Beastars Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Vendredi, 01 Février 2019

Chronique 2
  
Lancée en 2016 dans le magazine Shônen Champion des éditions Akita Shôten, aux côtés d'autres shônen assez mûrs et sombres comme Prisonnier Riku ou Magical Girl of the End, Beastars est assurément l'un des mangas ayant fait le plus parler de lui ces derniers mois, autant au Japon qu'en France. Ayant rapidement rencontré un beau succès critique et public dans son pays d'origine, c'est oeuvre toujours en cours avec actuellement 11 tomes au compteur a été particulièrement auréolée depuis 2017 et début 2018 en se distinguant successivement dans plusieurs récompenses : lauréat du Manga Taishô Award, prix culturel Osamu Tezuka de la meilleure nouveauté, révélation du Japan media Arts Festival, prix Kôdansha du meilleur shônen... Une succession de prouesses qui n'a fait que renforcer la curiosité de nombre de lecteur hors du Japon, et particulièrement en France où les éditions Ki-oon se sont emparées du titre avec la ferme attention d'en faire l'une de leurs séries-phares de l'année 2019. Jugez vous-mêmes: plusieurs bandes-annonces, un extrait en ligne, des goodies comme des porte-clés et des marque-pages... et, surtout, la venue en France, pour le lancement de la série en ce mois de janvier, de la mangaka Paru Itagaki au Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême, où elle a accordé plusieurs séances de dédicaces, des interviews et une conférence publique. On ne connaissait pourtant rien en France, avant Beastars, de cette jeune autrice (elle n'a que 24 ans) qui a d'abord fait des études dans le cinéma avant de s'intéresser au manga, et qui a débuté sa carrière en 2016 avec Beast Complex, une série d'histoires courtes qui mettait déjà en scène des animaux humanisés, passion qui l'a pas quittée depuis son enfance.

Beastars nous plonge dans un univers où ne cohabitent que des animaux anthropomorphes, et plus précisément au sein de l'institut Cherryton, une école qui s'applique à faire cohabiter carnivores et herbivores dans une harmonie bien huilée. En effet, la consommation de viande est interdite chez les carnivores, ceux-ci ayant pris l'habitude de trouver leurs besoin énergétiques et alimentaires ailleurs que dans la chair fraîche. Et pour être sûrs malgré tout qu'aucun problème n'ait lieu, les dortoirs sont séparés en fonction des régimes alimentaires. Ainsi, tout se déroule bien... jusqu'au jour où l'instinct semble reprendre ses droits sur la raison et la culture: le drame a lieu lorsque l'alpaga Tem est retrouvé mort, déchiqueté, dévoré, événement suscitant dès lors l'effroi et la méfiance, surtout chez les herbivores. Et même si personne ne sait qui a fait le coup, nombre de soupçons se portent sur Legoshi. Simplement parce qu'il est un loup, espèce carnivore dont la réputation de prédateur est ancestrale. Mais aussi parce qu'il était un ami proche de Tem, et parce que son caractère le rend souvent bizarre aux yeux des autres...

Tel est le point de départ d'une série qui a pour première particularité, évidemment, son concept d'animaux anthropomorphes: ici, chaque personnage est donc un animal qui a été partiellement humanisé, conservant un physique très animal, mais apte à marcher sur deux jambes, à parler, à s'habiller, à vivre en société... Dans la culture le procédé est loin d'être nouveau, on peut par exemple citer plusieurs films d'animation comme Robin des Bois de Disney, Zootopie ou Fantastic Mr Fox, des bandes dessinées renommées comme Blacksad, ou tout simplement de très nombreux contes et fables (où l'image du loup est d'ailleurs très, très souvent négative). En revanche, il apparaît plus rare dans le domaine du manga, le seul exemple venant à l'esprit de votre serviteur au moment où ces lignes sont écrites étant Bye bye my brother, one-shot paru chez Casterman en 2013. Loin de n'être qu'un effet de style, ce choix dans Beastars semble précisément étudié par la mangaka, tant plusieurs personnages qu'elle met en scène ont un design animalier qui leur donne du sens. A commencer bien sûr par Legoshi, dont la figure de loup se prête bien aux préjugés négatifs qu'on peut avoir sur lui. Mais on peut aussi évoquer le choix, pour le personnage censé être très mignon, fragile et chétif de Haru, de lui offrir un physique de lapin nain. Ou celui d'avoir pris la figurine très noble d'un cerf pour Louis, fils de riches à l'allure fière, vedette des végétariens, étoile du club de théâtre (où figure aussi Legoshi en tant que simple éclairagiste) et pressenti pour être le prochain Beastar...

