féminin.
A noter que dans ce recueil, la nouvelle «Jour d'écume» est une création totalement personnelle, que j'ai inséré dans l'ouvrage avec l'aval de l'éditeur.
 



Votre vécu personnel est-il une grande source d'inspiration lorsque vous réalisez un titre?
En effet, j'utilise une part de vécu pour réaliser mes histoires, sans que cette part soit majoritaire. On peut dire mes histoires sont créées avec 50% de vécu, et 50% de fiction.


Vos histoires sont ancrées dans la réalité. Avez-vous déjà travaillé dans un style tout à fait différent?
J'ai déjà essayé... une seule fois. Il s'agissait d'un récit de science-fiction... Mais mon éditeur a refusé en bloc mon projet! Pourtant, je trouvais mon histoire très bonne! (rires)


Aujourd'hui sort 2 expressos, qui est une création pour les éditions Casterman. Pouvez-vous nous dire comment s'est monté le projet?
A la base du projet, on retrouve les éditions Casterman qui voulaient créer une œuvre qui serait publiée en simultané en France et au Japon. Ce projet a été proposé à trois mangakas. Deux se sont désistés en plein milieu du projet. Je me suis donc retrouvée seule et j'ai eu carte blanche sur le scénario.
 



On parlait déjà de ce projet en 2004, et nous sommes en 2010...
En effet, il a fallu cinq ans pour que le projet se concrétise... c'est un record! En fait, j'ai eu quelques problèmes familiaux qui ont occasionné une pause dans mon travail de mangaka, ce qui a retardé la parution de l'ouvrage. D'ailleurs, je tiens à remercier Casterman qui a eu la patience d'attendre que mes soucis se résolvent pour que je puisse me remettre au travail.
 
 
Pouvez-vous nous présenter 2 expressos?
Le récit traite de la venue d'un français dans le monde rural japonais. L'œuvre s'attache à mettre en valeur la sincérité des amitiés qui peuvent se nouer dans les campagnes, à l'inverse des grandes villes ou l'hypocrisie et les faux-semblants sont courants.
L'œuvre aborde aussi la notion de choc culturel, via plusieurs scènes très ancrées dans la réalité durant lesquels on découvre des points de vue français sur des questions typiquement japonaises, et vice versa.

 
Quel argument utiliseriez-vous pour convaincre une personne de s'intéresser à 2expressos?
Dans le manga, parler d'une relation entre deux personnages de nationalité différente est parfois abordée mais cela reste très rare, d'autant plus lorsque cette relation est en fait une amitié sincère entre deux hommes. Voilà la grande force de 2expressos: sa singularité.
 

 
 
Pour finir, quelle est, selon vous, votre plus grande qualité et votre plus plus grand défaut dans votre travail de mangaka?
En qualité, je dirai ma facilité à exprimer dans mes œuvres des instants du quotidien. En défaut, ce serait ma sensibilité... j'ai parfois du mal à faire face à la pression.


Interview n°2 de l'auteur

Publiée le Dimanche, 01 March 2020

A l'occasion de la sortie du Dernier en vol du Papillon chez Glénat, nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer pour une interview son autrice, Kan Takahama.


Nous nous sommes déjà vus en 2010, à la sortie de 2 Expressos. C’était assez compliqué dans votre vie à ce moment-là…


Kan Takahama : C’est vrai que nous en avions parlé, c’était délicat à cette période mais je vais mieux, merci.



Nous allons parler du votre nouveau titre : Le Dernier Envol du Papillon publié chez Glénat. Vous l’avez dessiné en 2014, pouvez-vous nous parler des origines de ce projet ?

Kan Takahama : J’ai dessiné ce titre dans un magazine qui publie des mangas historiques. Nous réfléchission avec mon éditeur, et l'idée était de parler d'une période que le lectorat appréciait. Nous avons choisi la fin du shogunat et un lieu de plaisir.


Pourquoi la ville de Nagasaki ?

Kan Takahama : D’abord parce que c’est proche de là où j’habite, et parce que le dialecte à Nagasaki est proche de celui utilisé dans ma ville natale. Bien que je réside maintenant dans une autre préfecture, l’île où je suis née appartenait à Nagasaki. Je pensais qu’il était bon de donner une impression générale en utilisant le dialecte local. Comme je le connaissais, c’était plus facile pour moi et ça donnait aussi une certaine ambiance à un endroit que je connais bien.



Il est donc plus simple de dessiner quelque chose que l’on maîtrise ?


Ken Takahama : C’est vrai que lorsqu’on travaille avec peu de temps devant soi on n’a pas à partir de zéro et à passer par une grande phase de documentation lorsque l’on traite un élément qui nous est familier. Ça rend les choses plus faciles.


