Critique du volume manga
Publiée le Lundi, 19 Janvier 2026
Mangaka dont le talent n'est plus à prouver après plus de 25 années de carrière, aussi bien dans les mangas boy's love (avec notamment sa saga culte Doukyuusei) que via des oeuvres plus grand public (à commencer par l'incontournable Utsubora), Asumiko Nakamura a, pour notre plus grand plaisir, fait son retour dans le catalogue des éditions Hana en novembre dernier avec Feu d'artifice, un récit en quatre chapitres pour un total d'environ 140 pages qui, pour sa parution en volume broché, a été complété d'un court chapitre bonus et d'une sympathique histoire courte chevaleresque, grossissant ainsi le livre pour lui faire atteindre un peu plus de 160 pages. De son nom original "Hibana" (ce qui signifie littéralement "Etincelle"), ce BL fait partie des plus récents de la carrière de l'autrice, puisqu'il a été initialement prépublié au Japon à rythme lent dans le magazine Be x Boy Gold des éditions Libre entre 2021 et 2024.
Cette histoire nous immisce dans un lycée japonais comme les autres où tout semble bien aller pour Shôko Tomori, puisqu'elle a la chance de sortir avec Yôji Inukai, le garçon pour qui elle en pince. Inukai a beau avoir une réputation de loubard un brin violent, le regard des autres importe peu à l'adolescente, car elle se sent parfaitement bien avec lui... du moins, jusqu'à l'arrivée au lycée d'un nouvel élève en la personne de Hiro Misato. Dès la première fois où elle voit les regards d'Inukai et de Misato se croiser, Tomori sent qu'une étincelle vient de s'allumer, et qu'elle va donner naissance à un véritable feu d'artifice. Cela ne manque pas: d'une manière qui semble inexplicable, Inukai se met régulièrement à brimer Misato, à le frapper, et cela d'une manière toujours plus extrême, chose à laquelle Misato ne répond aucunement: il ne fait pas grand cas de ce qu'il subit, il refuse toute aide, il se laisse frapper sans réagir... comme si, à travers ça, il existait un lien à-part entre les deux garçons, lien compréhensible uniquement par eux-mêmes... ou presque, car Tomori ne compte pas se contenter d'observer ce qui se passe. Pourquoi une telle situation entre Inukai et Misato ? Qu'est-ce que cela veut dire sur eux ? La réponse se dessinera sur plusieurs années, au gré des séparations et des retrouvailles, des désillusions et des épreuves.
Feu d'artifice s'inscrit dans un type de boy's love qui reste rare, en particulier sur le marché français, en ceci qu'il s'agit de ce que Nakamura nomme elle-même dans sa postface un BL féminin, c'est-à-dire un BL ayant pour personnage principal une femme. C'est effectivement Tomori qui est la narratrice de l'histoire, c'est à travers elle que l'on suit tout ce qui se passe, et c'est donc à travers ses yeux et en même temps qu'elle que l'on tâche de cerner la nature si particulière du lien entre Inukai et Misato. Un lien que l'on comprend facilement comme une difficile acceptation de leur homosexualité par les deux principaux concernés, en particulier dans le cas d'Inukai qui, derrière sa violence cristallisant cette difficulté, montre aussi, dans les moments les plus graves, une inquiétude fébrile pour Misato, comme quand ce dernier tombe du toit.
Comme souvent, Nakamura ne nous prend pas par la main pour tout nous expliquer, et c'est à nous de chercher à comprendre, à travers cette héroïne qui est l'observatrice privilégié de tout ça... Mais observer n'est pas l'unique rôle de Tomori, car c'est encore après que son rôle prend tout son sens, dès lors qu'elle intervient directement pour tenter d'épauler les deux garçons dans les épreuves. Certes en quelque sorte victime, amoureuse malheureuse puisqu'elle comprend bien que c'est vers Misato que les sentiments d'Inukai vont pendant toutes ces années, elle ne se braque pas pour autant et se pose en véritable femme forte en caractère, accompagnant à merveille les deux garçons pour les aider à se comprendre, à s'accepter et à changer. Si la relation entre Inukai et Misato est un feu d'artifice explosif, Tomori, elle, est une étincelle qui brille de mille feux.
Sur le plan visuel, la finesse élancée et épurée du trait de Nakamura fait, comme très souvent, des merveilles. Et sur le plan narratif, la mangaka place toujours très bien ses ellipses pour mieux cristalliser chaque étape importante de son histoire, pour aller à l'essentiel en un nombre restreint de pages, en ne perdant ainsi jamais de vue son sujet principal.
A l'arrivée, on comprendra facilement que l'oeuvre ne plaise pas à tout le monde, notamment car sa construction reste particulière et surtout parce qu'il y est question de violences physiques (même si ces violences ont un sens dans le lien et l'évolution entre les deux garçons), mais concrètement Asumiko Nakamura fait preuve d'une finesse et d'une maîtrise indéniables dans cet exercice, et l'on n'en attendait évidemment pas moins d'elle.
Concernant l'édition française, l'impression délocalisée en Chine chez InkWize fait un peu mal, car le papier reste trop transparent. Mais à part ça, on a une jaquette fidèle à l'originale japonaise, une adaptation graphique convaincante d'Emma Poirrier, un lettrage assez propre du Studio Tony, et une traduction très claire de la part de Vanessa Gallon.
19/11/2025