GLORIS Thierry - Actualité manga

GLORIS Thierry

Interview de l'auteur

L’illustratrice Cyrielle et le scénariste Thierry Gloris ont accepté de nous recevoir lors de la Japan Expo 2010, afin de nous présenter leur première collaboration: Tokyo Home, sorti aux éditions Kana. L’interview, très divertissante et riche en explications, nous dévoile sans complexe comment a débuté cette aventure, entre une mordue de mangas et un amoureux de la bande dessinée franco-belge.
 



Manga-news: Pouvez-vous vous présenter chacun à votre tour?
Cyrielle: A l’origine, je fais des illustrations pour les enfants et pour des magazines de jeunesse féminine. J'ai toujours voulu faire de la BD. Je me suis lancée grâce à Thierry. Tokyo Home est ma première aventure dans la BD.

Thierry: Je suis scénariste de bande dessinée franco-belge. J'ai une douzaine d'albums à mon actif: Le Codex Angélique est ma première BD, parue chez Delcourt, Aspic, détectives de l’étrange chez Quadrants, Souvenirs d’un Elficologue chez Soleil, Missi Dominici chez Glénat. Je travaille avec plein d'éditeurs. C'est le fruit de mes aventures éditoriales qui ont fait que j'ai bifurqué à droite, à gauche. A la base, je devais travailler pour le journal de Spirou. Mais le projet a été gelé. A l'époque, c'était mon seul travail. Je suis allé démarcher partout ailleurs, et il s'avère que ça a fonctionné! J'ai alors travaillé avec 5 éditeurs différents. Je fais tous ces travaux en parallèle. En ce moment, je travaille sur 7/8 projets en même temps.
 

Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux?
Cyrielle: On n’a pas la même version! C'est Thierry qui m'a contacté par le biais de mon blog pour me proposer un projet jeunesse qu'on devait monter à l'époque, mais qui n'a pas abouti. Ça fait quatre ans qu'on se téléphone. On ne s'était encore jamais vu! La première fois fut lors de la Japan Expo.

Thierry: En fait, le site a été juste le moyen pour prendre contact. A la base, ma première BD (Le Codex Angélique), je l'ai faite avec Mickael Bourgouin. Il sortait de l'école de dessin Emile Cohl. De là, j'ai rencontré des amies à lui qui étaient allées à la même école et qui parlaient souvent du travail de Cyrielle. J'ai vu son travail sur son site, j’ai trouvé ça joli. Je voulais faire de l'album chez Spirou, et ensemble, on a fait une petite histoire de 7 planches destinée pour Spirou. Mais comme on l'a dit précédemment, le projet a été gelé.
 
Ci-dessous: Cyrielle.

 
 
Qui a eu l'idée du projet Tokyo Home au départ? Est-ce que c'est Kana qui vous a contacté? Comment les choses se sont passées?
Thierry: Personnellement, je n'ai jamais eu l'intention de faire de manga. Moi, ce que je voulais faire, c'était une bande dessinée jeunesse, à forte pagination. Dans le cas d'une pagination normale, du 46, le cadre technique nous empêche de faire certaines choses. L'exemple type, c'est de passer dans du super déformé. sur le genre de livre de Tokyo Home, de plus de 200 planches,
3 cases de super déformé ne pose pas de souci. Elles font partie du récit. Le dessin déformé, fortement métaphorique n’est pas choquant car à la fin du récit, ce que l’on retient, ce n’est pas « le dessin » mais le sentiment qu’il a retranscrit.
Sur un 46 pages, si l’on met 3 cases de super déformé, ça représente tout de même 1/50ème de la bande dessinée, tout le monde va se dire que c'est une faute de goût. C'est mon avis personnel, mais avec 46 planches, on n'a pas le bon tempo pour se servir du super déformé, ça va être de trop.
Sinon, il faut faire du super déformé du début à la fin, et là, finalement, nous sommes dans du « gros nez » classique et typique de la BD franco-belge . Le format 46 ne permet pas ce mélange. La différence essentielle entre BD franco-belge et Manga est, à mon sens, essentiellement dans le format de parution qui induit des techniques narratives spécifiques et particulières.
Donc je voulais faire un album jeunesse, pour ma fille de 10 ans. Je voulais lui faire un album sur la différence auquel elle ait accès, car elle ne pouvait pas lire Le Codex Angélique. C'est là où Cyrielle est intervenue. Ma fille a une passion pour tout ce qui vient du Japon. Comme Cyrielle est également passionnée par le Japon, je me suis dit qu'il serait intéressant de faire ce projet ensemble sur ce thème.

