Je ne suis pas un gay de fiction - Actualité manga

Je ne suis pas un gay de fiction

Critique du volume manga

Publiée le Mardi, 26 November 2019

La collection romans d'Akata se développe à bon rythme, à travers des titres évoquant le catalogue manga de l'éditeur. Outre des light-novel comme ceux d'Orange, on y trouve désormais des récits dans lesquels sont ancrés des thématiques sociales et humaines chères à Akata. L'un des derniers en date, c'est « Je ne suis pas un gay de fiction », roman de Naoto Asahara qui fut publié au Japon en 2018, chez l'éditeur Kadokawa, sous le titre « Kanojo ga Suki na Mono wa Homo Deatte Boku de wa Nai  ». Fort de son succès, l’œuvre a été adaptée à deux reprises : une première fois en manga dès 2018, sous le trait d'Akira Hirahara, puis en 2019 en série live de 8 épisodes qui a pour titre « Kanojo, Ukkari Gei ni Kokuru ».

Concernant l'auteur, Naoto Asahara est un jeune écrivain dont le présent roman est sa première parution professionnelle. Une centaine de jour avec la publication de celui-ci, il fait publiquement son coming-out, rendant son œuvre davantage authentique. Mais loin de se conformer à un unique registre, il lance ensuite deux autres romans dont l'un est davantage marqué par le fantastique.
Aussi, on notera que Naoto Asahara communique énormément sur Twitter, que ce soit par des anecdotes personnelles ou des partages de postes davantage liés à la pop-culture. A titre d'exemple, on le sait fan de Gundam.

« Je ne suis pas un gay de fiction » nous conte le quotidien de Jun Andô, un lycéen tranquille qui cache celui qu'il est vraiment à son entourage. Car Jun est homosexuel, chose qu'il n'avoue ni à sa mère, ni à ses camarades de classe, une sexualité qu'il vit dans le plus grand secret en fréquentant un bar gay, en entretenant une liaison avec un homme marié, et en conversant sur internet avec un certain Mr Farenheit, confident de Jun qui s'avère être gay lui aussi.
Un jour, le jeune homme croise une de ses camarades de classe dans une librairie. Sae Miura achète devant lui un Boy's Love, aussi appelé BL, la jeune fille trahissant alors son grand secret. Elle avoue alors à Jun qu'elle « aime les homos », les fictions autour de ses couples fétiches étant sa grande passion. Dès lors, Miura va se rapprocher de plus en plus de Jun, jusqu'à tomber amoureuse de lui. Mais pour cet adolescent homosexuel, comment ressentir la passion de son amie pour de la fiction gay peu réaliste ? Lui qui souhaite pourtant plus que tout avoir une vie d'hétéro « normale », jusqu'ou pourra aller leur relation ?

Avec « Je ne suis pas un gay de fiction », Naoto Asahara nous narre le quotidien d'un lycéen homosexuel plutôt introvertit, dont la rencontre avec une fan de mangas érotiques gay va changer son destin. Derrière un titre qui tend à faire croire que le roman est une critique des œuvres Boy's Love par leur décalage avec la réalité, le récit se montre en réalité plus complexe, humains et riche que ça. Prenant le point de vue d'un adolescent qui aime les hommes, l'oeuvre aborde subtilement toute la psychologie de ce protagoniste, assumant sa sexualité mais éprouvant des regrets de plus en plus palpables vis à vis de celle-ci, des regrets nés du poids que la société, homophobe, impose aux épaules de ce protagoniste.

Et pour développer une telle histoire, Naoto Asahara ne manque pas de l'agrémenter de toutes sortes de tonalités. Tranche de vie aux élans dramatiques, le roman oscille entre des passages purement légers et comiques, quand certaines événements plus sombres et troublants apportent davantage d'intensité au récit. En tant qu'histoire pure, l’œuvre fonctionne à merveille, le rythme étant géré d'une main de maître et facilité par le style direct de l'auteur, assez descriptif toutefois, et garni de dialogues aux allures très authentiques, le script n'étant jamais aseptisé. Et c'est bien parce qu'on se croit aux côté de Jun et Miura que l'immersion est totale, et que les pages s'enchainent sans qu'on s'en rende compte.

