Octave Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Mercredi, 06 May 2020

Chronique 2

Depuis quelques temps, l'éditeur Taifu a à cœur de développer son catalogue Yuri. Citrus, bien que très moyen, fut un bon départ pour ce renouveau, le titre étant suffisamment grand public pour attirer l'intérêt de nombreux et nombreuses lecteurs et lectrices (chose qui fut renforcée via l'adaptation animée du titre, en 2018). Depuis, nous avons vu paraître le très doux Kase-san, tandis que même Kana s'est intéressé à la tendance avec Bloom Into You, bien qu'il s'agisse en réalité d'un seinen. Plus récemment, Taifu s'est orienté vers un pan différent du yuri avec Netsuzô TRap, sur lequel chacun se fera son avis tant le titre fait dans le malsain volontaire.

Mais avant Netsuzô Trap, un autre manga est venu garnir la collection Yuri de Taifu : Octave. Derrière ce titre se cache le seinen de Haru Akiyama, que nous avons découvert en France par la même occasion. Pré-publié entre 2008 et 2010 dans le magazine Afternoon de l'éditeur Kôdansha, au Japon, il est achevé en six volumes.

Yukino Miyashita n'a pas une vie franchement épanouissante. Ancienne membre d'un groupe d'idol féminin, son retour sur les bancs du lycée fut plus que houleux. Elle a aujourd'hui intégré la vie active en tant qu'assistante dans l'agence d'idol qui produisait autrefois son groupe, mais demeure vierge et souffre d'un cruel manque de confiance en elle. Seule et jetant un regard acerbe sur la société, notamment les Hommes, Yukino n'est pas heureuse dans cette vie. Mais les choses commencent à changer après sa rencontre avec la belle Setsuko Iwai, dans une laverie. Celle-ci est musicienne et montre vite un intérêt pour Yukino, jusqu'à lui montrer les joies des rapports charnels...

Au milieu des histoires pétillantes ou aguicheuses publiées par Taifu, Octave surprend d'entrée de jeu par une tonalité différente. Le titre narre la vie de Yukino, une jeune femme seule et déprimée, dont le manque de confiance n'empêche jamais d'avoir un regard cynique sur ce qui l'entoure, qu'il s'agisse de son entourage qui la délaisse où la perversité masculine, en passant par ses camarades qui l'ont jugée pour sa modeste carrière d'idol lorsqu'elle était adolescente. Et c'est très rapidement que l'ambiance du titre et sa maturité font mouche, ce premier opus mettant rapidement en avant le discours sociétal de Haru Akiyama, tout en décortiquant une tête d'affiche qui s'attire notre compassion. Il y a tout un côté acide dans ce premier opus tant celui-ci se montre pessimiste dans une grande partie, ce qui capte forcément notre intérêt tant la mangaka semble avoir des choses à dire par le prisme de son héroïne.

Pourtant, la lumière apparaît progressivement, quand la relation entre Yukino et Setsuko prend de l'importance, jusqu'à virer rapidement dans la romance. Une romance qui n'est d'ailleurs pas idéalisée pour l'instant, les deux femmes faisant aussi parler leur libido, tandis que leur relation ne reste jamais à un statut quo. La thématique du sexe prend d'ailleurs une grande place dans ce premier opus, puisque l'histoire d'Octave est aussi celle de la découverte des rapports charnels par Yukino qui, rebutée par les hommes, découvre ce qu'est faire l'amour avec une femme, et la légitimité de l'acte. Tant de questionnements pertinents dans une société patriarcale qui ne jure que par les rapports hétéronormés, et dont le mérite est de ne jamais apporter de jugement de valeur, mais simplement narrer les pensées et les choix d'une héroïne vouée à s'épanouir dans cette nouvelle relation. Alors, Yukino devient de plus en plus passionnante et attachante au fil des pages, le dernier segment du volume nous offrant même une scène d'une touchante sincérité, confirmant déjà le développement de la tête d'affiche de la série.

Aussi, il convient de parler du trait de Haru Akiyama, totalement conforme avec les idées engagées développées au sein de ce premier tome. Si Octave nart un amour entre deux femmes et montre sans tabou leurs rapports sexuels, la mise en scène ne se veut jamais voyeuriste. Même chose pour la représentation des personnages en tant que corps humains : ces derniers n'ont pas à émoustiller le lecteur ou à s'ancrer dans des critères du culte du corps, aussi les demoiselles présentes n'ont rien de longiligne. Au contraire, elles présentent les formes que tout corps humain possède, et que la société a tendance à vouloir cacher. Un élément d'esthétique qui renforce le message du récit, tout en lui conférant une belle aura visuelle. Car derrière ça, Haru Akiyama présente un climat entre douceur et inquiétude, notamment parce qu'elle insiste sur les mines pleines de déception de Yukino à de nombreux instants... mais aussi sur ses expressions de joie quand les moments sont propices. Le tout via un trait fin, sur des planches globalement épurées, ce qui donne un cachet certain au récit sur le plan graphique.