Avez-vous eu quand même besoin de faire des recherches ?

Kan Takahama : Oui, j’ai lu beaucoup de livres d’histoires. J’ai aussi cherché beaucoup de photographies anciennes. J'ai aussi beaucoup travaillé à partir de cartes anciennes. Je travaille beaucoup à partir de cartes et de plans d'époque car pour dessiner des intérieurs du passé, par exemple, il est important de connaître l'architecture, où étaient situés les portes et fenêtres...


Vous dîtes avoir eu peu de temps pour réalisez l'ouvrage, combien de temps cela vous a-t-il pris ?

Kan Takahama : A peu près un mois de préparation, puis j'ai dessiné environ seize pages par mois pendant huit mois.




Votre éditeur était satisfait du travail accompli ?

Éditeur : Oui, j'ai trouvé que c'était un travail vraiment extraordinaire.

Kan Takahama : Mon éditeur n'intervient pas beaucoup dans le processus de création, il me laisse assez libre.


Est-ce que l'idée du plaisir était essentielle pour développer l'histoire ?

Kan Takahama : Si on regarde bien l'histoire, il s'agit de lieux de plaisir pour les hommes car pour les femmes, c'est plutôt difficile. Comme les femmes ne trouvent pas de plaisir dans ces activités, elles peuvent trouver un style de plaisir plutôt matériel, comme avoir beaucoup d'argent ou obtenir de beaux habits. Pour les hommes, c'est le plaisir physique et pour les femmes, un plaisir plus matériel.


Dès les premières pages, on rentre vite dans la Maison des Plaisirs : C'est très cru, on voit bien comment les choses se passent... Était-ce un choix de votre part de montrer la véracité des choses ?

Kan Takahama : En fait, c'était une volonté personnelle d'entrer directement dans cet univers et montrer la violence par des scènes directes. Je voulais commencer par un impact fort auprès du lecteur. Puis le récit évolue vers la présentation de sentiments, des sentiments amoureux et bien d'autres. L'éditeur me disait qu'il n'était pas nécessaire de faire tant de scènes érotiques, en général un éditeur dit le contraire à son auteur... (rires)
Je pensais au contraire répondre aux attente du lectorat et des éditeurs mais en fait, ce n'était pas la peine d'en faire autant.


Pour nous européens, les geisha symbolisent le mystère mais vous démystifiez cela. Est-ce que les geisha ont cette même aura auprès du peuple japonais ?


Kan Takahama : Il y a peut-être déjà une différence sur le terme de geisha en France et au Japon. Il y a une grande différence entre geisha et prostituée, surtout depuis la mi voir la fin du XIXème siècle. Déjà, les geishas sont des artistes, des danseuses ou des musiciennes par exemple, qui offrent le plaisir de leur art. Les prostituées, elles, offrent simplement leurs corps. Maintenant, il reste cet univers des geishas au sens artistes tandis que la prostitution est devenue autre chose. Comme on ne sait plus trop ce qui se passe autour des femmes qui se prostituaient et qui se prostituent encore, c'est peut-être davantage cet univers qui reste mystérieux aux yeux des japonais plutôt que celui des geishas. Ce n'est pas impossible de voir des geishas et découvrir leur art tandis qu'il est difficile d'approcher le milieu de la prostitution.



En effet, encore plus pour des étrangers...

Kan Takahama : J'ai une anecdote intéressante à ce sujet. L'ouvrage est d'abord sorti en Espagne et j'avais une crainte. Dans l'histoire, il y a cette jeune femme qui a une relation avec un étranger mais ce n'est pas un amour comblé. J'avais peur que voir cet amour non réalisé soit dérangeant pour le lectorat étranger, notamment parce que l'amour de cette femme pour l'étranger est volé par un japonais. En fait, l'éditeur espagnol m'a rassuré car pour un étranger, c'est hors de portée. Justement, le fait que cette femme ne puisse pas vivre un amour avec cet étranger la rend encore plus mystique. Peut-être que cette beauté qu'on ne peut faire sienne rend l'histoire plus intéressante et romanesque.


On a l'impression que les hommes japonais ont plus de mal avec l'étranger que la femme japonaise qui, elle, semble plus ouverte dans l’œuvre.


Kan Takahama : Oui, sans doute qu'il y avait un contact plus profond entre les japonaises et les étranger -certaines sont même parties à l'étranger avec ces hommes- tandis que les japonais avaient un sentiment plus protectionniste, ils pensaient qu'on les envahissaient. Du coup, peut-être qu'il avaient l'impression qu'on les envahissaient.


