Je suis Shingo Vol.1 - Actualité manga

Je suis Shingo Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Mercredi, 23 October 2019

Depuis 2015, Le Lézard Noir s'évertue à mieux faire connaître en France Kazuo Umezu, grand maître de l'horreur ayant marqué nombre d'auteurs, et qui auparavant n'avait été publié qu'à deux reprises dans notre pays par les éditions Glénat avec les séries L'école emportée et Baptism, dans un format bunko peu idéal. Ainsi, après les one-shot/recueils La maison aux insecte en mai 2015, Le voeu maudit en février 2016 et La femme serpent en janvier 2017, l'éditeur a décidé de passer encore un cran au dessus en proposant, à partir de juin 2017, l'une des séries les plus réputées d'Umezu: Je suis Shingo (Watashi wa Shingo en japonais), une oeuvre d'environ 2400 pages, initialement publiée aux éditions Shôgakukan dans les années 1980 (plus précisément, à partir de 1982), et ayant bénéficié de nombreuses rééditions dans son pays d'origine.

Pièce importante de l'histoire du manga, ayant d'ailleurs remporté en 2018 le Prix du patrimoine du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême, la série, dans son édition française, nous est proposée en 6 épais volumes d'environ 400 pages chacun, dont le grand format et la bonne qualité d'impression sur un papier épais sont idéaux pour profiter de tout le travail graphique et d'ambiance du maître, d'autant plus que d'assez nombreuses pages en couleurs ou en bichromie sont également au programme. Quant à la traduction signée Miyako Slocombe, elle est impeccable, sans faute et d'une fluidité exemplaire, en particulier pour retranscrire le parler robotique de l'un de ses personnages centraux, le robot Monroe. Et puis, cette couverture, avec ses couleurs spécifiques et son interminable escalator dont le bout est caché par le titre, a quelque chose de captivant et d'un peu anxiogène. A l'heure où le 6e et dernier pavé va bientôt sortir, le moment est plus que venu de revenir sur l'oeuvre dans les prochains jours, tome après tome.

Car oui, ici, Umezu fait dans le robot. S'éloignant de l'horreur auquel on le rattache si souvent (à juste titre), l'auteur s'essaie ici à une science-fiction évidemment bien ancrée dans son époque (il suffit de voir l'allure du robot ou sa visions numérique des choses), mais restant passionnante de par l'atemporalité de son propos et les différents thèmes qui s'y mêlent.

On découvre donc ici, en premier lieu, Satoru Kondô, un petit garçon en dernière année de primaire un peu marginalisé. Parfois moqué ou rejeté par ses camarades de classe, souvent dans la lune et ayant certains comportements singuliers, il voue notamment un fort attrait pour les machines et robots géants, tels ceux qu'on peut voir dans Gundam. Alors quand son père, travaillant dans l'une des usines de la ville, lui apprend fièrement qu'un robot va bientôt intégrer l'entreprise, l'enfant ne cache pas son excitation, rêve de le voir, raconte la chose à tous ses camarades de classe qui s'en fichent un peu... Et quand, finalement, son instituteur annonce que la classe va pouvoir visiter l'usine pour voir le robot, son impatience est encore décuplée. Sur place, pas de mecha comme il en imaginait, mais un robot industriel, nommé Monroe par les employés (en référence à Marilyn, dont ils ont collé une affiche sur lui), et répétant inlassablement les mêmes gestes avec ses pinces mécaniques afin d'assembler diverses pièces, entre autres. Qu'importe: son obsession pour cette machine ne retombe pas pour autant. D'autant que sur place, en croisant un groupe scolaire d'une autre école, le petit garçon croise le regard d'une fillette, Marine, et que tous deux ressentent d'emblée une étrange, intense et inexplicable proximité.

Avec ces 400 premières pages, Kazuo Umezu s'applique à installer toute son ambiance dans les premières dizaines de pages, avant de bel et bien faire décoller peu à peu les choses à partir de la visite de l'usine, où Satoru rencontre à la fois Monroe et Marine. Jusque dans le petit climax final du volume, l'auteur magnifie la relation qui se crée entre les deux enfants, une relation qui, dès le premier regard, apparaît aussi intense que pure, et qui ne va cesser d'évoluer et de se renforcer au fil des chapitres, au gré de leurs retrouvailles, de leurs moments passés ensemble... ces moments étant bien souvent liés à l'usine où ils se sont rencontrés et plus encore à Monroe, robot qu'ils vont régulièrement retourner voir ensemble, et dont, mine de rien, par la puissance de leur relation et leurs expériences, ils vont aussi bouleverser la raison d'être primaire, qui était simplement d'assembler des pièces. Comme le ferait presque un humain, Monroe évolue, acquiert des connaissances suite aux expériences que les deux enfants lui procurent... Et bien sûr, à travers cela, c'est aussi Satoru, gamin jusque-là simplement vu comme un gosse turbulent et dans son monde, qui va montrer ce dont il est capable, vis-à-vis de la machine dont il exploite à fond les capacités là où des adultes (y compris son père) n'y comprennent pas tout, mais qui va aussi grandir un peu plus mentalement grâce à sa relation forte avec Marine.

En filigranes de cette évolution du robot permise par la puissance amoureuse des deux enfants, Umezu distille, ici et là, bien d'autres aspects dans son oeuvre. On pense bien sûr au rapport entre humains et machine, mais aussi à des choses plus sociétales: la marginalisation de ceux qui sont vus comme différents (c'est le cas de Satoru au début), le remplacement du travail par les machines, le délit de faciès (M. Kuki en fait les frais), les méfaits des ragots...

Beaucoup de choses se mêlent dans ce récit immersif et captivant, et la réussite de tout ceci vient également du gros travail narratif et visuel du mangaka. Umezu a une façon de raconter les choses qui s'avèrent souvent fascinante, en particulier durant toutes les phases où il offre la parole à Monroe, comme s'il s'agissait d'un être vivant doté d'une vraie pensée, pensée pour l'instant encore très robotique puisqu'il se contente surtout de répertorié de façon neutre tout ce qu'il retient et apprend, en somme tout ce qu'on lui dit. A ce titre, les nombreux "dit-on", "paraît-il" et autres tournures de ce type sont rudement efficaces pour faire ressortir cet aspect. Quant aux visuels, ils sont d'une densité souvent folle. C'est évidemment un brin vieillot (bien ancré dans son époque, en tout cas), mais le dessin d'Umezu est si reconnaissable qu'il traverse les épreuves du temps avec réussite. L'ensemble est riche, intense, détaillé, marqué par des noirs immersifs et par de nombreuses trouvailles visuelles, comme la précision des composants du robot quand Kuki en ouvre un brutalement (on dirait presque une petite ville qui s'effondre), ou toutes les visions "numériques/pixelisées" de Monroe.

Riche, immersif, intense et marquant, Je suis Shingo démarre d'excellente manière, le mieux étant que l'oeuvre ne fera bien souvent que se bonifier par la suite.
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

17 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






MN Actus
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