Mermaid Saga Vol.1 - Actualité manga

Mermaid Saga Vol.1

Critique du volume manga

Publiée le Mercredi, 20 October 2021

Lauréate du Grand Prix du FIBD d'Angoulême en 2019, l'immense Rumiko Takahashi a le droit à une juste remise en avant aux éditions Glénat depuis quelques années. Cela a commencé, bien sûr, par la toute nouvelle édition de Ranma 1/2 à partir d'octobre 2017. Puis ont suivi en 2019-2020 la Perfect Color Edition d'Urusei Yatsura (compilation des chapitres partiellement en couleurs de la première grande comédie de l'autrice), puis à partir de juillet 2020 sa dernière série en date Mao. On espérait forcément que l'éditeur poursuive dans cette bonne voie, et c'est ce qui a lieu en ce mois d'octobre, avec le retour d'une oeuvre qui, jusqu'à présent, n'avais jamais été publiée en intégralité dans notre pays: Mermaid Saga.

Mermaid Saga, c'est une oeuvre composée de 9 histoires, que Rumiko Takahashi publia à rythme sporadique, pendant plusieurs années (entre 1984 et 1994), essentiellement dans des numéros spéciaux du magazine Shônen Sunday de Shôgakukan, grosso modo pour s'offrir des "pauses" plus sombres entre ses récits de comédie et de tranche de vie. Au fil des années, l'oeuvre, désormais achevée, a fini par totaliser au Japon trois volumes, nommés respectivement Mermaid Forest, Mermaid's Scar et Mermaid Gaze.

La saga s'est également illustrée à plusieurs reprises en animation, tout d'abord avec Mermaid's Forest en 1991 puis Mermaid's Scar en 1993, deux OAV adaptant les deux histoires éponymes de la saga, et dont la deuxième est sortie en France en DVD il y a une grosse vingtaine d'années chez AK Vidéo. Il a ensuite fallu attendre 2003 pour voir arriver une toute nouvelle adaptation animée, nommée Mermaid's Forest TV, et adaptant quasiment toutes les histoires de la saga en 13 épisodes. Cet anime, lui, est autrefois sorti en France en DVD chez Kazé en 2005.

Dans la foulée de la première édition française de Ranma 1/2, Glénat proposa de découvrir en France dès 1998 le premier volet du triptyque sous le nom de Mermaid Forest, à l'époque en sens de lecture occidentale avec des pages inversées de manière immonde, mais en n'ayant ensuite jamais donné suite à l'oeuvre... Il a donc fallu attendre 2021 pour enfin pouvoir découvrir dans notre pays l'intégralité de cette oeuvre à part dans la carrière de Takahashi. Cependant, l'éditeur a décidé de soigner ce retour au travers d'une édition grand format qui compile les trois tomes japonais en deux jolis pavés, ce premier opus faisant quasiment 400 pages. Les seuls petits reproches que l'on pourra faire à cette nouvelle édition, ce sont quelques petits moirages par moments, une impression un peu moins nette sur les pages qui étaient initialement en couleurs dans la prépublication nippone, et un papier souffrant d'une légère transparence. Mais en dehors de ça, c'est du tout bon: ledit papier reste pourtant qualitatif, bien blanc, souple et agréable au toucher, la qualité d'impression est très bonne en dehors des petits détails précédemment évoqués, la nouvelle traduction signée Nesrine Mezouane est largement convaincante, le lettrage d'Anne Demars est plus respectueux que la première édition française, le sens de lecture japonais a heureusement été conservé, et la jaquette bénéficie d'un fort joli vernis sélectif reproduisant des écailles de sirène.

