Brisée par ton amour… Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Lundi, 23 November 2020

Si l'on excepte la comédie 100% absurde et bourrée de références Pop Team Epic, la collection Daitan! des éditions Meian a, depuis son inauguration l'été dernier, accueilli deux premières séries qui ont pu diviser avec Les Rives rouges de l'adultère, une histoire d'inceste assez explicite et surtout inachevée, et Pinsaro Sniper, manga d'action érotique où les missions de l'héroïne ne sont que des prétextes pas camouflés pour exposer une tueuse aux moeurs volontiers coquines dans un cadre on ne peut plus sexiste. Bref, deux premiers titres borderline, qui peuvent plaire ou non, et aux côtés desquels semble devoir se ranger Brisée par ton amour... au vu de son pitch. Mais peut-être est-ce là juger un peu trop vite cette oeuvre ?

Ce récit a d'abord connu au Japon une première publication aux éditions Futabasha dans le magazine Action avant d'être reprise par Shinchosha. Toujours en cours dans son pays sous le titre Kimi ni Aisarete Itakatta, elle compte a ce jour 4 volumes. On doit l'oeuvre à Shiruka Bakaudon, une mangaka dont c'est la première série longue en seinen, mais qui est déjà connue chez nos amis nippons depuis quels années pour ses hentai souvent extrêmes, gores et sombres, ce qui peut déjà éventuellement donner une petit idée de l'ambiance qui nous attend ici.

Et cette ambiance, elle s'installe dès les 4 premières pages en couleur où la mangaka effectue un choix assez ambitieux, telle qu'on en voit de temps à autre dans les oeuvres de fiction, en décidant visiblement de nous dévoiler d'emblée de quelle manière tragique son oeuvre va se finir: quelque part au Japon, un lycéen de terminale vient d'être arrêté après avoir poignardé sa petite copine, la petite copine en question étant notre héroïne, Kanae. Lycéenne de son état, l'adolescente semble assez bien entourée par ses nouvelles amies emmenées par Ichika, quand bien même elle semble souvent distraite. Mais cette distraction qui pourrait au premier abord paraître futile cache un profond mal-être: traumatisée par de violentes brimades qu'elle a subies pendant ses années de collège, la jeune fille ne sait aucunement comment réagir en société, se sent fautive de tout et n'importe quoi, s'interroge sans cesse sur ce qu'elle doit faire ou ce qui lui arriver, n'arrive pas à faire réellement confiance aux autres... Le phénomène d'ijime qu'elle a vécu au collège l'a, en somme brisée intérieurement, a fait d'elle une inadaptée, le pire étant qu'elle ne peut même pas compter sur le soutien d'une famille qui la dénigre et lui fait encore plus de reproches. Kanae se sent détestée par tous alors que tout ce qu'elle semble demander est précisément qu'on ne la déteste pas, qu'on l'aime quelque part. Et finalement, les seuls moments où elle se sent bien, c'est quand elle se prostitue, qu'elle vend son corps à des hommes plus âgés, car tant qu'elle est gentille avec eux ils lui rendent cette affection qui lui manque absolument partout ailleurs... Alors quand, en la surprenant avec un de ces hommes mûrs, le dénommé Hiroshi vole à sa rescousse et tente de se rapprocher d'elle et de l'aider, la jeune fille saura-t-elle enfin s'ouvrir et faire confiance ? Rien n'est moins sûr, car Hiroshi est précisément le garçon sur lequel Ichika avait flashé, et la jalousie de cette "amie" très fleur bleue" pourrait alors être terrible...

