A nos fleurs éternelles Vol.1 - Actualité manga

A nos fleurs éternelles Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Jeudi, 19 November 2020

Narumi Shigematsu est une autrice que l'on a découverte en France aux éditions Akata avec Running Girl - Ma course vers les Paralympiques, série d'abord proposée en exclusivité numérique à partir de 2019, avant d'arriver en version papier cette année. Bien que trop rapide vers sa fin, cette oeuvre en 3 volume traiter de manière intéressante et positive le handisport ainsi que la reconstruction personnelle après un handicap, si bien que l'on avait facilement envie de retrouver cette mangaka en France... d'autant plus que son assez jeune carrière se veut déjà très éclectique ! Ainsi, son premier manga, Shiroi Hon no Monogatari, paru en 2010 dans feu l'excellent magazine Ikki de Shôgakukan, était une tranche de vie ancrée dans l'univers des livres à Paris, tandis que sa deuxième série, Babel, oeuvre en 5 tomes parue à partir de 2012 elle aussi dans Ikki, fut un récit de science-fiction nous plongeant en 2050 auprès d'un réparateur de livres numériques qui veut lever le voile sur le drame parental qui l'a frappé. Mais c'est son oeuvre suivante, dessinée juste avant Running Girl, qui nous intéresse aujourd'hui: dessinée en 2017-2018 pour le magazine Be Love de Kôdansha (dont est aussi issue Running Girl), Hana Koi Shounen est une série en 2 tomes à la forte part historique qu'Akata nous propose de découvrir en cette fin d'année sous le titre A nos fleurs éternelles. Après le fantasy dans Les Chroniques d'Azfaréo en septembre puis la science-fiction avec Nos Temps Contraires en octobre, voici donc de quoi terminer efficacement l'année pour l'éditeur, qui a toujours tâché de démontrer la diversité du shôjo manga.

Nous voici donc au Japon sous l'époque Muromachi, en 1374. Dans un village de la plaine du Yamato près de Nara, un jeune garçon du nom d'Oniyasha, roturier à peine âgé de 12 ans, se prête régulièrement à jouer des rôles dans la petite troupe de théâtre populaire de son père. Mais sa nouvelle représentation est vouée à faire basculer sa vie puisque le shôgun Yoshimitsu Ashikaga, alors âgé de 17 ans, remarque le talent de l'enfant alors qu'il est de passage dans le coin. Tout aussi admiratif devant le jeune souverain, Oniyasha entame alors un parcours qui révolutionnera l'art théâtral du pays...

Si le nom d'Oniyasha ne vous dit rien, peut-être aurez-vous déjà entendu le nom qu'il adoptera plus tard: Zeami. Acteur, dramaturge, l'homme est surtout connu pour être le premier grand théoricien du nô, et pour avoir littéralement apporté ses lettres de noblesse à ce spectacle théâtral et dansant typiquement nippon. Pendant toute sa vie d'artiste, avant d'emprunter la voie religieuse à l'aube de ses 60 ans, il a pris soin de codifier le spectacle populaire du sarugaku (l'ancêtre du nô, grosso modo) pour en faire un véritable Art esthétique et raffiné. Il a d'ailleurs laissé derrière lui plusieurs écrits dont la plupart ont été traduits en français, dont "La Tradition secrète du Nô" qui est toujours disponible dans notre langue.

Avec A nos fleurs éternelles, Shigematsu s'intéresse plus spécifiquement à la jeunesse de Zeami, à partir de sa rencontre avec le shôgun Ashikaga. Une rencontre que la mangaka, pour le bien de son récit, interprète sans doute ici un peu à sa sauce, de façon romancée, et même avec des élans romantiques portés par quelques sous-entendus dans la relation d'admiration/passion entre les deux garçons. D'ailleurs, la mangaka dit elle-même dans son assez longue postface (présente sous la jaquette) qu'elle s'inspire de faits "à peu près" historiques. Mais cela ne l'empêche pas d'être assez rigoureuses sous différents angles, abordant par exemple les mythes autour de la naissance du sarugaku, la "rivalité" de ce spectacle théâtral avec le dengaku (une autre forme de spectacle dansant), où même le contexte historiques risquant de rendre difficile la reconnaissance du sarugaku no nô puisque, à l'époque, il y a une bataille entre deux gouvernements autoproclamés légitimes avec d'un côté la "cour du Sud" de Yoshino et de l'autre le gouvernement militaire du clan Ashikaga, soit la "cour du Nord" à Kyoto.

Un contexte posé rapidement mais plutôt efficacement, qui permet de nous immerger suffisamment dans l'époque aux côtés d'une jeune héros que l'on suit avec intérêt. On entrevoit notamment son trac quand il joue pour la première fois devant beaucoup de monde, son désir de ne pas fuir sa peur, certaines brimades qu'il peut subir, l'opposition des partisans du dengaku, la complexité d'imposer un spectacle novateur face à d'autres formes de spectacles bien ancrées dans la culture populaire... Mais presque à l'image de Rin, l'héroïne de Running Girl, le Zeami à la sauce Shigematsu a pour lui une volonté d'aller de l'avant, une passion qui se cristallise ici par son admiration envers Ashikaga, le tout se ressentant notamment à travers ses yeux pétillants où l'on reconnaît bien la patte de la dessinatrice.

Et puisque l'on parle de la patte de Shigematsu, signalons tout de même qu'elle ne plaira pas forcément à tout le monde pour une raison: si Running Girl montrait déjà certaines irrégularités anatomiques, c'est encore plus le cas dans cette série qui est un tout petit peu plus ancienne. Le dessin de la mangaka a quelque chose d'assez vif et pétillant, mais peut facilement rebuter par ses proportions parfois hasardeuses. Sans compter que tout le monde n'adhèrera pas forcément au physique très frêle et efféminé de notre héros (qui est un choix artistique comme un autre, mais mieux vaut le signaler). A part ça, l'oeuvre ne se veut pas trop rigoureuse dans la peinture du cadre historique (il ne faudra même pas s'étonner de voir un personnage s'exclamer de façon humoristique en anglais à un moment), mais les décors et surtout les costumes, sans être très détaillés, restent suffisants pour facilement nous plonger près de 700 ans dans le passé.

Pour finir, un mot sur l'édition française que l'on sent très appliquée et impliquée ! Si certains termes de cette chronique ont un sens qui vus échappe un peu, pas de panique: un lexique de 4 pages est présent en fin de tome et s'applique à expliquer voire à décortiquer/approfondir différents mots spécifiques ainsi que différent(e)s pièces et poèmes. Un excellent travail, d'autant que le reste de l'édition n'est pas en reste. Le papier souple et l'impression très honnête sont typiques des petits formats d'Akata, Alexandre Goy livre une traduction fluide, et Tom "spAde" Bertrand propose un lettrage soigné ainsi qu'une jaquette proche de l'originale et dotée d'un logo-titre bien conçu.

Au fil de ce premier tome, on fait facilement fi des quelques lacunes techniques de la mangaka pour s'immiscer dans une interprétation historique suffisamment rigoureuse et crédible, à la découverte d'une figure plutôt méconnue dans nos contrées et pourtant très importante dans ce qu'elle a pu apporter à l'Art théâtral japonais. On attendra le deuxième et dernier volume avec beaucoup d'intérêt !
   

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

15 20
Note de la rédaction






MN Actus
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