Royaumes Carnivores (les) Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 31 March 2017

Chronique 2 :

C'est bien connu : dans la savane, le roi des animaux, c'est le lion. Et il est tellement royal qu'en évoluant il a fondé une véritable tribu royale où le pouvoir se transmet depuis longtemps afin que les carnivores règnent en maître sur les autres espèces. Un règne sans pitié, dirigé d'une main de fer, et où les lions considèrent les végétariens uniquement comme leur garde-manger. Pour asseoir le règne du plus puissant des animaux, les autres carnivores comme les hyènes se sont alliés à eux... mais aussi, étonnamment, une seule espèce d'herbivores : les gazelles de Thomson. Si elles ne font pas partie du garde-manger de la tribu royale, c'est pour une seule raison : les lions n'aiment pas le goût de leur viande. Alors plutôt que de les dévorer, ils les ont asservies : les gazelles ne sont rien d'autre que des esclaves devant aider à bâtir l'essor de la tribu royale et servir de défouloir à la colère des puissants carnivores. Seulement, parmi les gazelles, Buena ne supporte plus cette situation où la cruauté et la tyrannie règnent, et naît alors en lui le profond désir de renverser l'ordre établi...

Publiée de 2014 à début 2016 dans le magazine Miracle Jump de Shûeisha aux côtés de Terra Formars, Jasmin est la toute première série professionnelle de Yui Hata. Plutôt courte puisqu'elle est bouclée en trois volumes, l'oeuvre vient agrandir le catalogue des éditions Akata, qui nous offrent par ailleurs une bien jolie édition faite d'un papier bien souple et assez épais, d'un effort toujours aussi impeccable de la part de l'éditeur sur l'immersive traduction des onomatopées, et d'un excellent travail de traduction et d'adaptation de Tetsuya Yano et de Nagy Véret qui font bien ressortir l'impact des scènes, l'engagement et la sauvagerie de l'ensemble.

Et de la sauvagerie, il y en a dès des débuts qui posent avec force l'atmosphère dure où règne la loi du plus fort, par le biais d'une mise à mort brutale et atroce de la plus innocente des figures. Pour bien appuyer ce cadre sans pitié, on peut dire que les choix visuels de l'auteur sont très bons, en premier lieu pour la densité qu'il parvient à mettre dans son trait assez brut et plutôt riche, ce qui sert efficacement les assez nombreux instants d'action et de tension. Mais aussi pour la part d'humanisation des animaux : si Hata reste bien fidèle au design de base des lions, gazelles, zèbres, hyènes et autres chacals, il a toutefois décidé de les amener à un certain stade d'évolution : leurs expressions faciales (surtout les yeux) véhiculent beaucoup d'expressivité, ils sont capables de se déplacer en bipédie... Choix d'autant plus intéressant que le récit de ces animaux ne cesse de nous pousser à nous interroger sur le fonctionnement de notre propre espèce humaine.

Sous le regard de Buena, le récit s'applique à faire ressortir le système imposé par la tribu royale. Un système ne montrant absolument aucun respect pour la vie, où les herbivores servent uniquement de nourriture, où certaines autres espèces carnivores comme celle des hyènes se sont mises au service de la tribu royale pour être en sécurité et se contenter de manger les restes sans effort, où les gazelles ne sont pas mangées ni tuées mais n'ont pas de liberté puisqu'elles sont esclaves et s'en content pour ne pas se faire tuer. Nourriture facile, "confort" et sécurité contre absence de liberté d'agir et de penser et de dignité, voila en somme une forme de dictature propice à la réflexion tant elle peut rappeler bien des dérives humaines contemporaines.
Comme dit à un moment dans le tome, la tribu royale, enfoncée dans son pouvoir et sa puissance, a sans doute perdu la raison, le récit allant alors jusqu'à accuser en filigranes une espèce s'enfonçant dans des richesses inutiles et devenue incapable de se contenter de ce que la nature offre, ce qui là aussi rappelle notre espèce : tendance à s'empiffrer au lieu de manger ce qui nous suffit au risque de voir des espèces s'éteindre, vertus gastronomiques poussant à commettre les pires atrocités (dans le tome il y a la technique de faisandage des herbivores tout bonnement horrible, dans notre réalité on pourrait évoquer bien des choses ne montrant aucun respect pour les animaux)... Yui Hata met en cause ce rapport négatif à l'alimentation.

