Critique du volume manga
Publiée le Mercredi, 27 Novembre 2024
Chronique 2 :
En 2023, c'est dans des circonstances assez troubles et sans véritable communication que s'achevait l'aventure H2T. Editeur indépendant et ambitieux tourné vers la création originale de mangas, la maison est rachetée par Hachette en 2018. S'en suit un joli petit chemin qui s'arrête malheureusement de manière abrupte. Mais c'est sans compter la passion des deux fondateurs de H2T qui lèvent rapidement un nouveau projet : Nouvelle Hydre. Ce nouvel acteur est une opportunité pour les deux éditeurs de retrouver leur indépendance et de relancer l'aventure aux côtés de certains auteurs avec lesquels ils ont construit une relation de confiance. C'est le cas des artistes français Hachin (Skilled Fast), Yoan Le Scoul (Bravest Journey) ou encore Erutoth (Enfants des Abysses) dont les œuvres ont droit à de nouvelles éditions, plus qualitatives, au lancement de la maison. Puis, début 2024, c'est au tour du binôme d'origine brésilienne Eudetenis de voir leur manga revenir sous une toute nouvelle forme.
Le duo s'était fait connaître en 2019 avec Rasetsu Primat Hunt, manga d'action jouant sur des êtres anthropomorphes sur fond d'histoire de bioterrorisme, dont seuls les quatre premiers opus ont pu être publiés à l'époque de H2T. Le retour de la série lui permet non seulement de changer de titre, devenant ainsi JagWars, mais aussi de se voir retouchée par leurs auteurs et proposée dans un plus grand format aux meilleures finitions, de manière à devenir la meilleure version possible de l'intrigue originale. Vouée à compter 6 volumes, cette nouvelle mouture est une autre preuve de la passion des deux fondateurs de H2T et de Nouvelle Hydre en plus d'être la marque d'un infini respect pour leurs artistes, leur permettant de revoir leurs mangas et parfois de les achever dans les meilleures conditions possibles. Une passion qui a un prix, celui de 13.95€ pour chaque tome, ce qui représente clairement un budget. Mais notons que JagWars (comme les autres ouvrages de Nouvelle Hydre) propose un grand format, un papier de belle qualité, quelques bonus comme des croquis de personnages, et pas moins de sept pages couleur. En termes de finition, nous sommes dans le haut du panier concernant le manga de création (autrement dit du manga directement chapeauté par l'éditeur français).
Ren est un jeune archéologue qui arpente la forêt amazonienne en quête de "l'Ogre", un animal singulier, massif et dangereux qui aurait été aperçu dans les environs. Cette aventure a cependant quelques allures de drame puisqu'elle se fait en compagnie de son frère, Ryo, et de la fiancée de ce dernier, Nata. Seulement, Ren est aussi amoureux de la jeune femme, ce qui a toujours compliqué la relation entre les deux frères. Leur périple vire au drame quand l'équipe d'exploration est attaquée par des créatures gigantesques et carnivores. Ren parvient à fuir avec Nata, mais les prédateurs les rattrapent. Plus tard, le scientifique ouvre les yeux, plongé dans une cuve, au cœur d'un étrange laboratoire...
C'est un récit ambitieux que nous propose le duo Eudetenis dans ce premier volume. Une histoire qui nous plonge dans la forêt amazonienne, où des créatures féroces mi-humaines mi-bêtes se confrontent dans des assauts violents, et où toute une histoire de terrorisme biologique sur fond d'intrigues se met doucement en place. Le programme est dense, si bien qu'il peut parfois nous perdre tant il donne l'impression de passer du coq à l'âne lors de certaines transitions. JagWars est de ce type d'œuvre dont on pourra juger le scénario sur la durée uniquement puisque les prochains volumes pourraient bien fluidifier le déroulement de l'histoire.
Reste que cette amorce s'en tire bien grâce à une aventure qui se tisse aux côtés d'un personnage principal, le charismatique Ren, qui donne l'envie d'être suivi. Si on se questionne sur la trame de fond, les séquences qui s'enchainent se savourent assez bien, notamment en ce qui concerne les moments d'action. Il faut dire que la dessinatrice du tandem, Gigi, a une narration claire et sait dépeindre des affrontements violents et lisibles. Couplée au plus grand format proposé sur cette mouture, l'expérience visuelle de JagWars en ressort améliorée, ce qui permet d'apprécier plus justement ce choix éditorial de Nouvelle Hydre. On apprécie aussi certaines trouvailles narratives comme la séquence en vue à la première personne qui sonne comme un hommage aux jeux vidéos d'horreur. Pour un manga dont le plot trouve certains échos avec ceux de la saga culte saga Resident Evil, le clin d'œil est efficace.
