Alter Ego - Actualité manga

Alter Ego

Critique du volume manga

Publiée le Jeudi, 25 Febuary 2021

On ne peut pas dire que le shôjo a été très en vue aux éditions Glénat ces dernières années: avant ce mois de février 2021, les shôjo en cours de parution chez l'éditeur se comptaient sur à peine un peu plus des doigts d'une main: Baby-sitters, 12 ans, Hana Nochi Hare, Masked Noise... Sans oublier les cas Le Paradis des Chiens et Les Enfants de la Baleine, le premier ayant été mis en collection Kids (ce qui peut se comprendre) tandis que le deuxième est incompréhensiblement devenu un seinen selon l'éditeur, comme si les shôjo ne pouvaient pas propose d'aventure fantastique et tragique de ce type... Et le constat est encore plus triste quand on cherche des tomes 1 de shôjo dans le planning passé de l'éditeur: le dernier en date était Ballad Opera en février 2019, et avant celui-ci il faut remonter jusqu'à Hana Nochi Hare en avril 2018. Pour l'un des plus gros éditeurs français de manga, c'est plutôt triste.

Cependant, Glénat semble vouloir changer un peu la donne en cette année 2021 en ayant lancé début février une toute nouvelle collection, "Shôjo+"... mais est-ce vraiment convaincant ? Annoncé de manière très sommaire en évoquant juste "Un nouveau regard sur le shôjo", cette nouvelle collection n'a en réalité rien de bien neuf pour le moment, ce soi-disant "nouveau regard" se reposant sur de nouveaux changements de classification et une vision un peu arriérée. Ainsi, parmi les trois titres ayant inauguré cette collection, l'un (Une touche de bleu) est en réalité publié au Japon dans un magazine seinen, l'autre (100 jours avant ta mort) est un shôjo dont le pitch fantastique est déjà-vu et dont plusieurs éléments rappellent un paquet d'autres shôjo parus chez d'autres éditeurs, et le troisième est plutôt inclassable de par son origine espagnole et son histoire aux accents yuri (Alter Ego). En somme, tout ceci apparaît très bancal et lancé à l'arrache, et semble avoir 15 ans de retard. D'autant plus quand, à côté, un éditeur comme Akata fait de vrais efforts cohérents pour mettre en lumière la diversité du shôjo (et du manga féminin de manière générale) tout en ayant précisément pris soin de s'écarter des classiques collections shônen/shôjo/seinen qui n'ont bien souvent plus aucun sens aujourd'hui. Déjà qu'elles n'ont jamais eu beaucoup de sens en France puisque plus d'un éditeur a parfois falsifié ces classifications...

Après, plus personnellement, mon avis sur cette question est tranché: les classifications, on s'en fout. L'erreur des éditeurs français est sûrement d'avoir voulu imposer en France, sans l'avoir compris, ce système de classification (qui n'est qu'une indication du principal public cible au Japon, et pas une vérité absolue sur des genres bien définis), et de s'être enfermés à fond dans ces catégorisations jusqu'à en faire des étiquettes à la noix, forçant les préjugés des lecteurs. Aujourd'hui, quelques éditeurs en sortent très bien (comme Akata comme déjà dit, ou Komikku qui n'a jamais fait de collections et c'est très bien comme ça), tandis que d'autres s'enfoncent toujours plus dans cette aberration nourrissant les poncifs et préjugés (notamment Pika avec leurs sous-collections shôjo à deux balles, et donc maintenant Glénat). Enfin bref, tout ça pour dire qu'on s'en fiche pas mal de ces classifications dans lesquelles pas mal d'éditeurs se sont enfermés, mais qu'il est dommage que certains éditeurs (dont Glénat fait donc partie via cette nouvelle collection) en offrent une vision aussi biaisée et arriérée. On aime les séries qu'on aime, et puis voilà. Ce long aparté fini, il convient quand même de signaler une chose: l'aberration de cette nouvelle collection ne remet évidemment pas en question la possible qualité des oeuvres, et on en a d'ailleurs un excellent exemple avec le one-shot dont on va parler ici, Alter Ego.