Dans ce cadre où la vie est constamment bafouée et où son espèce est réduite à l'esclavage et a perdu sa dignité, quelque chose bout donc de plus en plus en la gazelle Buena. Il se sent pathétique, ignoble, lâche, encore plus quand en face d'autres espèces comme les zèbres luttent fièrement et dignement quitte à mourir pour protéger les leurs (enfants en tête). Ce premier volume sert à faire s'éveiller en lui une bonne fois pour toute son désir de révolte, de renversement de l'injuste ordre établi : la frêle gazelle ne se laissera plus faire par les puissants... mais il va lui falloir trouver des alliés, car on ne mène pas une révolution seul !

Sur ce dernier point, on appréciera une chose : Yui Hata évite habilement d'être totalement manichéen et de se contenter d'opposer méchants carnivores et gentils herbivores, puisque certains alliés de Buena pourraient bien se trouver du côté des carnivores. Dans un premier temps, il y a la hyène tachetée Zon, qui sent bien que la tribu royale a perdu les pédales à cause du pouvoir et de la puissance, si bien que même s'il peut rester dans le confort et la sécurité, il a le sentiment d'être lui aussi un esclave de cette société. Mais il y a surtout une figure qui va occuper une bonne partie du tome et forger la détermination de Buena qui va alors vouloir la retrouver : la "démone blanche", guépard blanche qui a un compte à régler avec la tribu royale, qui ne mange alors que des lions, et qui en impose d'emblée ! Dernière de son espèce à cause des lions qui se sont empiffrés de la délicieuse chair de tous les siens, elle a fait le choix de rester quadrupède quand tous les animaux se sont mis à la bipédie (clin d'oeil à l'importance de rester fidèle à ses racines ?), ce qui lui a valu de développer une grande rapidité et une belle force. Autant dire que cette charismatique figure pourrait être l'alliée de choix pour la révolte voulue par Buena... mais ça, seule la suite nous le dira !

En attendant de voir cela, Les Royaumes Carnivores s'offre donc une très bonne entrée en matière, en posant un univers réussi et des basses suffisamment solides. On attend la suite avec beaucoup de curiosité, en espérant que la brièveté de la série ne sera pas un handicap, tant les ambitions de révolution de Buena sont grandes.


Chronique 1 :

Les éditions Akata ont le chic pour dénicher des licences surprenantes. La dernière série en date de l’édition est la première œuvre du mangaka Yui Hata : Les Royaumes Carnivores. Titre achevé en trois volumes, il fut initialement prépublié dans le mensuel Miracle Jump à partir de 2014. Et si le manga n’appartient pas au catalogue WTF ?! d’Akata, c’est bien son approche surprenante, porteuse de thèmes plus graves qu’il n’y paraît, qui a de quoi séduire.

La savane est dirigée par la Tribu Royale, une véritable dictature imposée par les lions qui n’ont de cesse de chasser pour se mettre un bon gibier sous la dent. Mais leur gourmandise les pousse à chasser et tuer de plus en plus, piquant toujours plus leur arrogance au point de ne vouloir que de la viande succulente sous la dent. C’est dans ce contexte que la Tribu Royale a pris en esclavage les Gazelles de Thomson qui, en échange d’un dur labeur, sont épargnées, au prix de leur dignité. Mais parmi elles, certaines Gazelles commencent à se soulever dont Buena dont la fureur va jaillir lorsque les lions vont rentrer de leur dernière chasse, amenant avec eux des zèbres et trois de leurs jeunes enfants dont les heures sont désormais comptées. Mais comment se soulever à cette tribu si puissante avec sa force de gazelle et libérer les trois petites créatures de ce funeste destin de gibier ?

On peut attribuer aux Royaumes Carnivores une intrigue assez simple, celle d’un jeune rebelle qui s’oppose à une dictature et qui, malgré son faible pouvoir, va chercher à la renverser. Mais toute l’originalité de premier volet de la trilogie de Yui Hata passe par ses personnages, des animaux humanisés et hiérarchisés en fonction de leur espèce et surtout de leur catégorie alimentaire. Celle-ci vient remplacer les classes sociales traditionnelles et apporte une grande cohérence à l’univers : ainsi, ce ne sont pas les plus faibles qui sont brimés, mais ceux qui se situent en bas de l’échelle alimentaire. Et pour survivre, nul autre choix que de se soumettre à un souverain sans scrupules quand il s’agit de se remplir l’estomac.