Le Beastar ? Hé bien, c'est un concept que la mangaka installe dans ce premier tome et qui, au vu du nom de la série, est voué à prendre une grande importance. Le Beastar est le leader de l'école, celui pouvant "régner" sur celle-ci, et qui est alors promis au plus brillant des avenirs une fois sorti de l'institut. Celui-ci doit être élu prochainement, et les candidats se préparent donc... Un concept qui s'installe bien, mais qui est loin d'être la seule idée de l'oeuvre. Car ce que Paru Itagaki met en place tout au long du volume, c'est avant tout un microcosme qui fonctionne comme notre société, jusqu'à en reprendre de nombreux problèmes, de nombreuses tares. Ainsi, après avoir choisi de démarrer son oeuvre sur un événement choc avec le meurtre de Tem, l'autrice, loin de s'orienter vers du récit policier par exemple, s'applique à dépeindre une sorte de tranche de vie qui a déjà beaucoup de choses à dire, à commencer par tout ce qui concerne les préjugés liés à l'apparence. L'exemple le plus frappant est évidemment Legoshi, qui, de par sa nature de loup, est immédiatement suspecté d'être le meurtrier de Tem et voit surgir nombre de craintes à son égard... alors que Legoshi, disons-le clairement, il est vachement cool dans son genre. Plus d'une fois il apparaît plutôt bon, comme dans le passage sur la lettre d'amour. Son apparence le condamnant depuis toujours à être craint à cause des méfiances ancestrales envers les loups, il a toujours fait le choix de rester plutôt distant, dans l'ombre (son travail d'éclairagiste au club de théâtre symbolise bien cette idée: pendant que Louis et les autres acteurs sont en pleine lumière, lui reste dans l'ombre et doit justement attirer la lumière sur eux), quitte à paraître encore plus bizarre voire maladroit dans ses interactions avec les autres. Mais malgré tout le soin qu'il prend à rester en société sans trop se rapprocher des autres, pourra-t-il réellement refouler jusqu'au bout sa vraie nature et ses instincts ? La question est bel et bien lancée via certains passages assez durs et sombres. Toujours sur les préjugés liés à l'apparence, on peut aussi parler de Haru: son physique tout mignon et petit de lapine fait que les mâles ont systématiquement envie de la protéger et se sentent attirés par elle. Alors qu'elle, elle n'a pas forcément besoin qu'on la protège autant, elle le montrera dès ce tome 1 en ne se laissant pas démonter face à certaines brimades. Et au-delà de ce qui est lié à l'apparence, il y a donc bien d'autres problématiques qui sont déjà installées et qui rappellent beaucoup notre société: brimades, jalousie, climat de peur et de méfiance envers l'autre qui s'installe suite à un événement-choc, besoin de reconnaissance, acceptation de soi, des autres et de leurs différences... Itagaki promet de brasser très large, et sait exploiter l'idée des animaux anthropomorphes pour se montrer assez fine et pertinente sur ces différents éléments qui ne sont pourtant qu'installés pour le moment.

A tout cela, il faut ajouter une patte visuelle vraiment appréciable, qui bien sûr tire ses premières qualités du design des personnages. Pour chacun Itagaki trouve un bon équilibre entre humanité et look animal, et conserve même beaucoup de choses des animaux dont elle s'inspire. Elle sait rendre ses personnages expressifs et nuancés, surtout via les yeux, leur offre des tenues soignées, et parvient très bien à exposer d'emblée les sentiments qu'on est censés ressentir à leur égard. Par exemple, on comprend instantanément la noblesse de Louis, on a immédiatement envie de protéger la petite Haru quand on la voit (et en cela, le lecteur se retrouve donc lui-même pris au piège des préjugés liés à l'apparence), et surtout Legoshi a une dégaine savoureuse et attachante, un peu de dandy maladroit. Autour de ses personnages, la mangaka fait très attention à l'utilisation des trames qu'elle expose intelligemment et sans surexploitation (par exemple, souvent elle dessine les motifs des vêtements plutôt que de simplement y appliquer des trames), offre de jolis contrastes noir/blanc, propose pas mal de jeux de lumière (la lumière étant un élément auquel elle fait très attention, c'est un héritage de ses études dans le cinéma).

Au final, Beastars ne déçoit donc aucunement avec ce premier volume qui installe tout un concept passionnant, une patte visuelle unique, et un univers reflétant pas mal de choses de notre société et porté par des personnages déjà très intéressants dans ce qu'ils véhiculent. La série était fortement attendue, et elle s'annonce aussi bonne qu'on l'espérait !

Du côté de l'édition, notons que Ki-oon a choisi de re-catégoriser la série en seinen, ce qui peut éventuellement se comprend au vu du contenu assez mûr. L'éditeur conserve néanmoins le petit format de l'édition originale. A part ça, un très bel effort a été fait sur la jaquette, avec un logo-titre bien fichu et un joli vernis sélectif. A l'intérieur, le papier et l'impression sont excellents, les choix de police sont soignés, la traduction d'Anne-Sophie Thévenon est très convaincante... N'oubliez pas de lire aussi les quelques pages de suppléments, où la mangaka livre quelques anecdotes de création intéressantes !
  