Et ce petit voyage aux côtés de ces deux personnages tout spécifiquement, l'écrivain l'assume à 100%. La relation entre Jun et Miura sera marquée par de multiples ambiguïtés, développant de plus en plus une humanité sans précédent, jusqu'à rendre la conclusion particulièrement émouvante. Totalement opposés, se cachant d'abord l'un à l'autre, les deux adolescents vivront une relation hors du commun, mais particulièrement puissante et merveilleusement menée à terme par l'auteur.

Et outre ce lien fort, c'est pour toutes les thématiques explorées par le roman que celui-ci se révèle intelligent et pousse le lecteur à une remise en question de soi. L'idée qui se dégage est celle de l'acceptation, d'autrui d'abord (l'idée étant que Jun puisse enfin s'affirmer sans être jugé ou brimé), mais aussi de soi. Car Jun lui-même n'accepte pas entièrement son homosexualité, chose que Naoto Asahara marque par des termes forts et déstabilisants. Jun n'est pas hétérosexuel et donc pas « normal », dans le sens où son existence ne peut être celle d'un japonais « ordinaire » sur plusieurs plans. Les termes sont forts, choquants, mais volontairement posé afin de faire comprendre la pression qu'exerce la société nippone sur Jun, et plus largement sur le dos des personnes homosexuelles, point qui sera d'ailleurs abordé par le prisme d'autres personnages. Des questionnements qui nous bousculent forcément, surtout pour un lecteur hétéro jouissant d'un certain confort, confort renforcé par les expériences et réflexions de Jun. Tandis que le récit développe un protagoniste toujours plus complexe et tiraillé, le roman se montre d'utilité publique tant il nous pousse à nous réfléchir, à nous mettre à la place de, et à pousser à la compréhension d'autrui. C'est humain sans être moralisateur, aussi le ton adopté est particulièrement adapté aux messages que souhaite transmettre Naoto Asahara.

Et si le récit est humainement si percutant, c'est parce que son protagoniste, Jun, n'est en aucun cas parfait. Outre sa vision personnelle qui peut surprendre, le garçon ne s'accapare pas toujours notre totale empathie dans ses actions. Parfois très solitaire et dédaigneux envers Miura au début, ses dilemmes entraineront des actions moralement douteuse de son côté, chose dont le récit a parfaitement conscience, et qui constituera une sorte d'enjeux dans le scénario global. Certains propos du jeune homme pourront même surprendre et choquer, notamment quand il cherche à se démarquer de son homosexualité, une manœuvre qui semble volontaire pour l'écrivain qui établit un cheminement précis chez ce personnage torturé. Et c'est justement parce que Jun évolue et apprend de ses erreurs qu'il devient un protagoniste toujours plus appréciable, et auquel on s'attache à chaque fois un peu plus.

Avis aux plus mélomanes des lecteurs, un marqueur se fait particulièrement présent dans le récit : celui du groupe Queen. L'écrivain se sert ainsi des compositions du groupe, de la vie de Freddie Mercury, pour apporter une mélodie à l'oeuvre. Pour peu qu'on connaisse les compositions concernées, la musicalité du roman se fait apparente, tandis que Queen constituera à chaque fois un peu plus une métaphore pour marquer les joies de Jun ainsi que ses peines, mais aussi les actions qui lui permettront d'aller de l'avant et de s'éveiller jusqu'à ne plus avoir de regrets. Et forcément, le récit donnera des envie d'écouter ou réécouter le groupe, exercice musical qui pourra se montrer efficace dans l'immersion aux côtés du héros.

Alors, « Je ne suis pas un gay de fiction » a de quoi séduire un large lectorat, tant le récit de Naoto Asahara se montre d'une richesse exemplaire. Tranche de vie dramatique parfaitement rythmée d'une part, le roman est aussi une expérience humaine captivante, dont les thématiques poussent à notre propre remise en question. C'est bien écrit, intelligent, prenant, et suffisamment utile aujourd'hui pour que l’œuvre mérite notre intérêt. Et si la lecture d'un pavé de plus de 300 pages sans images en effraie certains, il faut espérer que l'adaptation manga par Akira Hirahara atteigne nos contrées, le titre ayant évidemment sa place dans la catalogue manga d'Akata.

On saluera aussi la très bonne qualité d'édition d'Akata : un papier de qualité, une page couleur d'ouverture de tome qui présent explicitement les attachants Jun et Sae Miura, et une traduction forte et authentique, à laquelle on croit, signée Jordan Sinnes.
    

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

18 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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