A votre avis, ce sentiment est-il toujours d'actualité aujourd'hui ?

Kan Tahama : Sans doute. C'est assez bizarre mais oui.


En général, on rencontre plus de japonaises qui ont épousé des français que l'inverse.

Kan Takahama : C'est peut-être les occasions de rencontre qui sont plus limitées. Il existe aussi certaines plaisanteries, on dit souvent que les étrangères sont trop grandes pour les petits japonais. (rires)
Les japonais ne savent pas forcément quoi faire devant ces français qui s'expriment plus librement, qui n'hésitent pas à donner leur avis sans craintes... (rires)



Quand vous racontez une histoire, vous le faites beaucoup sur un format one-shot. Est-ce un format qui vous convient ?

Kan Takahama : En général, le nombre de volumes est fixé à l'avance. A partir de ce nombre, on réfléchit au meilleur moyen possible de raconter l'histoire. Du coup le format ne me dérange pas.


Nous avons remarqué que votre style a beaucoup évolué, il est très "japonais" à nos yeux.


Kan Takahama : Oui, mon style a changé. Il peut paraître plus japonais car je dessine des titres historiques. Pour le reste, j'ai en effet l'impression d'avoir changé dans mon dessin.

Je me souviens maintenant de notre dernière entrevue où mon état de santé était plus délicat. Mais maintenant je vais mieux, je suis plus posée et j'ai même pu m'occuper de mes dents. (rires) Je ne prends plus de médicaments et je gagne mieux ma vie, ça facilite les choses pour vivre de manière plus sereine. je travaille beaucoup plus aussi.


Si vous deviez parler au lectorat français de l'intérêt de cet ouvrage, lequel serait-il ?

Kan Takahama : L'époque de la fin du XIXème siècle est un moment charnière, elle marque l'évolution de la médecine et l'apport des trouvailles médicales de l'occident qui change vraiment les choses au Japon. Jusque là, les gens mourraient jeunes, notamment les femmes des lieux de plaisir qui pouvaient avoir des vies courtes. Je pense que le fait que les gens vivent moins longtemps faisaient que les histoires d'amour pouvaient être tragiques. Les gens pouvaient tomber amoureux puis mourir rapidement. Même en Europe, cette position par rapport à la mort devait être présente, on gardait des objets pour se souvenirs des morts car on y était confrontés, et souvent jeunes. Je pense aussi que dans ce contexte là, cela créait des amours très purs et des situations tragiques. C'est ce que j'ai essayé de rendre dans cette histoire, car c'est très différent des amours contemporains. Je serai ravie si les gens pouvaient découvrir des amours de cette force à travers mon histoire.



Vous travaillez depuis quelque temps sur Nikuso no Lantern, pouvez-vous nous en parler ?


Kan Takahama : C'est une histoire qui commence en 1878 avec l'Exposition Universelle de Paris. Elle présente les modes de vie français et japonais à cette époque, à travers des personnages qui vont du Japon à la France. L'accent est mis sur des objets qui passent d'un pays à l'autre, c’est le début du "japonisme", l'arrivée des premiers produits japonais en France, et inversement.


Cette série est toujours en cours, savez-vous comment vous allez la développer ?

Kan Takahama : J'ai terminé la partie qui se passe au Japon, je démarre maintenant la partie qui a lieu en France. L'arc japonais est conté à travers le regard d'une jeune fille au contexte difficile, c'est à travers elle que les événements sont dépeints. La partie qui se déroule en France est développée à travers un personnage dont le père est étranger, on ne sait pas de quelle nationalité il est mais il se sent en décalage au Japon. Il utilise ce décalage pour se lancer dans des activités commerciales, en France notamment. Il y a un personnage plus présent de chaque côté, et il se passera des choses... (rires)


Vous êtes venue en Belgique faire un live drawing... Pouvez-vous nous en parler ?

Kan Takahama : Pour moi, c'était une première expérience totalement nouvelle. J'étais sur scène avec un orchestre de musique contemporaine, à dessiner en live aux côtés d'un autre illustrateur de bande-dessinée. C'était une expérience rafraichissante et agréable.


Merci en tout cas pour cet entretien et bon retour au Japon.



Merci à vous.

Remerciements à Kan Takahama, Corinne Quentin pour la traduction et aux éditions Glénat Manga pour leur gentillesse et leur disponibilité.

Mise en ligne le 06/04/2017.


