Kushi Vol.1

Le lac sacré

Critique du volume manga

Publiée le Lundi, 06 Febuary 2017

Découvert en France en 2011 avec le poignant récit en 9 tomes La Balade de Yaya, Golo Zhao a, depuis, fait son petit chemin : on lui doit aussi Entre ciel et terre (dont on espère toujours le 3ème et dernier tome) et le recueil Passeur d'âmes en 2014 chez Cambourakis, les one-shot Au gré du vent et Hello Viviane en 2016 chez Pika... En 2017, le jeune artiste chinois revient chez l'éditeur qui l'a fait connaître, les éditions Fei, et collabore à nouveau avec le scénariste français Patrick Marty (qui avait déjà travaillé sur Yaya) afin de nous offrir une nouvelle série jeunesse d'ores et déjà prévue pour se boucler en 4 volumes. Ainsi, le volume 2 est prévu pour avril 2017, le tome 3 pour septembre, et le volume 4 pour janvier 2018. Tout comme Yaya, Kushi adopte un format à l'horizontale, ainsi qu'un dessin entièrement en couleurs.

Quand on évoque la Chine, la Mongolie-Intérieure (à ne pas confondre avec le pays Mongolie) n'est sans doute pas la première contrée à laquelle on pense, ou en tout cas elle est très loin d'être la plus connue. Eloigné de bon nombre des grandes agglomérations chinoises (sa principale ville, Hohhot, compte moins de 2 millions d'habitants, et seulement deux villes dépassent le million), ce territoire fait partie des cinq régions autonomes, et s'étend assez largement au nord du pays en étant frontalier avec la Mongolie, tout en remontant un peu plus haut, à la frontière russe, jusqu'au fleuve Amour. Si elle est connue pour accueillir une partie du célèbre désert de Gobi, cette vaste contrée recèle également hauts plateaux, plaines et steppes.

C'est dans ces steppes que le lecteur est plongé, au sein d'un petit village reculé, en 1985. Alors que le territoire doit s'adapter petit à petit aux prémisses de l'arrivée de la civilisation moderne, la jeune Kushi préfère largement plus la nature à l'école. Il faut dire que l'école, elle s'y ennuie : la jeune fille est étonnamment surdouée, et ce n'est pas le seul point sur lequel elle étonne. Orpheline, apparue mystérieusement dans le village alors qu’elle n’était qu’un bébé, désormais élevée par la vieille chamane du village Bayan, la turbulente enfant est considérée par bon nombre des autres villageois comme le mouton noir de sa communauté, comme une présence funeste, une sorcière. Et c'est bien pour ça qu'elle préfère largement aller vivre en harmonie avec la steppe, uniquement accompagnée de son cheval Altan, de sa chienne sauvage Khulan que les villageois considèrent comme un animal maudit et dangereux et qu'ils préféreraient voir mort, et parfois par Tilik, un gamin à qu'elle aide à faire ses leçons et qui semble très attaché à elle.
Seulement, la belle steppe risque fort de voir son fragile équilibre brisé par les agissements d'un homme sans scrupules : Bold, escroc local, bien décidé à profiter de sa vision du progrès pour s'enrichir en exploitant sournoisement les terres. Dynamiter les poissons d'un lac sacré ne lui ait pas peur, tout comme fomenter la future élimination du village pour créer un complexe qui lui permettrait de devenir encore plus riche. Mais l'intrépide Kushi lui met régulièrement des bâtons dans les roues, et pour parvenir à ses fins il lui faudrait d'abord se débarrasser de cette gêneuse...

Kushi joue sur un créneau classique mais ici très efficace : l'opposition entre les traditions locales à l'arrivée galopante de la modernisation, avec des visions parfois très particulières du progrès. La confrontation entre la richesse purement pécuniaire de Bold, et la richesse ancestrale, millénaire du village local et de ses alentours. Nous voici donc plongés dans une Mongolie-Intérieure en plein dilemme en 1985, où l'harmonie des lieux risque d'être brisée, et dont les deux auteurs exposent joliment les facettes.
La découverte du peuple local est rendue intéressante par nombre de petites choses : les maisons traditionnelles (les yourtes, ou gers) avec leurs intérieurs, les fêtes (le naadam, fête traditionnelle mongole avec notamment ses épreuves de lutte), certains remèdes naturels, l'évocation d'animaux vivant sur ces terres (antilope, gazelle à queue noire, léopard des neiges) ou de la divinité des steppes Tengger...
En face, il y a donc l'arrivée de choses modernes, comme l'école ou le vétérinaire, et si la lecture est efficace, c'est en partie parce qu'elle sait nuancer sa vision des progrès amenés. Bold est ainsi un méchant qui campe parfaitement l'image la plus négative de la modernisation, celle où s'enrichir est la priorité, quitte à détruire un équilibre avec la nature et des traditions millénaires. Mais dans cette opposition entre les traditions et la modernité, les éléments modernes ne sont clairement pas dénigrés en bloc. Ainsi, bien qu'il soit un peu sournois, qu'il souhaite effacer les croyances et traditions du village qu'il considère comme étant d'un autre âge, et qu'il soutienne Bold (qui le manipule allègrement), Borchu, le chef du village obsédé par la modernisation de son clan et par la course au progrès qu'amène cette modernisation, semble plutôt réellement vouloir le mieux pour les siens en apprenant aux jeunes à lire et écrire et en amenant un vétérinaire. Et le vétérinaire lui-même, bien que figure de l'époque moderne, est un jeune homme très bienveillant envers Kushi et se méfiant lui-même du chef et de Bold.
Les choses marchent aussi dans l'autre sens : hormis la chamane et le jeune Tilik, les villageois sont loin d'être tendres avec Kushi, cette dernière les considérant même comme des idiots.
On a alors un univers qui promet d'être bien nuancé et qui est porté par des personnages réussis qui devraient sans doute bien évoluer par la suite.

Et parmi ces personnages, Kushi est une jeune héroïne réellement délicieuse à suivre. Surdouée en études, capable de battre les garçons à la lutte, semblant se ficher un peu d'avoir peu d'amis et d'être mal considérée par les villageois, préférant monter son cheval et galoper dans la nature sauvage qu'elle aime en compagnie de se chienne Khulan, n'hésite pas à contrecarrer les agissements de Bold, elle apparaît vraiment comme une fille forte et intrépide, que l'on va aimer suivre.

Au niveau des visuels, Golo Zhao a ici encore un peu laissé légèrement évoluer son style : visages un peu plus affinés, quelques effets crayonnés... Sa gestion des couleurs et de sombres est magnifique.
Le format traditionnel horizontal lui permet de mettre en valeur de vastes paysages sauvages et somptueux, que ce soit sur terre ou dans le large ciel, mais aussi de bien représenter le village perdu dans cette steppe, avec ses yourtes aux intérieurs colorés et dotés de jolis motifs. Que ce soit en plein jour avec des couleurs un peu plus claires, ou quand le soleil se couche sur les plaines et les montagnes avec ce que ça implique de jeux de lumière, le dessinateur s'applique pour offrir une immersion totale capable d'en mettre parfois plein les yeux. On appréciera aussi quelques jolis angles de vues (plongées/contreplongées) et perspectives (le canon d'un fusil ennemi au premier plan pour faire ressortir le danger, par exemple).

La plongée dans ces collines fleuries, ces petits ruisseaux, dans cette steppe soufflée par le vent, aux côtés d'une jeune héroïne séduisante, promet alors d'être passionnante. Voici une oeuvre jeunesse qui démarre d'excellente manière.

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16.5 20
Note de la rédaction






MN Actus
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