Alter Ego, il s'agit donc d'une oeuvre d'environ 180 pages qui nous vient tout droit d'Espagne, et qui a été scénarisée et dessinée par l'artiste Ana Cristina Sanchez, une autrice que l'on découvre en France pour l'occasion. Son récit nous immisce à notre époque sans pour autant préciser la localisation, et démarre par une difficile déception amoureuse pour la dénommée Noel, dès lors qu'elle apprend que sa meilleure amie Elena a commencé à sortir avec Hiro, garçon qui lui plaisir beaucoup depuis un moment. Or, depuis le premier jour où elle l'avait rencontrée il y a six ans, Noel était éperdument amoureuse de sa précieuse amie sans jamais avoir osé le lui dire, tant elle savait très bien qu'Elena ne la verrait jamais ainsi. Le fait qu'Elena sorte un jour avec un garçon, c'est évidemment quelque chose dont Noel avait conscience, et pour lequel elle pensait même être préparée psychologiquement, mais en réalité il n'en est rien: la jalousie la gagne, elle a énormément de mal à supporter de ne plus être la numéro 1 pour Elena... mais d'ailleurs, a-t-elle seulement été numéro 1 un jour ? Elena a effectivement une autre amie très chère, que Noel a toujours tâché de ne jamais rencontrer: June, une fille rencontrée sur internet il y a plusieurs années, peut-être même avant d'avoir rencontré Noel. Et si Noel s'était jusque-là toujours rassurée intérieurement car June habitait dans une autre ville et ne pouvait voir Elena que pendant les vacances, elle finit par déchanter en apprenant que sa "rivale" va désormais vivre dans leur ville, si bien qu'elle ne pourra plus l'éviter ! Qui plus est, Noel va vite comprendre que June ressentait, elle aussi, bien plus que de l'amitié pour Elena... A partir de là, au fil du temps, le sentiment de rivalité qu'a Noel envers June risque fort de muer tut doucement vers autre chose...

L'histoire nous plonge donc dans une affaire assez compliquée de triangle amoureux homosexuelle concernant trois étudiantes, dont celle qui est l'élue du coeur des deux autres n'est aucunement homo. Et si, à partir de cette base, l'autrice cède à quelques petites facilités/coïncidences secondaires (la première rencontre entre les deux amoureuses déçues, le fait que June soit justement la nouvelle voisine de Noel), pour le reste elle effectue un très bon travail, car ses héroïnes ont beaucoup de choses pertinentes à véhiculer.

Ainsi découvre-t-on en premier lieu, grâce à une narration un peu plus introspective sur elle, une jeune étudiante assez humaine en Noel. Humaine car, au départ, elle affiche pas mal de défauts qui pourraient même parfois la rendre un peu détestable, ce qui est volontaire. En voyant Elena lui échapper, Noel se met à avoir un comportement mal placé: une jalousie envahissante, un sentiment de rivalité absurde avec Hiro, une déception amoureuse la poussant même à avoir certains discours blessants envers sa si précieuse amie... Pourtant, Noel le dit elle-même: elle a conscience qu'elle ne devrait pas réagit ainsi mais elle ne parvient pas à s'en empêcher, à cause de son sale caractère naturel et de son côté impulsif. Elle sait qu'elle devrait se réjouir du bonheur d'Elena mais n'y parvient pas, si bien qu'à chaque fois elle essaie malgré tout de s'excuser, et c'est bien cette ambivalence de caractère qui la rend si humaine.