A présent, abordons en elle-même cette oeuvre, où tout commence par les errances d'un jeune homme, Yuta, qui parcourt le Japon à la recherche d'une sirène, créature fantastique dont on dit que la chair peut conférer l'immortalité... mais aux risques et périls de celles et ceux qui y goûtent: seule une poignée d'"élus" peuvent résister à la puissance de cette chair qui peut modifier le métabolisme des humains jusqu'à en faire des monstres, tantôt voués à mourir sous peu de temps dans d'atroces souffrances, tantôt condamnés à errer pour l'éternité sous cette apparence monstrueuse en n'ayant bien souvent plus conscience de leur humanité passée. Yuta souhaite-t-il donc s'essayer à la quête de l'immortalité, quitte à en payer le prix fort ? En réalité, c'est tout le contraire. Voici déjà 500 ans qu'il est devenu immortel après avoir goûté une sirène, en compagnie de ses amis et compagnons pêcheurs qu'il a vu mourir sous ses yeux, incapables de tenir le coup face à la puissance destructrice de cette chair à part. Et tout ce qu'il veut aujourd'hui, c'est tout simplement redevenir un simple humain, redevenir normal, c'est-à-dire mortel, pour enfin vivre une vie classique dont sa cruelle condition l'a toujours privé. Et l'on dit qu'une sirène pourrait concrétiser son désir, si tant est qu'il la trouve. Bientôt, ses pas le guident jusqu'à un étrange hameau de vieilles femmes où vit Mana, une jeune fille de 16 ans envers qui toutes sont aux petits soins. En cette belle demoiselle, notre héros va-t-il enfin trouver la sirène qu'il cherche tant ? En réalité, les secrets de ce hameau sont bien plus terrifiants que prévu: gardée captive, avec les pieds attachés, depuis qu'elle est toute petite, Mana fut en réalité enlevée à sa naissance par les femmes du village, qui ont un plan bien précis en tête: elles sont toutes des sirènes, recherchent une chair humaine idéale car manger de l'humain permet aux sirène de rajeunir, et ont jeté leur dévolu sur cette pauvre enfant qui ne se doute de rien... Libérée par Yuta mais ayant elle aussi mangé de la sirène sans le savoir, Mana est, à son tour, devenue une immortelle. C'est alors ensemble que nos deux personnages principaux vont, ensuite, poursuivre leur voyage, au gré de nouvelles rencontres, de nouvelles péripéties qui ne se termineront jamais bien...

En particulier quand on la resitue dans son époque (où Rumiko Takahashi planchait sur les séries plus légères Urusei Yatsura, Maison Ikkoku puis Ranma 1/2), Mermaid Saga est une oeuvre qui dénote dans la carrière de la mangaka, tant elle se veut sombre et reste encore sûrement, à ce jour, la série la plus sombre de l'autrice. Bien loin des êtres merveilleux voire féériques qui ont pu être popularisés par certains oeuvres, les sirènes de Takahashi sont des monstres, parfois violents, parfois cruels, souvent dangereux, dotés de physiques hideux quand ils ne sont pas sous forme humaine, avec notamment de très longues et fines dents capables d'asséner des morsures mortelles... et dont la chair tant convoitée provoque bien plus de drames que de félicité, l'immense majorité de celles et ceux qui la gouttent étant voués à mourir ou à se transformer en de véritables abominations difformes perdant quasiment toujours leur humanité. La mangaka n'hésitera d'ailleurs jamais à accentuer cet aspect sombre dans ses dessins, qui n'occultent pas une violence assez brute.

Sur ces bases dures et horrifiques, ce premier pavé regroupe les 5 premières histoires de la saga: les trois qui étaient déjà présentes dans la première édition française sous le nom Mermaid Forest, et les deux premières du deuxième volume japonais Mermaid's Scar qui étaient jusque-là inédites dans notre langue. Avec pour fils conducteurs la quête commune de l'immortel aguerri Yuta et de la nouvelle immortelle Mana qui a tout à découvrir du monde, ainsi que le renforcement de leur relation au fil du temps, Takahashi offre des premières histoires qui ont toutes une forte part dramatique, qui s'avèrent assez différentes (deux d'entre elles abordant même deux époques du long et douloureux passé de Yuta au fil des siècles), mais qui voient toutes la mangaka questionner le thème de l'immortalité sous différents angles. Takahashi évoque différentes raisons de rechercher cette immortalité (l'amour, la peur de mourir, le désir de rester jeune...), avant de surtout cristalliser toute la vanité de ce désir qui ne rend jamais ses bénéficiaires heureux: impossibilité de créer une vie de famille simple, douleur de voir ses proches vieillir et mourir tandis que l'on reste éternellement jeune, manière dont cette quête quelque part égoïste peut briser tragiquement des relations familiales ou amicale, perte du goût de vivre puisque la valeur de la vie vient aussi de sa brièveté, etc, etc... Takahashi sonde la noirceur humaine, il y a ainsi beaucoup de chose à retenir dans chaque récit, et ça concerne également le background global où la mangaka propose des variantes, que ce soit concernant la consommation des sirènes (chair, sang et cendres n'ont pas tout à fait les mêmes effets) ou encore les abominations (avec, notamment, une abomination qui a gardé sa conscience humaine, ce qui rend peut-être sa situation encore pire).

Pas forcément parmi les oeuvres les plus connues de Rumiko Takahashi, Mermaid Forest n'en reste pas moins une lecture riche et intense, aussi dure que captivante tout au long de ce premier pavé. Et elle l'est sans aucun doute encore plus avec cette nouvelle édition, qui nous offre une véritable redécouverte par rapport à la première édition avortée et très moyenne de 1998.
  

Critique 1 : L'avis du chroniqueur
Koiwai

16.5 20
Note de la rédaction
Note des lecteurs






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