Le premier volet de l’épopée de Buena constitue d’abord un divertissement rythmé et haletant qui ne laisse pas vraiment souffler son lecteur sur ce premier tome. Au cours de celui-ci, la survie sera le maître mot et pour y parvenir, il faudra payer des sacrifices, ruser, et parfois compter sur une aide qu’on n’attend pas. Alors, chaque chapitre est une épreuve et est soumis à une certaine tension. Difficile donc de refermer l’ouvrage avant de l’avoir terminé, ne serait-ce pour connaître le sort de ces trois pauvres jeunes zèbres pour lesquelles on se prend d’une profonde pitié dès leur apparition. La rébellion de la jeune gazelle n’en est qu’à ses balbutiements, mais passe par une première grande confrontation qui va poser toutes les bases du récit et nous aide à cerner l’univers créé par le mangaka. On pourra s’amuser à positionner des archétypes humains sur chaque personnage par rapport à ce qu’il représente, preuve qu’il y a d’intéressantes idées derrière la métaphore de l’animal, mais c’est dans les thèmes qui émergent rapidement de l’ensemble du tome que ces métaphores vont prendre un réel sens, car dans Les Royaumes Carnivores, ce n’est pas pour rien si les animaux remplacent les humanoïdes.

Nous parlions plus tôt des trois petits zèbres menacés d’être dévorés par la Tribu Royale, et ce n’est pas anodin. Le thème phare de ce premier tome, et peut-être de l’ensemble de la série, est d’un engagement qu’on voit peu dans le manga : le gaspillage alimentaire du côté de la viande, donc des animaux. Il ne faudra pas longtemps au lecteur pour remplacer le clan des lions par les humains d’une société capitaliste moderne, toutes les espèces qui entoureront la Tribu Royale seront alors un moyen de remettre leur mode de vie, arrogant et sans âme, en question. La présence des petits zèbres vient ainsi appuyer leur culpabilité et à ce titre, difficile de prendre leur partie. L’entrée en scène de la « démone blanche » vient ensuite en rajouter une couche et apporte un discours plus mesuré : celui de respecter ses choix gastronomiques en étant respectueux de l’environnement. Le discours de Yui Hota est d’autant plus marquant qu’il jaillit de manière toute naturelle sur les planches, par la simple humanisation d’espèces animales. Et au-delà de la quête de Buena, c’est bien le message du mangaka qui interpelle et nous fait nous questionner sans grand mal, sans pour autant tomber dans la propagande.

Et en parallèle, le récit explore différents sujets, dont la dictature, ici symbolisée par les horreurs perpétrées par la Tribu Royale. La fin de tombe se montre plus intéressante à ce sujet par sa manière d’aborder la hiérarchie et les querelles internes qui peuvent exister au sein du groupe. De nouveaux personnages prennent de l’importance à tour de rôle et, ainsi, on ne suivra pas seulement la rébellion de Buena mas aussi les tensions qui évolueront au sein du clan des lions.

Les Royaumes Carnivores, c’est un style visuel qui s’adapte aux événements de son récit et à ce titre, les scènes violentes sont légion, aussi bien graphiquement que moralement tant la tension autour de la survie de certains personnages est forte. Yui Hata est sans tabou dans la représentation des scènes d’affrontements, très dynamiques globalement, mais aussi sanglantes. A ce titre, il est assez étonnant qu’Akata n’indique aussi prévention sur l’ouvrage, certaines scènes où les tripes des victimes ressortent ne pouvant être destinées à l’ensemble du lectorat.
Toujours du côté du coup de crayon, l’effort fait par l’auteur dans son humanisation visuelle des personnages est saisissantes. Retranscrivant sur son bestiaire des caractéristiques propres à certains stéréotypes du manga en général, il parvient aisément, par son trait, à mettre en avant la personnalité de chaque animal et à différencier efficacement les créatures d’une même espèce qui ont un besoin scénaristique d’être mis en avant. Ainsi, un zèbre peut se montrer d’un grand charisme par son apparence et un lion horripilant au possible.

Côté édition, Akata nous livre une excellente copie grâce à la traduction efficace de Tetsuya Yano. L’ouvrage, lui, est assez épais et bénéficie d’un papier de qualité, c’est un sans-faute éditorial donc.

Dès son annonce, Les Royaumes Carnivores s’apparentaient comme un titre curieux qui ne déçoit pas dans ce premier volume. Récit d’action centré sur une rébellion tentant une approche originale, celle des animaux humanisés, le récit séduit rapidement par son ampleur et ses thèmes qui poussent vers des questionnements naturels et qui ont le mérite de ne pas partir dans le discours moralisateur. Le manga de Yui Hata s’intègre alors parfaitement au catalogue engagé de l’éditeur et représente sur ce premier tome une lecture aussi palpitante qu’enrichissante.

Critique 2 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16 20
Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

17 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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