Jk Haru - Sex Worker in Another World Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Jeudi, 03 December 2020

L'isekai est de plus en plus présent dans nos librairies. Et peu importe le médium concerné, force est de constater que le genre est soumis à une sorte de course, celle à la meilleure idée, afin de se démarquer du reste de la production. Des titres variés ont ainsi vu le jour, que ce soit Re:Zero et son univers fascinant et son sens du suspense léché, Konosuba et son autodérision assumée, ou prochainement Les racailles d'un autre monde qui associeront la formule au furyo. Du côté du Japon, des récits encore plus saugrenus existent, dans lesquels un héros terrien se voit réincarné dans un monde de fantasy sous la forme d'un... distributeur d'en-cas, ou de source chaude. Le concept part loin, à tel point que The Ride-on King narre l'arrivée dans un nouveau monde d'Aleksandr Bruchinov, volontairement inspiré de Vladimir Poutine. Il y a donc à faire avec l'isekai, et de nombreuses manières de surprendre le lectorat.

Chez nous, c'est avant tout par l'animation et le manga que le genre s'est fait une place, bien qu'une poignée d'éditeur ait proposé quelques titres (surtout lié à un succès animé ou manga, comme ce fut le cas pour Re:Zero ou Moi quand je me réincarne en slime). Chose qui n'a pas échappé à l'éditeur Meian qui, après le manga Konosuba, fait une place à l'isekai dans sa collection plus irrévérencieuse, Daitan, avec un certain JK Haru : Sex Worker in Another World. A l'origine de ce titre, on trouve un light-novel composé d'un unique opus, publié en 2017 au Japon, écrit par Ko Hiratori et illustré par Shirano. Une lecture brève mais qui a eu son succès, puisque l'ouvrage a donné lieu à un autre opus, recueil de side stories, en 2019.
Sans grande surprise, une adaptation manga a été mise en chantier. Celle-ci a été lancée en 2019 sur la plateforme Ututu de l'éditeur Shinchôsha, et dénombre actuellement trois volumes. Son dessinateur, J-Ta Yamada, est loin d'être un inconnu dans nos contrées, puisque nous lui devons Le chemin vers après demain, ainsi que le dessin de Killing Maze et de King's Game Origin.

Et si nous évoquions plus haut les isekai au pitch atypique, c'est parce que JK Haru : Sex Worker in Another World est de ceux-là. Lycéenne, Haru Koyama a un vécu assez sulfureux, ayant même joué les escort girl pour des hommes bien plus âgés qu'elle. Un jour, elle décède d'un accident de la route et se voit réincarnée dans un autre monde où les preux chevaliers affrontent les hordes du roi démon. Ressuscitée sans aptitude particulière dans un monde patriarcal et sexiste dans lequel les femmes n'ont ni leur mot à dire, ni réelle liberté, Haru trouve refuge au Chat Bleu Nocturne, bar servant aussi de lieu de prostitution pour ses employées. La demoiselle doit ainsi assumer son nouveau job en se soumettant aux lois de ce monde, mais sans jamais oublier sa rancœur pour les mœurs si arriérées de cette nouvelle réalité. Mais elle compte bien survivre grâce à sa force morale et en usant de ses charmes pour prendre l'ascendant sur une clientèle parfois impitoyable...

Le sujet de JK Haru est aussi atypique que sérieux, et c'est avant tout un traitement par dessus la jambe, dans un unique but de cumuler les scènes de sexe, qui pouvait effrayer avant lecture. Et pourtant, c'est globalement une bonne petite surprise que nous réserve le récit de Ko Hiratori, mis en dessin par J-Ta Yamada, qui a conscience de son sujet, le poussant même dans un univers propice à la dénonciation, afin de donner une petite ampleur politique à l’œuvre.

Dans ce premier tome, on est d'abord surpris par l'aspect minutieux du titre, et la manière dont celui-ci développe son univers, ses mœurs et même ses sciences, donnant à l'ensemble une certaine crédibilité dès les premières pages. Il n'y a pas que sur le plan sexuel que le tout est travaillé, d'ailleurs, et c'est ce que nous montrera le parcourt parallèle de Chiba, un camarade de Haru dans le vrai monde et caricature d'otaku réincarné en brave guerrier aux aptitudes démesurées. Mais pourquoi ce dernier, un garçon au comportement écœurant, aurait-il droit à un tel traitement de faveur dans cette résurrection ? Le récit met vite les pieds dans le plat : Parce que cet univers est injuste, sexiste et hautement patriarcal.

Alors, JK Haru est autant l'histoire d'une héroïne cherchant à s'affirmer dans son travail que celle d'une Haru qui doit survivre dans un monde impitoyable pour la gente féminine. La demoiselle va à contre-courant des mœurs et livre sans cesse un véritable combat psychologique contre ces hommes qui ne la prennent que comme un amas de chair et non comme un être vivant, ce qui aboutit parfois à un ton grave et des scènes beaucoup plus rudes qui n'ont clairement pas pour ambition d'exciter le lectorat. D'ailleurs, d'une manière générale, les séquences osées de ce volume premier ne font pas dans le voyeurisme. Elles sont explicites, certes, mais servent surtout l'intérêt et le développement de la protagoniste plus que la libido de celui ou celle qui découvre le récit. C'est un ensemble qui montre une certaine subtilité de ce début d'intrigue : Ce n'est pas parce que le sexe et la prostitution sont au cœur de ce tome que celui-ci ait gratuitement sulfureux. Certes, le trait de J-Ta Yamada rend des personnages féminins aux courbes séduisantes, mais c'est là le plus émoustillant visuellement, tant les moments de rapport n'ont pas pour but de faire frétiller l'entrejambe.

Autre habilité du récit : Sa manière de jongler entre des scènes psychologiquement éprouvantes et des moments, au contraire, de réelle légèreté. Car si l'isekai est un moyen pour Ko Hiratori de dénoncer (les rapports entre le patriarcat de ce monde médiéval et le notre étant parfois évidents à faire), il est aussi un moyen d'aboutir à une fantasy et à certains instant mêlant sexe à absurde, comme cette scène savoureuse où Haru a pour client un barde des plus atypiques. Le titre sait être drôle à certains moments, ce qui est idéal pour nous faire souffler. Il sait d'ailleurs être touchant, aussi, notamment avec le personnage de "Sumo" qui, malgré une grossophobie déplacée, sait donner une sorte d'espoir à Haru, celle d'un monde qui possède néanmoins ses individus purs.

Ce qui aurait pu être un pur fasco graveleux et à côté de la plaque dans son sujet se révèle finalement être un début de série engagé et usant du genre de belle manière pour créer un contexte et développer un propos. Si la série devra confirmer sa qualité sur la durée et ne pas tomber sur certains pièges, on apprécie son audace et sa patte politisée bienvenue. A noter que si le titre est présenté comme atypique, il est surtout grave et parfois choquant, abordant la question des abus sexuels et du viol sans état d'âme, mais aussi sans racolage, bien heureusement.

Concernant l'édition, Meian livre une nouvelle jolie copie avec un papier de bele épaisseur et de qualité, et une couverture à l'agréable papier couché mât. La traduction de Vincent Marcotangnini semble de bonne facture tant elle sied au ton de l’œuvre.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

15 20
Note de la rédaction






MN Actus
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