Métamorphose (la) - Actualité manga

Métamorphose (la)

Critique du volume manga

Publiée le Mardi, 22 October 2019

Bien connu en France pour le complètement dingue Ladyboy VS Yakuzas qui faisait partie des tous premiers titres de la collection WTF?! des éditions Akata, Toshifumi Sakurai est également un auteur qui poursuit une carrière plus "sérieuse" sous son autre nom de Bargain Sakuraichi. Et après avoir proposé en mars 2018 La virginité passé 30 ans, une mise en images d'une analyse sociale, Akata a continué, en février de cette année, de nous faire découvrir cette autre facette de l'auteur en publiant son one-shot Henshin, paru au Japon chez Futabasha en 2009, et qui n'est autre qu'une libre adaptation d'une nouvelle culte: La Métamorphose de Franz Kafka, sans doute l'un des écrits les plus célèbres du romancier.

Conçue en 1912, la nouvelle initiale est, encore aujourd'hui, très étudiée et analysée, si bien que ses interprétations sont extrêmement nombreuses, y compris à travers les adaptations qui ont pu en être faites. Bargain Sakuraichi ne déroge pas à la règle, mais son interprétation dénote quelque peu, en ceci que le mangaka a fait le choix de se placer du point de vue du père du héros Gregor, là où l'oeuvre d'origine se concentre sur le point de vue et les pensées de Gregor lui-même.

Et il s'agit d'une très bonne idée, dans la mesure où le mangaka reste très fidèle aux différents événements de la nouvelle, tout en apportant un aspect inédit à travers un travail plus appuyé et plus profond sur ce paternel passant par toutes les émotions, par tous les comportements. Quand on connaît déjà la nouvelle d'origine, revivre l'histoire sous ce point de vue inédit ne manque pas d'intérêt, tant on a ici une vision assez aboutie de ce père, tantôt pathétique et méprisable dans son comportement envers son fils qu'il rejette suite à sa transformations, tantôt égoïste dans certains comportements, tantôt drôle à son insu dans certaines situations, tantôt presque touchant dans ses rares élans d'inquiétude. Alors, certes, le mangaka exagère certains traits de caractère qui sont assez typiques de son travail, on pense ici essentiellement à la pointe de perversité qu'il dégage régulièrement (et cela dès le début, avec l'érection qu'il a au réveil après avoir rêvé de sa jeune domestique Anna), mais globalement la visions et les ajouts effectués par rapport au récit initial sont intéressants, car ils témoignent bien de toute l'ambivalence de ce père, mais aussi de la mère et de la soeur de Gregor, qui ont bien du mal à se faire à la situation, au point d'être souvent méprisants ou détestables vis-à-vis de celui qui était pourtant jusque-là un membre aimant et aimé de leur famille.

Ce qu'on comprend aussi à la lecture, c'est que, comme dans la nouvelle initiale, la transformation est loin, très loin de concerner uniquement Gregor, sa métamorphose physique à lui étant d'ailleurs faite dès les premières pages. La métamorphose/transformation) concerne aussi tou(te)s celles et ceux qui le côtoient et qui changent de comportement face à lui, que ce soit sa famille, ses employeurs qui le rejettent sans autre forme de procès que ses a priori mauvais rendements... Un point assez critique sur notre société, aliénante et déshumanisée, que le mangaka appuie encore plus via quelques enrichissements découlant du parcours personnel du père pour tenter de subvenir aux besoins des siens.

Visuellement, la patte de Sakuraichi/Sakurai est tout de suite identifiable, et le mangaka ne se trahit aucunement ici. On retrouve ses designs proches du grotesque voire de l'absurde, ce qui colle bien au récit de Kafka, d'autant que certaines expressions faciales et silhouettes hirsutes (qui, parfois, ne sont pas sans rappeler les visages les plus barrés de Minoru Furuya) accentuent le tout. Les décors sont bien présents et soignés, en particulier celui de la maison. Et le design de Gregor métamorphosé est réussi, le mangaka cherchant beaucoup à le déshumaniser réellement, ce qui est d'autant plus déstabilisant quand on a en tête qu'il y a encore peu de temps il était un humain normal au sein de sa famille. Qui plus est, cela permet aussi au mangaka d'éviter tout aspect larmoyant.

Le seul petit regret dans tout ça: probablement le fait de ne jamais suivre le ressenti de Gregor, du fait du choix de Sakuraichi de se focaliser sur le père. Mais pour ça, il suffit de lire ou de relire la nouvelle d'origine.

Au final, Bargain Sakuraichi, malgré quelques petits excès typiques de son style, offre là une très intéressantes réappropriation de la nouvelle de Kafka. Loin de faire un copier-coller, le mangaka offre un enrichissement réussi en se focalisant sur le père du héros, tout en restant fidèle aux événements mais aussi aux thèmes qui peuvent être trouvés dans la nouvelle.

Du côté de l'édition, Akata livre un très bon travail, notamment grâce à la traduction d'Aurélien Estager qui est bien conçue, à la fois dans l'esprit de la nouvelle et efficace dans le rendu du caractère et du comportement des personnages. Le papier allie souplesse, épaisseur et absence de transparence, l'impression est de bonne qualité, et la jaquette sobre est réussie.
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

15 20
Note de la rédaction






MN Actus
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