Cyrielle: Ce projet m'a tout de suite plu! J'ai 26 ans, j'ai grandi dans le monde du manga: la mise en page est dynamique, les dessins ne sont pas cantonnés dans des cases. C'est un genre qui me vient plus naturellement que la BD franco-belge. Mais on a été complémentaire au niveau du travail. J'intervenais sur tout l'aspect culturel, je corrigeais ses erreurs concernant les réactions des Japonais par exemple. Ça s’est très bien passé!

Thierry: Ce qui est amusant, c'est que Miyo, de Nami Akimoto, est le pendant de Tokyo Home: c'est une japonaise qui retourne au Japon, et qui le voit au travers des yeux d'une française. C'est un peu la même histoire que la nôtre. Mais d'un autre côté, notre héroïne devait être forcément française et non japonaise, tout simplement car je ne suis pas japonais!
   

D'où te vient toute cette culture nippone Cyrielle?
Cyrielle: Je ne sais pas, c'est comme ça... J'ai acheté mon premier manga à 9 ans, dans une petite librairie. C'était le tome 4 de Sailor Moon. Le 4, tout simplement parce qu'il n'y avait pas les autres tomes. Je me souviens qu'il y avait un dessin à l'intérieur que je ne voulais pas que ma mère voit. Donc voilà, j'ai commencé à lire les mangas. Ce qui m'a plu, ce sont les dessins, très féminins, que l’on ne trouve dans la bande dessinée franco-belge. C'est une chose qui a manqué à la BD française pendant très longtemps. Je trouve que les filles peuvent s'y retrouver, être touchées. J'ai commencé à m'attacher à la culture, et voulu comprendre pourquoi les japonais réagissent aussi différemment de nous. Je suis allée au Japon toute seule pendant un mois. Ça s'est très bien passé. Je parle un peu la langue, une chose indispensable! C'était une superbe expérience! Je ne suis pas partie au Japon avec une image fausse, idéalisée. Je savais déjà comment était la société japonaise. Pour moi, c'était une expérience très positive.
 

 
 
Qu'est-ce que tu as retenu au sujet des différences culturelles majeures entre la France et le Japon?
Cyrielle: Ce qui m'a marqué est l'attitude des gens, leur façon d’être entre eux au quotidien. On n'a pas du tout la même façon de s'exprimer. Un Japonais ne donne pas son opinion, il nous écoute et va dans notre sens. Après, ce sont des subtilités au quotidien: leur rigueur, leurs codes. Ce sont toutes des choses auxquelles il faut faire attention, qui peuvent être parfois un peu déroutantes. Mais ces différences font la richesse de la culture japonaise.


Comment résumeriez-vous l'histoire pour donner aux lecteurs l'envie de lire Tokyo Home?
Thierry: C'est un album écrit pour parler de  la différence, de l'acceptation de l'autre. Ensuite, il est intéressant d'aborder la manière dont le personnage va se retrouver en interaction avec les autres personnes qui parlent une langue différente, qui ont des rapports sociaux différents. Quelque part, notre personnage aurait pu débarquer sur Mars, avec des extraterrestres, ça aurait été la même chose. Je suis parti du principe selon lequel on ne connaît pas le Japon et qu'on a des clichés. Le but du jeu est de se confronter à tous les clichés, et d'y trouver, à chaque fois, une idée qui nous rapproche. Car une jeune fille de 10 ans n'a que des clichés du Japon en tête et rien d’autre. Moi, personnellement, je ne connais pas le Japon. C’est uniquement par l’intermédiaire d’un ami qui y vit, et qui revient en France une fois par an. Il me fait alors un condensé de son année et de ses expériences au pays du soleil levant.


Vous aviez déjà vendu l'ouvrage à Kana quand vous aviez monté le projet?
Thierry: A la base, il devait être publié dans une collection qui était chez Dargaud jeunesse, à peu près du même format que celui d’aujourd’hui, mais en  beaucoup moins épais. On était sur du trois fois 125 pages. Quand notre collection d’origine a eu des soucis, on avait terminé un premier tome, on commençait le deuxième. Il fallait trouver un compromis. Notre éditeur nous a proposé d'aller chez Kana. Comme ça parle du Japon, ça ne posait pas de problème, et ça entrait très bien dans la collection Kiko.