Interview 3



Kan Takahama est une autrice plus que présente dans nos contrées depuis quelques mois. Outre ses ouvrages qui paraissent à un rythme très régulier, L'Amant étant justement sa dernière parution en date en France tandis que la parution de La Lanterne de Nyx se poursuit, la mangaka est aussi très présente sur les salons. Quelques mois après sa venue à Livre Paris 2019, elle était de retour au Festival International de la Bande-Dessinée d'Angoulême, célébrant justement la sortie de L'Amant.


Nous avons eu l'occasion de rencontrer l'artiste à plusieurs reprises, et ne boudons jamais notre plaisir quand il s'agit de la retrouver pour parler de ses travaux. Aussi, c'est une nouvelle rencontre autour de L'Amant, mais aussi autour du Goût d'Emma et de la Lanterne de Nyx, que nous vous proposons aujourd'hui.




Lors de notre dernière entrevue, nous n'avons pas eu le temps d'aborder Le Goût d'Emma, c'est l'occasion de remédier à ça. Comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?


Kan Takahama : Ça remonte à quelques années, alors je vais laisser mon agente répondre.


Corinne Quentin : Kan étant au Japon, c'est moi que les éditions Les Arènes ont contacté, car ils étaient à la recherche d'un dessinateur, sachant qu'ils avaient déjà le scénario d'Emmanuelle Maisonneuve et Julia Pavlowitch. Je leur ai proposés Kan, et le projet s'est fait. Ils ont été très content de ce choix.


Vous avez l'air de beaucoup apprécier la culture française. Ainsi, vous retrouver sur un ouvrage abordant la gastronomie du pays vous a-t-il particulièrement enthousiasmée ?


Kan Takahama : A l'Université, j'avais pris le français comme deuxième langue vivante. Aussi, quand j'étais plus jeune, j'ai fait un séjour linguistique d'un mois en France, chez l'habitant.


Depuis que j'ai commencé à dessiner, j'ai toujours eu beaucoup d'occasions de travailler avec la France. Ma position a beaucoup évolué, sachant que j'étais rêveuse par rapport à ce pays. Mais je continue de respecter cette culture et le pays qui m'accueille.



Bien que Le Goût d'Emma parle de la vie d'Emmanuelle Maisonneuve, pensez-vous qu'il y a un peu de vous dans le personnage ?


Kan Takahama : Peut-être, oui. Notamment quand Emma panique, c'est un peu moi. (rires)


Concernant La Lanterne de Nyx, c'est votre plus longue série à l'heure actuelle. A-t-elle représenté un challenge pour vous, sachant que vous êtes plutôt habituée aux histoires en un volume ?



Kan Takahama : Hmmm... Pas vraiment. La durée de l’œuvre est liée au système de prépublication japonais en feuilleton, dans les magazines. Quand on travaille pour la première fois pour une revue, on débute généralement par une parution en chapitres qui donneront un unique volume, au final. Si l’œuvre a suffisamment d'écho, on peut décider de prolonger sur une série plus longue. J'avais déjà des idées de projets plus aboutis, mais je n'avais pas encore eu la possibilité de les faire passer. Maintenant, mon éditeur me laisse davantage développer des histoires plus denses.


La Lanterne de Nyx est désormais terminé. Avec du recul, êtes-vous satisfaite de la série, dans sa globalité ?


Kan Takahama : Oui, j'en suis assez fière. J'ai fait une fin qui laissait en suspens le lecteur, mais me suis aperçue que cette conclusion était satisfaisante. Ça m'a rassurée. Mais vu que la série n'est pas encore finie en France, je n'en dirai pas plus. (rires)



Parlons maintenant de L'Amant, adaptation du roman de Marguerite Duras. Lorsque vous avez lu pour la première fois l’œuvre originale, quelles furent vos impressions ? Et, même s'il y a des éléments de réponse dans la postface de l'ouvrage, pourquoi avoir choisi ce roman plus qu'un autre ?


Kan Takahama : Le style de Marguerite Duras est puissant, et ses mots sont forts. Elle donne l'impression d'une position critique. Mais si on prend de la distance et qu'on regarde Duras avec un œil tiers, on se rend compte qu'elle était en position de faiblesse, ou de difficulté. Elle n'avait pas de moyens financiers, n'a pas été choisie par celui qu'elle aime et n'a pas été acceptée par la culture chinoise...

Quand elle décide de partir, c'est comme si on l'avait poussée à prendre cette décision, et c'est extrêmement triste ! J'ai eu l'impression que cette force qu'elle montre est une réaction à cette position de faiblesse.


Pas mal de lecteurs disent qu'ils n'ont pas vraiment aimé le roman, ou qu'ils se sont arrêté en cours de route. Mais je pense que Duras, derrière ces mots, voulaient exprimer encore d'autres choses. C'est ce qui était intéressant : essayer de découvrir ce qu'il y avait derrière ce roman, ce qu'elle avait dissimulé.


