Virginité passé 30 ans (la) - Souffrances et désirs au quotidien

Critique du volume manga

Publiée le Lundi, 18 May 2020

Toshifumi Sakurai est un nom qu'en France on associe beaucoup à Ladyboy Vs Yakuzas, l'un des premiers succès de la barrée collection WTF?! des éditions Akata, une collection où on le retrouvera d'ailleurs cette année avec Bathtub Brothers. Mais on le connaît également dans un registre plus "sérieux", sous le pseudonyme Bargain Sakuraichi, un nom sous lequel il a signé au Japon des récits à vocation plus sociale. Ainsi, on lui doit une adaptation de La Métamorphose de Kafka parue chez Akata en février 2019... et, encore avant ça, en mars 2018, et toujours chez l'éditeur qui l'a fait découvrir en France, un manga-reportage de plus de 230 pages: La virginité passé 30 ans - Souffrances et désirs au quotidien.

D'abord prépublié au Japon entre octobre 2015 et juillet 2016 sur le site Leed Café avant de paraître en septembre 2016 en un tome relié aux éditions Leed Publishing sous le nom Manga Rupo Chûnen Doutei, ce manga adapte le livre Rupo Chûnen Dôtei, paru quelque temps auparavant aux éditions Gentosha et inédit en France. Il s'agit d'une étude sociologique réalisée par Atsuhiko Nakamura, un journaliste indépendant qui travailla d'abord un certain temps dans le milieu de l'aide à la personne (notamment aux personnes âgées), et qui est désormais surtout réputé pour des livres-reportages dont le plus connu est Namae No Nai Onnatachi ("Les femmes sans nom"), où il a dressé un portrait d'actrices X japonaises au fil d'entretiens avec elles.

Dans l'ouvrage qui nous intéresse ici, Nakamura a suivi un peu le même procédé, en s'entretenant avec différents hommes ayant tous un point commun: ils sont tous toujours vierge en ayant plus voire beaucoup plus de 30 ans, un phénomène également appelés ici "puceaux tardifs" et qui toucherait un quart des hommes japonais ayant entre 30 et 50 ans, soit plus de 2 millions de personnes... et cela ne fait que s'accentuer. Dans le manga de Bargain Sakuraichi, on découvre 8 portraits d'hommes concernés par ce problème, 8 vies réelles mises en images par le mangaka et dressant autant de manières de vivre la chose.

Soulignons bien qu'ici, il n'est pas question de remettre en cause ces millions d'hommes vierges, certains en ayant sans doute fait un choix de vie et le vivant très bien. Non: il s'agit de faire le portrait d'hommes ayant eu ou ayant encore des désirs de rencontres, de vie de couple, ou ayant été conditionnés par la société. Lesdits portraits sont assez variés, mais tous aussi édifiants les uns que les autres, en décortiquant les diverses raisons dans leur état et les conséquences. Ainsi découvre-t-on plusieurs problématiques ayant forcément conditionné ces individus: l'un a toujours été sur-couvé par sa mère (à tel point qu'à 80 piges passées elle lui masse les pieds) au point de se prendre pour le meilleur et de ne jamais se remettre en cause alors qu'il ne sait quasiment rien faire de ses dix doigts, d'autres sont des otakus solitaires qui ont choisi de fuir des traumatismes passés en se réfugiant dans des passions exclusives comme les animes ou les idols jusqu'à parfois vivre dans la précarité, d'autres ont vu leur vie déraper après un échec scolaire alors qu'ils se pensaient promis à un avenir brillant et ont réagi différemment (l'un s'est réfugié dans son imaginaire et ses fantasmes, un autre a tenté de se lancer en acteur porno pour qu'on le remarque jusqu'à une issue tragique...), un autre a suivi un parcours tel qu'il en est arrivé à passer la plupart de son temps sur le net à poster des commentaires haineux d'extrême-droite, un autre encore a tenté de se convaincre qu'il était homosexuel afin de fuir les femmes et la cruauté qu'elle sont pu montrer à son égard...

Ce que l'on pourrait reprocher à cet ouvrage, c'est qu'il ne s'intéresse qu'à des cas vraiment extrêmes, aux pires de tous, et qu'il aurait pu être également intéressant de voir d'autres cas. Et c'est un aspect que le style de Sakuraichi ne fait parfois qu'accentuer sans grande finesse: on se demande ainsi qu'elle est l'intérêt de les présenter régulièrement en train de lâcher des gros prouts, alors qu'ils sont déjà bien assez ingrats comme ça. Mais ces détails passés, chaque cas a vraiment des choses à dire sur la situation de ces hommes, mais aussi sur la société et ses dérives de manière générale. Des dérives qui peuvent être familiales, par exemple avec cette mère qui a beaucoup trop couvé son enfant depuis toujours au point qu'elle lui passe toujours tout (si bien qu'à 40 piges passées il est toujours un enfant-roi immature), avec des parents faisant peser sur leur fils le lourd poids de la réussite scolaire, ou avec une grand-mère ayant rabaissé en permanence son petit-fils au point d'avoir brisé toute confiance en lui. Mais des dérives qui sont également, bien souvent, de l'ordre de la société, et cela peut passer par bien des choses: la cruautés de camarades de classe adolescents se moquant de ceux qui ne sont pas comme eux, la victimisation des timides, des solitaires et de ceux qui n'ont pas un physique facile, l'inefficacité des rencontres arrangées où seul semble compter le physique et l'argent, la manière dont certaines tares de société peuvent mener à des dérives fachistes, l'hypocrisie de certains milieux des idols ou de l'animation enfonçant toujours plus leurs fans pour s'enrichir sur leur dos... Et puis, il y a tout simplement des dérives personnelles, avec les visons des femmes complètement à la ramasse que peuvent avoir ces hommes parfois bien nourris par leurs fantasmes et idéaux bien loin de la réalité. Mais il y a surtout l'idée que, pour ces individus, la remise en cause (quand elle est possible et que ce n'est pas la société qui les détruit à petit feu) semble difficile voire impossible. Il y a bien, dans cet ouvrage, une minorité de cas où les hommes semblent sur la bonne voie pour s'en sortir, car ils tâchent de se remettre en question et de faire la part des choses. Mais il y en a aussi qui apparaissent totalement comme des cas désespérés.

Et c'est aussi l'une des qualités de l'oeuvre: elle ne cherche pas à provoquer une empathie exagérée pour ces individus, et certains apparaissent même particulièrement détestables. Mais à chaque fois, il y a des explications à ce qu'ils sont devenus, une analyse assez poussée et qui se voit encore approfondie à chaque fin de cas, au travers de textes de Nakamura. Le trait de Sakuraichi, lui, entretient bien cet aspect, car il est à la fois réaliste (les décors sont, d'ailleurs, des photos), caricatural (vu qu'on a les photos de certains hommes dans les textes de fin de chapitre, on voit bien que le mangaka les a croqués fidèlement tout en exagérant un brin les traits), et surtout sans fioritures puisque nous est montré le touchant tout comme le plus dur et l'abject. Certains passages peuvent ainsi être éprouvants et choquants (à l'image du cas horrible d'un homme s'excitant sur une vieille dame sénile dans son bain), mais jamais gratuits car ils ont quelque chose à dire.

Servi dans un grand format sans jaquette soigné, avec une bonne qualité d'impression et une traduction claire d'Aurélien Estager, ce manga documentaire et social a dont bien quelques petites limites dispensables, mais s'avère passionnant pour tout ce qu'il décortique sur ces hommes et sur la société qui les conditionne, non sans parfois tirer la sonnette d'alarme.

   


Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

15 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






MN Actus
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