Côté édition, Taifu livre une bien bonne copie. On apprécie le choix d'un papier couché mât pour la couverture, ainsi que la présence de pages couleur en début de titre, tant celles-ci montrent un aspect nouveau de la pureté du style de la mangaka. Pour le reste, nous avons affaire à un papier de bonne qualité, et à une traduction de Nicolas Pujol qui semble très honnête, notamment parce que le ton du texte s'adapte totalement à l'ambiance de ce début de récit.

Série mature dans cette première approche, impactante dans les thématiques balayées et tournant autour de figures complexes et attachantes, Octave offre un volume d'ouverture captivant par sa densité, et merveilleux par l'esthétique de la mangaka, d'une grande pureté mêlée à de la sincérité. C'est sans sourciller qu'on suivra Yukino et Setsuko dans cette aventure humaine, déjà brillante sur ce simple premier tome.


Chronique 1

Dernière nouveauté de Taifu Comics pour l'année 2019, initialement prévue à partir de fin octobre avant de connaître un report de quelques semaines, la série Octave vient enrichir la collection Yuri de l'éditeur, peu de temps après l'arrivée de Citrus+, et en attendant Netsuzô Trap - NTR en début d'année prochaine. Toutefois, cette première oeuvre de Haru Akiyama être publiée en France n'est pas à proprement parler un yuri: elle a effectivement été prépubliée de 2008 à début 2011 dans un magazine seinen, l'Afternoon de Kôdansha, aux côtés de série comme Ah! My Goddess, Eden ou encore Mushishi.

Ici, nous voici plongés aux côtés de Yukino Miyashita, une jeune femme qui, depuis toute petite, avait un rêve: celui de devenir idol, de porter plein de beaux costumes et de vendre du rêve à ses fans autant que ses propres idoles ont pu lui en vendre dans sa plus tendre jeunesse. Dès l'âge de 15 ans, elle a pu frôler ce rêve... mais seulement le frôler, car She'sn, le groupe de 4 idols dont elle faisait alors partie, n'a jamais vraiment percé et s'est rapidement éteint. Se confrontant de face aux difficultés et aux faces sombres de ce milieu où seules quelques-unes percent, elle a fini par retourner à sa vie de lycéenne en province, mais en ne s'y intégrant plus jamais, ses camarades ayant littéralement changé de comportement envers elle, si bien qu'elle a fini par lâcher ses études. Aujourd'hui jeune adulte, elle a fini par trouver un travail d'assistante dans l'agence où elle avait fait ses quelques pas d'idol, mais elle vit sans passion. Elle n'a plus de rêve, plus d'amis, est enfoncée dans sa solitude... Du moins, jusqu'au jour où, en allant dans la laverie près de chez elle, elle croise la route de Setsuko Iwai, une femme de 22 ans étant elle aussi déjà passée à la télévision et ayant travaillé dans le milieu de la musique. Sans encore le savoir, Yukino risque de voir sa morne vie sublimée par sa rencontre avec cette demoiselle qui lui montre vite un intérêt particulier...

Dans ce premier tome, Haru Akiyama nous livre en premier lieu, à travers Yukino, le portrait d'une jeune femme qui n'a plus la moindre illusion.
Côté show-business, son rêve d'idol n'a été qu'un pétard mouillé, où elle a vite été confrontée aux difficiles réalités du milieu, entre côté très select (il n'y a qu'une poignée d'élues), obligation de se plier à certaines exigences pour se tailler sa place au risque de se trahir soi-même, demandes de magazines pour poser en maillot voire nue, des choses qu'elle a refusées...
Côté amitiés, ses camarades du lycée lui ont offert une toute petite popularité quand elle a eu un semblant de succès avec son groupe, avant de faire aller bon train toutes les rumeurs possibles autour de ce qu'on a l'habitude de penser des idols. De ses années lycéenne,s elle 'na gardé qu'une seule amie, Ryôko. Et vis-à-vis de ses trois anciennes compagnes de She'sn, elle est en perdition.
Côté travail, elle vivote sans passion avec son job d'assistante, commet des bourdes, refuse des demandes parfois déplacées avec nonchalance.
Et côté sentiments, elle n'a jamais connu qui que ce soit. Bien que très jolie, elle est toujours vierge, et ressent même une certaine forme de crainte ou de dégoût envers les hommes, ces hommes qui lui font parfois des propositions bizarres et qui, sans même s'en rendre compte, ne regardent jamais son visage et laissent machinalement leurs yeux aller un peu plus bas...