L'Amant parle beaucoup des conventions sociales d'époque, un thème qu'on retrouve dans vos autres œuvres, comme Le dernier envol du papillon. Est-ce un sujet qui vous interpelle personnellement ?


Kan Takahama : J'ai le sentiment d'avoir vécu ces situations plusieurs fois, à titre personnel. Dans notre époque contemporaine, moi-même, et y compris des amis, nous sommes trouvés dans ce genre de situation. Par exemple, une amie a eu une relation avec un chinois, mais la famille de ce dernier refusait que leur fils se marie avec une japonaise. Ce sont des cas de figure qui existent encore, de nos jours. J'ai aussi vécu ce genre d'expérience.



Une autre similarité entre L'Amant et vos autres œuvres, c'est la relation amoureuse complexe. On en trouve dans vos autres mangas, y compris dans La Lanterne de Nyx. Est-ce un type de relation que vous aimez développer ?


Kan Takahama : J'ai une assez longue expérience de l'alcoolisme, qui m'a entrainée dans des relations complexes et difficiles. Mais je sais que je ne suis pas la seule à avoir eu ce genre de liaison, alors peut-être qu'en parler me permet de toucher des personnes aussi concernées. Je reçois souvent des lettres de lecteurs qui ont retrouvé du courage grâce à mes œuvres. Ça a mis un peu de baume sur mes blessures. Je pense donc que raconter ce type d'histoires a du sens, ne serait-ce pour les lecteurs.


En France, nous vous voyons pour la deuxième fois sur une période assez courte, puisque vous êtes venue nous rendre visite au printemps dernier. Rencontrez-vous aussi vos lecteurs japonais, via des séances de dédicace ?



Kan Takahama : Oui, ça arrive. Mais j'ai réduit ce type de rencontre, tout comme j'ai réduit les échanges trop réguliers avec le lectorat, via les réseaux sociaux. Bien entendu, rencontrer ses lecteurs est une bonne chose, et cela permet des échanges intéressants. Mais je pense que c'est mieux encore de prendre plus de temps pour mon travail, afin de créer de bonnes histoires. C'est aussi bénéfique pour les lecteurs. (rires)



Revenons à L'Amant. Quelles furent les grandes difficultés dans l'adaptation du roman de Marguerite Duras ?



Kan Takahama : Au début, je pensais m'approprier l'histoire, et la retranscrire à ma manière. Mais, en cours de route, j'ai préféré rester fidèle au roman. J'avais commencé à écrire certains dialogues que j'ai fini par retirer.


Aimeriez-vous adapter une autre œuvre littéraire en manga ? Qu'elle soit française ou internationale...


Kan Takahama : Pour être franche, ce qui me plait le plus est de créer les histoires moi-même. Mais on apprend aussi beaucoup en adaptant l'intrigue de quelqu'un d'autre, donc pourquoi pas.


On y apprend deux choses, au choix : Soit à se plonger soi-même dans une histoire, soit, au contraire, à se retenir et laisser vivre l'intrigue existante.


Au Japon, vous avez récemment lancé un nouveau manga, Oogishima Saijiki. Sachant que nous ne connaissons pas encore le titre en France, pouvez-vous dire quelques mots autour de cette nouvelle histoire ?



Kan Takahama : C'est une histoire qui se déroule une dizaine d'année avant La Lanterne de Nyx, à la fin de l'époque d'Edo, les deux années avant le passage à l'ère Meiji. Le personnage principal est Tama, une jeune femme que nous avons vu enfant dans Le dernier envol du papillon, puis adulte dans La Lanterne de Nyx. Elle est née dans une maison close, et devra devenir prostituée arrivée à un certain âge. Dans ce manga, elle a 15 ans. Elle connaît son destin, mais reste encore relativement libre. On suit donc son histoire, avec en décor la fin de l'ère Edo. Certains personnages de La lanterne de Nyx y apparaissent, c'est vraiment toute une saga. (rires)



Justement, lors de notre interview précédente, vous nous aviez confié qu'il y aurait une troisième série dans le cadre du Dernier envol du papillon et de La lanterne de Nyx. Est-ce celle-là ?



Kan Takahama : Au début, cette troisième série devait être une autre histoire, mais ça a changé. (rires)


La lanterne de Nyx a eu plus de succès que prévu. Avec l'éditeur, nous avons donc opté pour cette histoire.



Remerciements à Kan Takahama, à son agente et interprète Corinne Quentin, ainsi qu'à Doriane Sibilet des éditions Rue de Sèvres pour l'organisation de la rencontre.

 

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