  
Chronique 1
  
Parmi les titres qui se sont distingués dernièrement au Japon, Beastars est sans doute l'un des plus attendus en France. Primé à plusieurs reprises, il est l’œuvre de Paru Itagaki, jeune mangaka qui s'est lancé dans la bande-dessinée après des études de cinéma, et qui semble avoir un faible pour les animaux anthropomorphes. Lancé en 2016 dans le magazine Shônen Champion des éditions Akita Shoten, le manga compte actuellement 11 volumes, le douzième étant attendu pour début février au Japon.
En France, Beastars est incontestablement un des titres marquants de 2019. Le titre a suscité une forte attente, chose que les éditions Ki-oon ont compris tant elles misent sur une communication renforcée, avec notamment la venue de la mangaka au Festival International de la BD d'Angoulême, alors que les deux premiers opus sont à peine parus chez nous.

Sur le campus de Cherryton, un drame a lieu ! Tem, un alpaga, est retrouvé mort, et tout porte à croire que le crime est le fait d'un carnivore. Car dans cet établissement où les espèces coexistent, la consommation de viande est prohibée, et l'idée même de croquer un de ses camarades est un tabou absolu. Rapidement, les doutes se dirigent vers Legoshi, un loup un peu timide mais pourvu des meilleures attentions du monde, d'autant plus que Tem était son ami. C'est dans ce climat de tension que les prochaines éléctions du campus approchent et permettront d'élire le Beastar, figure majeure de l'établissement qui pourra, peut-être, ramener le calme à Cherryton...

La particularité première de Bestars est le choix de Paru Itagaki de ne représenter que des animaux anthropomorphes. Pas d'humain à l'horizon, et le choix de représenter des animaux dotés de conscience et de parole, se dressant sur deux pattes, a un véritable sens au sein de l'intrigue. Plus qu'un choix esthétique, cela permet d'amener dès les premières pages le grand dilemme du scénario, qui propose un campus scolaires où coexistent les différentes espèces, carnivores comme herbivores. L'idée semble simple à première vue, mais se révèle particulièrement efficace pour démontrer les intentions de l'autrice qui, par ce monde habité par les animaux, fait un excellent parallèle avec notre propre société, dans laquelle les différences sont trop souvent prétextes d'opposition, et qu'une harmonie peut être ébranlée au moindre drame. C'est par le loup Legoshi que cette volonté est montrée et a du sens, notre protagoniste étant rapidement jugé et craint après le tragique décès de l'alpaga Tem. Un comportement des différents élèves d'autant plus cruel que Paru Itagaki cherche à faire de Legoshi un personnage attachant, dès le premier chapitres.

Pour cela, le choix de présenter des animaux humanisés a un sens esthétique. Faire des personnages des animaux agissant comme les humains apporte une dimension visuelle différente, et on serait tentés de s'attendrir des personnages pour les bouilles qu'ils présentent. C'est totalement le cas de Legoshi, dont l'attitude timide contraste avec la nature de loup, tout en sachant que la mangaka relève habilement son caractère par sa gestuelle, son attitude, et tout simplement son faciès de personnage timide qui suscite immédiatement l'empathie. Et cette dimension est valable pour tous les autres personnages, à commencer par le fier Louis dont la nature de cerf est une excellente idée, ne serait-ce pour représenter la noblesse de l'individu. Si nous avons déjà vu des titres utiliser l'esthétique des animaux anthropomorphes (par exemple Pandemonium, aussi sorti chez Ki-oon), Beastars semble être l'un des récit à donner le plus de sens à ce choix.

Pour ce premier volume, Paru Itagaki choisit de planter le décor, bien qu'on entre finalement assez vite au cœur du sujet. Dès les premières pages, l'affaire de la mort de Tem donne une certaine noirceur, bien que ce premier volume trouve un peu plus de couleur par la suite, par la présentation des personnages notamment. Plus qu'un scénario ambitieux, la mangaka dresse l'ambiance du campus de Cherryton, tout en présentant une galerie intéressante de personnages, et surtout les différents concepts qui devraient trouver leur place par la suite. L'opposition entre les animaux dans un premier temps, pour cette histoire de Beastar qui prendra de plus en plus d'importance, sans aucun doute, ainsi que les premiers éléments d'un questionnement on ne peut plus intéressants : malgré leur humanité, ces animaux pourront-ils éternellement refouler leur nature première ? Un carnivore peut-il réellement calmer ses pulsions de mangeur de viande ? Tout ceci pourrait amener une autre réflexion sur notre propre société, nos habitudes de consommation notamment, mais il est encore trop tôt pour certifier là où la mangaka veut en venir avec ces idées.

Alors, publier les deux premiers opus de la série pour son lancement est une excellente initiative de la part de Ki-oon, de manière à mieux apprécier cette présentation de l'histoire, et mieux s'attacher à l'univers. Car ce premier tome de Beastars, par ses personnages et son ambiance globale, constitue une excellente surprise et une lecture particulièrement originale, la présence d'animaux anthropomorphes y étant pour beaucoup. Difficile de ne pas être séduit par la recette, aussi il sera difficile, pour ceux découvrant la série dès sa sortie, de ne pas succomber à la tentation de savourer les deux premiers opus d'une traite.
  

Critique 2 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16.5 20
Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Takato

17 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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