Critique du volume manga
Publiée le Vendredi, 16 Janvier 2026
Sorti en France le 9 janvier dernier, le manga Les Contes de Tôno est la toute première nouveauté de la collection Alpha des éditions Vega pour cette année 2026, et nous propose, à sa manière, de découvrir brièvement une oeuvre assez importante dans l'histoire littéraire japonaise, quand bien même elle reste très méconnue par chez nous.
A l'origine de ce manga on trouve un livre éponyme sorti au Japon en 1910 et n'ayant malheureusement, à ce jour, jamais été traduit en langue française. C'est au début du 20e siècle que Kunio Yanagita, encore peu connu dans son pays à ce moment-là mais voué plus tard à devenir le précurseur de l'ethnologie japonaise via ses recherches sur le folklore nippon, entreprend de coucher sur papier, pour en garder une trace écrite, de nombreuses histoires locales, entre anecdotes et légendes, que lui conta Kizen Sasaki, un homme originaire de Tôno dans la préfecture d'Iwate, ayant lui-même hérité ces histoires des générations antérieures qui n'ont pas cessé de se les transmettre. D'abord publié à un tirage très modeste sans rencontre de succès, le recueil reçoit tout de même les avis très favorables de certains grands écrivains et, une fois établie la renommée de Kunio Yanagita en tant que folkloriste, finit par devenir plus populaire jusqu'à devenir une référence, en étant désormais considéré comme un livra pionnier de l'ethnologie japonaise, en plus d'avoir contribué à raviver l'intérêt du peuple nippon pour les légendes propres aux pays, les divinités typiques et les yôkais.
C'est en 2024 que Kujiraba, un manga jusque-là inédit en France, officiant alors depuis quelques années et étant assez réputé pour ses histoires courtes d'animaux réels ou légendaires (dont l'une, "Sen no Natsu to Yume", lui permit de remporter en 2020 le grand Prix du magazine Harta), se voit proposer par son éditeur de reprendre à sa sauce certains récit des Contes de Tôno, pour continuer à en transmettre l'essence aux générations suivantes. Sorti dans son pays d'origine aux éditions Kadokawa en septembre 2024, ce manga d'environ 200 pages voit donc l'artiste se baser sur certains des dizaines d'histoires du livre d'origine de Yanagita, pour mettre en images quatre récits quelque peu réinterprétés par ses soins.
Sont donc au programme ici, l'histoire d'amour contre-nature d'une jeune femme avec son cheval alors que son entourage insiste pour qu'elle se marie avec un arrogant jeune homme riche, la naissance d'une affection profonde puis de relation taboue d'une jeune fille avec un kappa, les étonnants songes d'un renard qui n'en est peut-être pas un, et les malheurs du meute de loups face à des humains envahissant leur territoire. Présentés ainsi, ces récits peuvent pas mal déconcerter, surtout les deux premiers qui abordent des unions très particulières. Heureusement, dans ses représentations visuelles le mangaka évite le voyeurisme et les fautes de goût, si l'on excepte une case de la première histoire où l'héroïne nue embrasse son cheval, choses qui pourra déranger.
Mais bien sûr, l'essentiel n'est pas dans le déroulement des récits en eux-mêmes, mais dans ce qu'il faut y voir derrière le premier abord. Ainsi, en premier lieu, ces histoires restent des légendes locales qui se sont transmises de génération en génération, pendant des siècles, et sont donc avant tout les témoins de tout un folklore japonais local lointain qu'il convient sans aucun doute de re-contuextualiser dans leur époque, un peu à l'image de nombre de récits de la mythologie grecque qui apparaissent bien glauques de nos jours (coucou les diverses transformations animalières de Zeus pour choper de la meuf). Et surtout, chaque récit a, à son façon, un message sous-jacent à transmettre: le refus féminin de se laisser dicter son mariage et sa vie, l'importance de l'âme face au corps, l'essentialité de vivre en harmonie avec la nature et en bonne coexistence avec les autres espèces... Par ailleurs, ce dernier aspect est bien appuyé et développé par ce qui fait peut-être la plus grande force de ce manga: la supervision de Masami Ishii, professeur émérite à l'université Tokyo Gakugei, spécialiste en littérature et en ethnologie japonaise qui nous gratifie ici, pour chaque histoire, d'un long texte contextuel, explicatif et très éclairant, et d'une postface finale tout aussi intéressante.
En terme d'adaptation, difficile de comparer les modifications faites par Kujiraba avec les récit du recueil d'origine puisque ce dernier n'a jamais été publié en France. Quant à l'aspect visuel, il est un brin inégal: quand certaines planches s'avèrent absolument ravissantes dans leur composition, riches et vraiment emballantes, d'autres sont plus pataudes et, surtout souffrent d'irrégularités dans les designs des animaux. Cependant il n'y a jamais rien de grave, et en contrepartie on peut dire que le mangaka se montre très doué pour retranscrire les différentes atmosphères, que celles-ci soient taboues/dérangeantes, oniriques, contemplatives, dures, cruelles, tragiques...
Finalement, le principal défaut de ce manga, c'est de ne pouvoir nous offrir qu'un bref aperçu du recueil d'origine, que l'on devine immensément plus riche, mais qu'on ne peut pas avoir la chance de parcourir en langue française à l'heure où ces lignes sont écrites. Il faut voir le présent ouvrage comme un trop bref aperçu de quelque chose de plus ample, dans lequel on adorerait pouvoir s'immerger plus profondément au vu de son importante dans l'Histoire du folklore japonais.
Enfin, du côté de l'édition, hormis l'habituel agacement de voir le lettrage délocalisé en Inde chez Vibrant Publishing Studio (quand donc l'éditeur arrêtera-t-il cette imbécillité ?), le reste est de bonne facture: le papier est souple et assez opaque, l'impression est très correcte, la traduction de Grégoire Labasse est impeccable, le grand format sans jaquette et avec rabats n'est pas déconnant pour un ouvrage de ce type, et la couverture radicalement différente de l'originale japonaise est bien trouvée en terme d'ambiance en se basant sur une des plus belles planches de la dernière histoire.
09/01/2026