Tokyo Alien Bros. Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 12 May 2017

Quand un jeune auteur nous est présenté d'emblée comme un proche et une sorte d'élève spirituel de Taiyou Matsumoto et d'Inio Asano, ça attire forcément notre attention. Du haut de ses 30 ans tout rond, Keigo Shinzo, qui a débuté sa carrière professionnelle en 2010, a déjà quelques titres à son actif chez l'éditeur nippon Shogakukan dans les magazines Gekkan! Spirits (le magazine des séries Après la pluie, Sk8r's...) et Big Comics Spirits (où l'on retrouve justement bon nombre des titres de Matsumoto et d'Asano, mais aussi ceux de Kengo Hanazawa ou encore Chiisakobe de Minetarô Mochizuki, pour n'en citer que quelques-uns). C'est avec une série issue du Gekkan! Spirits que Le Lézard Noir nous offre la chance de découvrir cet auteur prometteur.

Publié de 2015 à début 2017 pour un total de 3 volumes, Tokyo Alien Bros. nous plonge dans le quotidien de deux frères... pas comme les autres. Tandis qu'un météorite s'écrase sur Terre, les premières pages nous invitent à découvrir un certain Fuyunosuke Tanaka, jeune étudiant visiblement très populaire grâce à ses beaux traits et à sa sociabilité. Et ce, bien qu'il paraisse vite plutôt étourdi, puisqu'il prend une cage pour chats pour son nouveau sac. Et même s'il peut sembler un peu bizarre sur le coup, comme en atteste ce qu'il propose sans préjugés à une jeune fille aux goûts peu communs. Mais ces apparentes étourderie et bizarrerie cachent tout autre chose : humain, il n'est pas. Extraterrestre débarqué sur Terre depuis quelque temps, il a pour mission d'explorer la planète, de repérer les sources de nourriture, d'étudier les écosystèmes, et d'évaluer l'espèce dominante... le tout pour cerner si, oui ou non, son peuple alien pourra venir migrer sur cette planète. Or, Fuyunosuke, visiblement, passe plus son temps à avoir des rencards, à glander et à s'amuser qu'à vraiment travailler, et c'est pour ça que son grand frère, renommé Natsutarô, vient à son tour de débarquer avec pour charge de surveiller son travail. Ensemble, ils poursuivent leur quotidien dans Tôkyô, observant le ville et ses habitants, et tentant de se faire à leurs moeurs et de les comprendre.

A l'image du récent Dead Dead Deamon's DeDeDeDe Destruction d'Inio Asano, Tokyo Alien Bros. est un titre qui utilise avant tout sa part de fantastique pour livrer un portrait de la société humaine. Et ici, toute l'intelligence de Keigo Shinzô est d'utiliser ses deux héros extraterrestres pour amener un regard forcément totalement étranger, nouveau, où Fuyunosuke et Natsutarô ne connaissent pas nos contraintes sociales (notamment celles amenées par notre éducation). Le tout ne se fait pas sans humour, car évidemment, la méconnaissance du monde humain des deux frangins amène son lot de petits quiproquos et de situations insolites : confusion entre une cage et un sac, découverte neutre de l'urophilie, promenade en peignoir dans la rue, dégustation d'une plante poussant sur un mur, utilisation d'une "perche à selfie" très originale, don pour attirer les animaux, problème du sel qui leur rend leur apparence d'origine (des sortes de blobs), découverte de comment on doit manger ou de ce que sont les animaux de compagnie... La lecture est ainsi ponctuée de nombreuses petites situations un brin ubuesques et sortant de l'ordinaire, mais cette part humoristique cache surtout tout un portrait de fond étonnamment riche.

"Tu vas t'apercevoir que la Terre est un endroit assez flippant."