Si le divertissement est particulièrement réussi sur le plan visuel, c'est en ce qui concerne l'écriture qu'on en attend encore beaucoup de JagWars. Les éléments proposés par Paulo, le scénariste du duo, sont alléchants et peuvent très bien s'emboiter à terme, mais le récit demande encore à peaufiner sa direction et ses ambitions. Il y a clairement de quoi être enthousiaste au vu des dernières pages qui nous projettent davantage dans une histoire de complot et, pourquoi pas, de géopolitique. Le manga ne se repose clairement pas sur son simple postulat d'action bestiale anthropomorphe et promet d'aller bien plus loin. Sur six volumes au total, il y a clairement de quoi établir un bon récit qui se tient.
Chronique 1 :
Lancées l'année dernière, les éditions Nouvelle Hydre continuent doucement mais sûrement de se développer, en poursuivant, pour le moment, leur politique de nouvelles éditions pour certaines oeuvres initialement lancées dans le catalogue des éditions H2T. Ainsi, après Enfant des Abysses, Bravest Journey, SkilledFast et Flowers for Vincent, en ce début d'année 2024 c'est JagWars qui fait son retour. A l'origine, cette série vouée à totaliser 6 volumes avait été lancée chez H2T en octobre 2019 sous le titre Rasetsu - Primal Hunt, mais fut laissée en plan en septembre 2021 après 4 tomes. Bien que les deux premiers tomes de la série sortent officiellement le 8 février, ils étaient disponibles en avant-première sur le stand de l'éditeur au FIBD d'Angoulême pour accompagner la venue des auteurs sur le festival, si bien que nous pouvons d'ores et déjà revenir dessus !
Derrière cette oeuvre, on trouve un duo: le scénariste Paulo et la dessinatrice Giovana, tous deux d'origine brésilienne, et se faisant appeler Eudetenis. Ce pseudonyme vous dit peut-être déjà quelque chose, puisque Eudetenis exerce déjà ses talents au Brésil et à l'international depuis 2012, dans différents registres, y compris des oeuvres interdites aux moins de 18 ans. Le duo est présent sur twitter, sur instagram, et possède également son site internet. Concernant les origines de JagWars, on sait qu'à l'origine il s'agissait d'une histoire courte de jeunesse que les deux auteurs ont conçue en 2010 et qu'ils n'ont jamais pu publier.
On plonge ici aux côtés d'un trio de jeunes scientifiques: Ren et Ryo Basilio, âgés de 27 ans, frères, et tous deux chercheurs à l'UFAM (l'Université Fédérale d'Amazonie), sont accompagnés de Nata Da Silva, leur amie d'enfance de 23 ans. La relation entre les deux frangins n'est pas forcément idéale, car tous deux sont amoureux depuis toujours de leur belle amie et collègue. Cependant, Nata est la petite amie de Ryo, et celui-ci ne se prive pas pour parfois narguer Ren à ce sujet. Quoi qu'il en soit, tous trois font équipe, en compagnie de leurs guides autochtones issus de la tribu tupi-guarani, afin de retrouver en pleine jungle amazonienne une terrifiante créature que les locaux nomment "l'ogre". Mais rien ne va se passer comme prévu, dès lors qu'un étrange monstre fait irruption et commence à dévorer tout le monde ! Poussé avec Nata dans une chute d'eau par Ryo qui cherche à les protéger, Ren, séparé quelque temps plus tard de façon terrifiante de sa belle, finit blessé et évanoui... avant de se réveiller dans une cuve de ce qui semble être un laboratoire secret. Aidé par quelqu'un dans son échappée avant que tout n'explose, il est recueilli par la tribu guarani dont étaient issus les guides, mais doit vite se confronter à de difficiles vérités. Que sont les monstres qu'il a vus ? Qu'est ce labo secret ? Que sont devenus Nata et Ryo qu'ils souhaite à tout prix retrouver ? Et pourra-t-il assumer ce qui se tapit désormais en lui ?