On le comprend très vite, Kanae est une anti-héroïne qui, dès son adolescence, a été bafouée par les dérives d'une société que la mangaka veut ici sombre, très sombre, presque à la manière de ce que peut faire un auteur comme Shindo L dans son hentai culte métamorphose, tant le mal-être de l'adolescente est profond et que rien ne semble pouvoir vraiment la sauver. L'occasion pour l'autrice de jouer sur plein de petites tares d'une société déshumanisée, entre Ichika et ses copines qui préfèrent directement exclure Kanae de leur groupe sans même essayer de la comprendre, les gens dans la rue qui se contentent de se dire qu'elle a un grain, des personnage secondaires qui déballent leur haine du monde (l'écrivain de light novels en tête), etc... Et dans les faits, le récit est souvent déstabilisant et provoque un malaise permanent, ce qui est clairement l'un des objectifs de Bakaudon. Cet aspect s'avère assez réussi, en particulier parce que la mangaka cherche vraiment à nous plonger au coeur même de la psychologie de son héroïnes, complètement aliénée par ce qu'elle a pu subir et par son manque d'amour et de reconnaissance, des choses bien retranscrite par diverses idées. On pense notamment aux pensées intérieures très envahissantes de notre héroïne qui montrent bien son état d'esprit aliéné ainsi que ses sentiments d'infériorité/culpabilité/inadaptation obsessionnels, ou encore aux bulles noires de ses propres visions des choses qui empiètent sur les paroles bienveillantes de Hiroshi comme si elle ne voulait pas les entendre.

Et à cela, il faut ajouter un style visuel plutôt adéquat. Shizuka Bakaudon n'hésite pas à aller assez loin visuellement, sans pour autant tomber dans trop de gratuité ou de voyeurisme (il y en a un peu, mais ça passe). Il y a des scènes de nudité, d'érotisme, de sexe immoral, mais sous un dessin qui lui n'a absolument rien de sexy, car ce n'est visiblement pas le but de la mangaka. Les décors réalistes, tirés de photos, se veulent très froids pour accentuer le côté déshumanisée où Kanae ne semble pouvoir réellement compter sur personne (hormis son pote Narumi et peut-être Hiroshi si tant est qu'elle parvienne à s'ouvrir à lui, mais on sait déjà que l'issue sera fatale). Certains moments se veulent un brin exagérés mais ont généralement un sens (comme quand Kanae vomit abondamment de manière bien crade).

Finalement, dans tout ceci, ce qui laisse le plus décontenancé, c'est peut-être la dernière ligne droite du volume où, en perdant pied plus que jamais, Kanae en vient à nourrir une haine si forte qu'elle provoque la pire des choses pour Ichika. Avant d'en arriver aux dernières pages particulièrement extrêmes, la mangaka prend même soin de montrer un petit peu plus les meilleurs côtés d'Ichika, qui reste une adolescente normale, fleur bleue, idéalisant son premier amour, avec une famille et des amies aimantes... ce qui rend le final d'autant plus dérangeant de façon volontaire. Mais peut-être que cette fois-ci c'est un peu trop gratuit. Seule la suite nous le dira.

En attendant, ce premier volume de Brisée par ton amour... éteint en partie les craintes qu'il était possible d'avoir au départ. Dans un style visuel, un ton, une ambiance bien sombres, extrêmes et malaisants constituant un parti-pris comme un autre et auquel on accrochera ou non, Shiruka Bakaudon semble bel et bien avoir des choses à dire, et il ne reste plus qu'à voir par la suite si les quelques attentes se confirmeront en bien. Dans tous les cas, on a clairement ici une série à ne pas mettre entre toute les mains, et l'oeuvre la plus dérangeante de la jeune collection Daitan! à ce jour.

Côté édition, pas grand chose à redire. La jaquette est fidèle à l'originale japonaise tout en bénéficiant d'un vernis sélectif sur son logo-titre, et à l'intérieur on a 4 premières pages en couleur, une honnête qualité de papier et d'impression, un lettrage efficace de Mickaël Ponsard, et une traduction prenante de Vincent Marcantognini qui n'a aucun mal à retranscrire tout l'état d'esprit de Kanae.
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

14 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






MN Actus
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