Au-delà de l'amusement qu'elles peuvent provoquer, les situations précédemment évoquées sont autant d'occasions de montrer que les deux aliens sont forcément inadaptés, et de faire ressentir à quel point il peut être dur de s'adapter à la société humaine et de s'y fondre. Il a beau tenter le plus possible et avec en train de comprendre les moeurs de l'espèce humaine dominant la Terre, et il a beau plaire facilement aux autres grâce au caractère avenant et à la curiosité qu'il montre, Fuyunosuke ne cesse pourtant de se confronter à des "échecs" : échec de son approche de la dame marginale ayant perdu son chien, échec de certains de ses rencards... dans ses mots et dans sa façon d'être, il a encore beaucoup de mal à tout cerner de l'ambivalence des complexes émotions humaines. Et pourtant, il s'en sort forcément beaucoup mieux que Natsutarô, qui vient tout juste d'arriver sur Terre et qui a largement plus de mal à s'adapter. Il ne fait généralement pas du tout attention aux humains qui l'entourent, n'arrive pas à comprendre pourquoi cette société humaine, de tout temps, a bâti de tels édifices, se montre particulièrement effrayé quand il lui arrive de lire les sombres pensées des gens en les touchant accidentellement... A contrario, pourtant, il y a un exemple intéressant : celui de la femme marginale, d'apparence rustre et agressive, et en qui il découvre une tristesse touchante en la touchant... L'apparence ne fait donc pas la personne. Et dans tous ces cas, il ressort une grande difficulté à comprendre toute la richesse, l'ambivalence, et l'ambiguïté de l'humain et de la société qu'il a mise en place. A ce titre, l'auteur joue vraiment très bien sur les différences entre Fuyunosuke et Natsutarô, l'un faisant tout pour s'intégrer et comprendre, et l'autre se sentant complètement perdu... au point de se retrouver impliqué dans un événement terrible en toute fin de volume.

Au-delà de sa vision de société, le parcours des deux frères aliens est une excellente occasion pour Keigo Shinzo de nous balader, en même temps qu'eux, dans la capitale nippone. Les différents pas des deux personnages nous immiscent dans différents recoins de ce vaste décor urbain : des petites rues où l'on ressent la proximité des gens, des bâtisses pas trop hautes mêlées à des immeubles, des buildings beaucoup plus grands avec leur lot de publicité aux abords des grandes rues grouillant de monde, des lieux spécifiques comme Asakusa, la tour Skytree ou le zoo d'Ueno... Observer le Tokyo que nous propose Shinzo est un régal, d'autant que l'auteur soigne beaucoup ses décors, qu'il offre à pas mal de reprises des angles de vue qui permettent de bien en profiter, et qu'il sait parfois les utiliser à très bon escient pour d'excellentes petites mises en scène (comme pour la petite course-poursuite en page 65). A cela, on peut ajouter l'appartement des deux garçons qui regorge de choses (objets, plantes, chats, chien), quelques petites trouvailles farfelues (la face avant de l'émetteur qui ressemble à une vieille disquette d'ordinateur, le forme insolite de l'antenne qui se déplie), et diverses petites références (comme à Parasite en page 149, entre autres) encrant encore un peu plus le récit dans notre réalité.

Vivement attendu, le premier volume de Tokyo Alien Bros. ne déçoit donc aucunement, en mettant sa touche fantastique au service d'un intelligent et riche portrait de la société humaine, couplé à une immersion réussie dans la capitale japonaise.

Concernant l'édition française, Le Lézard Noir un grand format sans jaquette et à couverture souple, dans la lignée de Tokyo Kaidô, de la Cantine de Minuit ou de Chiisakobé. Pour ce titre, l'éditeur a choisi un papier similaire à celui de la Cantine de Minuit : moins épais et un peu plus crème que celui utilisé pour les titres de Minetarô Mochizuki. Ce papier est très légèrement transparent parfois (mais rien de terrible), et l'impression est de très bonne qualité. Le travail effectué sur les onomatopées et sur les choix de police est convaincant, et la traduction assurée par l'expérimenté Aurélien Estager est d'une exemplaire limpidité. Enfin, difficile de ne pas souligner les jolies 4 premières pages en couleurs. Le rapport qualité/prix est donc honnête.


Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

17 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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