A travers une narration assez introspective sur Yukino, en nous invitant à suivre pas mal de ses pensées, de ses interrogations, de son ressenti, la mangaka dépeint une jeune adulte comme il peut finalement en exister pas mal: quelqu'un dont les rêves ont été brisés, doucement étouffés, qui a le sentiment de n'avoir sa place nulle part et de n'être utile à personne. Et qui, alors, vivote en peinant à donner un sens à sa vie. C'est encore plus le cas quand on continue d'en découvrir plus sur elle et sur son entourage, notamment au travers des 3 filles qui formaient son groupe avec elle et qui ont pris des voies assez différentes mais toujours liées au milieu du spectacle, l'une ayant pu relancer sa carrière musicale en solo en effaçant tout ce qui a pu se passer avant, l'autre cherchant une forme d'épanouissement et de sincérité en se lançant dans le porno... C'est en suivant tout ça que Yukino continue de s'interroger, mais si elle se sent perdue, elle trouve toutefois petit à petit quelque chose de salvateur en Setsuko, jeune femme qui s'intéresse à elle, dont elle va se rapprocher, et qu'elle va découvrir peu à peu de coeur et de corps...

Les débuts de la relation entre les deux jeunes femmes est vraiment bien dépeinte. Tout commence par un intérêt prononcé de Setsuko pour le joli minois de Yukino, puis par une Yukino qui finit par se laisser aller entre ses mains si fines, douces et agiles... mais très vite, on voit bien qu'autre chose de plus profond se développe entre elles deux, entre une femme qui n'avait jamais connu la moindre relation jusque-là, et une autre qui a déjà expérimenté pas mal autant avec des hommes qu'avec des femmes, mais qui se découvre là un amour paraissant réel. Attachante, Yukino, a d'abord des doutes au début, assume même assez mal le fait d'avoir vite couché avec Setsuko au point d'ensuite essayer d'éviter de la croiser. Mais c'est une situation qui va vite évoluer, et enfin quelqu'un semble apporter un réel intérêt en cette idol ratée, enfin Yukino trouve une personne pour qui elle semble compter... même s'il lui faudra encore du temps pour s'affirmer et pour tout accepter, par exemple quand Setsuko lui dit sans détours avoir déjà eu des relations avec des hommes.

Le récit est fin, juste, réaliste et mâture, d'autant plus dans son rapport au sexe qui est omniprésent. Akiyama aborde ces questions-là de front, sans tabou mais tout de même avec une certaine pudeur. Des personnages couchent ensemble, Yukino se masturbe et se pose pas mal de questions (qu'est-ce que ça fait de coucher avec quelqu'un quelle sensation ça peut faire de tenir un sexe masculin, etc), avec ses connaissances féminines elles parlent pas mal de tout ceci... Rien de plus normal. Mais ce n'est jamais gratuit. Toutes les interrogations de Yukino ont quelque chose à dire sur elle et sur son état d'esprit. Ses discussions avec les autres personnages féminins témoignent d'autres façons de voir les choses. Quant aux quelques scènes érotiques, elles sont le témoin privilégié des évolutions ayant lieu en la jeune femme. Par exemple, les gestes doux, tendres, attentionnés de Setsuko pendant l'acte, au-delà de dépeindre un érotisme mûr, montrent bien que Yukino a enfin le sentiment que quelqu'un prend soin d'elle, qu'elle compte pour une personne.

Au-delà de ça, visuellement l'autrice dévoile un trait fin, assez doux et tendant un peu à l'épure. C'est très agréable et ça porte efficacement la tonalité assez adulte et introspective du récit.

Octave démarre donc d'excellente manière, Haru Akiyama lançant avec beaucoup d'application un portrait de femme réaliste et juste, jusque dans son abord sans tabou du sexe qui n'est jamais gratuit. Du côté de l'édition, on a un bon travail de Taifu, avec une jaquette fidèle à l'originale japonaise, 4 premières pages en couleurs, une bonne qualité de papier et d'impression, de bons choix de police, et une traduction très claire de Nicolas Pujol qui n'a aucune difficulté à retranscrire le ressenti des personnages.
   

Critique 2 : L'avis du chroniqueur
Takato

16.5 20
Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16.5 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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