Certaines réponses arrivent rapidement, dès qu'est posé le concept des Kravyads: c'est ainsi qu'ont été nommés, par les communautés locales d'Inde, les représentants d'une espèce de forme de vie supérieure découverts dans le pays et étant hybrides, en mêlant des spécificités de l'humain et de l'animal. Puissante et intelligente, cette nouvelle espèce est, depuis, parvenue à se fondre parmi les humains grâce à des capacités de transformation hors normes, et elle a été classée "danger suprême" car elle pourrait, a priori, provoquer sans problème l'extinction de l'espèce humaine si elle le voulait. Dans son optique de sauver l'humanité, un scientifique a décidé d'aller à l'encontre de toute éthique afin de mener des expériences génétiques secrètes sur des humains, avec pour objectif de trouver un moyen de contrôler ou d'éliminer les Kravyads. Après avoir disparu, on dit de lui qu'il continue ses expérimentations interdites avec ses équipes, au fin fond de la forêt amazonienne. Et dès lors, vous aurez déjà compris comment cette histoire autour du scientifique et celle autour de Ren vont se rejoindre.
En proposant un récit d'aventure/action/horreur à base de puissantes et dangereuses créatures mi-humaines mi-animales, de laboratoire secret et d'expérimentations interdites, le duo d'auteurs ne fait ici absolument pas dans l'originalité, mais le départ de cette histoire n'en est pas inintéressant pour autant. Eudetenis lance très rapidement son récit, en posant bien les premières bases nécessaires sans traîner, avant d'entretenir un début d'aventure qui est avant tout porté par deux choses. Tout d'abord, le cadre: les deux auteurs étant brésiliens, ils ont choisi d'ancrer le début de leur oeuvre en Amazonie, un choix plaisant dans la mesure où ce cadre est assez rare en manga, et que les différentes références au mode de vie tupi-guarani et à certains éléments du folklore local amènent une réelle immersion. Ensuite, le personnage central, Ren, que l'on suit d'assez près dans ses premiers pas pour découvrir les lieux, rechercher ses deux proches, essayer de comprendre ce qui peut bien se passer mais aussi ce qu'il est devenu depuis qu'il a servi de cobaye dans le laboratoire secret.
En somme, il y a de quoi intriguer suffisamment et se prendre assez facilement au jeu, au fil de ce premier volume qui fait également pas mal dans l'action, dès lors que des monstres attaquent. Sur ce plan-là, Eudetenis cherche à offrir des designs qui se veulent assez travaillés même s'il y a quelques inégalités, et les moments d'attaque s'avèrent assez efficaces dans la rage et l'horreur avec leur pointe de gore (des tripes volent, des corps sont démembrés...). On y regrettera juste une alternance entre des planches assez denses voire plutôt impressionnantes, et d'autres un petit peu plus pauvres, mais gageons que cela s'améliorera sur la longueur. L'oeuvre doit aussi son immersion visuelle à certaines tentatives de mise en scène originales comme tout un passage en vue à la première personne (un peu façon FPS), ainsi qu'à ses décors omniprésents. Et même si, malheureusement, certains de ces décors sont de simples photos à peine retravaillées, d'autres s'avèrent beaucoup plus convaincants et assez denses. Enfin, un travail parfois impressionnant a été effectué sur les trames et l'encrage, participant activement à l'enrichissement et à la profondeur des cases.
En somme, on a droit à un début assez classique mais rendu plutôt efficace par la patte d'Eudetenis. On part sur un récit d'aventure assez sauvage, teinté de gore et d'horreur, qui doit pour l'instant beaucoup à son travail d'immersion, à son cadre amazonien plaisant et à son personnage principal. Il y a des petites inégalités que l'on espère évidemment voir gommées par la suite, et en attendant de voir ça on se retrouve avec une entrée en matière suffisamment prenante.
Concernant la nouvelle édition de Nouvelle Hydre, il faut avouer que, une nouvelle fois, elle apporte une vraie plus-value par rapport à l'ancienne édition avortée chez H2T, avec son grand format et sa bonne qualité de papier et d'impression permettant de profiter encore mieux du travail visuel d'Eudetenis. Les différences ne se limitent toutefois pas au changement de titre, de papier, d'impression et de format: la traduction et le lettrage ont été légèrement revus, on a droit à huit premières pages en couleurs sur papier glacé (il n'y en avait que quatre dans l'édition de H2T), et les pages bonus finales sont un petit peu plus fournies.