Cyrielle: C'est d'ailleurs plus visible pour le public féminin, qui n'ira pas en BD classique.

Thierry: Ce qui fait qu'on est arrivé sur un 224, qui résume les 2 tomes, le dernier ayant été retravaillé, ce qui justifie la fin ouverte.
 



 
Le fait de ne pas avoir travaillé en couleur vous a-t-il posé un problème?
Cyrielle: Non, parce qu'on avait un rythme important. C'était 15 planches par mois.

Thierry: Dans la collection d’origine, on nous avait proposé la couleur, mais le problème c'est que ça augmentait le prix considérablement, ce qui n'avait pas d'intérêt. Le prix était devenu excessif pour une jeune fille de 10 ans qui devait acheter trois albums à plus de 10 euros. Désormais, c'est un beau gros livre pour un prix assez raisonnable.


Vous sentez-vous un peu frustrés de ne pas avoir pu faire les 3 tomes prévus au départ?
Cyrielle: Oui, un peu! J'aurai aimé qu'on puisse terminer l'histoire. Nous, on serait partant pour continuer!
Thierry: J'ai un avis légèrement différent! Faire une suite, oui avec plaisir, mais le seul souci, c'est que c'est un rythme de travail extraordinaire! Cyrielle travaille très vite! Moi j'ai l’habitude de travailler sur du franco-belge, avec un rebond par page. Ici, c'est un autre style de narration. Donc sur 46, ça fait 46 rebonds. Ici, si on regarde bien, il y en a quasiment un à chaque fois: ça fait plus de 200 rebonds! Les mangaka réussissent très bien à faire filer l'histoire, ce qui peut donner une certaine poésie. Là, il n'y a pas de combats, il y a toujours des références. Alors soit on termine sur une référence, soit sur un rebond culturel. A chaque fois il faut le trouver!


Combien de temps vous-a-t-il fallu pour la réalisation de l’ouvrage?
Cyrielle: On a commencé en juin 2008, on terminé en janvier-février 2010. Il n'y a pas eu de trou, c'était du travail intensif: 10 à 15 pages par mois.
 

Quel est le personnage qui vous tient le plus à cœur?
Cyrielle: Je pense qu'on a le même: Kyo la muerte. Je trouve que c'est un personnage atypique qui ose et qui se moque du qu’en dira-t-on. Moi j’en ai vu au Japon. C’est une chose qui m’a plu: c’est un luxe incroyable.

Thierry: Kyo, quelque part, elle représente l’enfance qui se reconnaît dans l’adulte. C’est-à-dire que le personnage principal, Julie, qui a toutes les qualités, reste une jeune fille. Elle reste dans une normalité. Kyo, c’est un fantasme. Elle fait ce qu’elle veut, a un peu de poids mais assume, gagne sa vie, est indépendante. C’est ça qui est intéressant. Et en plus, elle est métisse. Ça n’a pas été dit dans l’histoire, mais logiquement sa mère était une enfant née juste après guerre, d’un GI noir et d’une mère japonaise. Son père est parti, et elle est restée avec sa mère. Donc elle a subi tous les avatars du côté sombre de la société japonaise. C’est une chose qu’on n’a pas pu mettre dans le livre. Kyo n’a pas d’ami, car être métisse n’est pas normal pour la société conservatrice japonaise. C’est ce qu’on appelle les enfants de la défaite. Je pense qu’on aurait pu le faire, car mine de rien on traite de l’homosexualité! Mais le problème c’est que sur ce tome je n’avais pas la place ni le temps de traiter de ce point de façon satisfaisante.
   



  
  
A partir de quel âge conseillez-vous votre livre ?
Thierry: A partir de 10 ans. Mais ça dépend de l’éducation des enfants. Pour moi, le but du jeu est de cibler des jeunes, qui sortent du CM2-6ème. Ils achètent ce livre, le lisent et s’amusent, car c’est ludique. Ensuite, la mère le regarde, le lit à son tour. Il y a des références pour elle, ce qui lui permet de discuter avec son enfant.


Merci pour cette interview!
Thierry & Cyrielle: Merci!


  


Remerciements à Thierry Gloris, Cyrielle et aux éditions Kana

MN Actus
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