Mais il reste qu'en ce tout début de récit, elle ne pourrait aucunement imaginer à quel point elle pourrait être changée par sa rencontre avec celle qu'elle tâchait toujours d'éviter depuis des années, June. Car June, elle aussi amoureuse transie d'Elena au départ, a une manière de voir la chose bien différente, en voulant plus que tout préserver ce qui rend Elena heureuse, le véritable amour étant selon elle quelque chose qui n'est jamais égoïste. Alors si c'est le cas, qu'est-ce que Noel ressentait exactement pour sa meilleure amie ? Pour le comprendre, il lui faudra se confronter à différentes choses. Accepter que le bonheur d'Elena ne dépende pas d'elle... ou, en tout cas, pas UNIQUEMENT d'elle, ce qui fait toute la différence en mettant en valeur l'importance de bâtir des liens mais pas uniquement avec une seule personne. Se remettre en question. Et se découvrir plus à travers le lien qu'elle va bâtir avec June, un lien qui ira beaucoup plus loin qu'elle ne le pense...

Si l'évolution sentimentale entre Noel et June est quelque chose d'attendu, elle a donc du sens, et c'est encore plus le cas au fil de ce que l'on découvre pendant le rapprochement entre les deux jeunes femmes. On suit avec intérêt la manière dont toutes deux se lient, ce qui passe par pas mal de petites découvertes, surtout sur le passé de June qui est loin d'être beau en évoquant quelques thématiques familiales. Et au fil de ce lien qui se crée, de ces sentiments qui naissent, des choses essentielles sont abordées: l'importance de se parler pour mettre fin à certaines situations compliquées, et l'importance tout aussi forte de savoir ouvrir son coeur.

Enfin, l'autre élément particulièrement réussi vient de celle qui est au coeur de tout au départ, Elena. Loin d'être un simple prétexte de départ, la jeune fille, bien qu'on ne suive jamais ses pensées, a droit à un très beau développement que l'on découvre à travers les yeux de ses deux amies. Petit à petit, on comprend très bien pourquoi Noel et June se sont tant attachées à elles, tant elle leur a apporté beaucoup grâce à sa personnalité avenante, son parler pouvant être parfois direct (comme quand elle reprend Noel) mais jamais méchant, sa manière d'accepter l'autre jusque dans ses défauts pour en ressortir le meilleur sans préjugé... Elena est le véritable liant du récit et de nos deux héroïnes, une amie précieuse pour elles, chose que le dernier chapitre fait très bien ressortir.

Enfin, côté dessins, Ana C. Sanchez offre une très jolie copie. On reprochera surtout le côté très basique de certaines trames (surtout pour les vêtements et les cheveux), en revanche c'est du tout bon pour le reste. Les expressions sont assez fines, les décors sont souvent très présents et très soignés sans être trop envahissants, le découpage est clair et souligne l'efficacité d'angles de vue souvent bien choisis. On a, en somme, quelque chose de vraiment agréable à l'oeil et qui est toujours limpide à parcourir.

Alter Ego est une véritable bonne petite trouvaille de la part des éditions Glénat. Tout en offrant une histoire d'amour entre jeunes femmes assez touchante, l'oeuvre d'Ana C. Sanchez en profite surtout pour évoquer un petit paquet de choses assez importantes: savoir se remettre en question, oser bien communiquer, comprendre ce que signifie aimer (d'amour ou d'amitié) sans tomber dans certains travers néfastes... Au bout du compte, en seulement 180 ages, on a une oeuvre très juste, qui vaut le coup qu'on s'y attarde.

Côté édition, étonnamment, à part l'idée assez hideuse de la couleur mauve sur le dos du tome (après le vert fluo de la collection shônen ou le rose pétant bien cliché de la collection shôjo, voici donc ce violet), rien ne vient vraiment souligner qu'on a affaire à une nouvelle collection, pas même un sticker "shôjo+", mais est-ce vraiment dommage ? A part ça, à l'intérieur, c'est plutôt du bon travail. la traduction (depuis l'espagnol) par Anne-Sophie Thevenon est très clair, le papier est fin mais sans transparence et sans encre qui bave, l'impression est donc assez bonne malgré quelques légers moirages parfois. On regrettera l'absence totale d'un mot de l'autrice, mais en contrepartie on a droit à une petite galerie de 8 pages d'illustrations en noir et blanc à la fin.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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