A la rencontre d'Isan Manga

En novembre 2012, nous vous annoncions l'arrivée d'un nouvel éditeur sur le marché français : Isan Manga. Née de la collaboration de Karim Talbi, maquettiste et graphiste, et d' Etienne Barral, journaliste et agent travaillant au Japon, cette nouvelle maison d'édition se lance ce mois-ci avec deux adaptations de littérature classique. Deux titres qui ont été réalisés par l'immense Yumiko Igarashi : Romeo et Juliette (le 21 février) et Madame Bovary (le 21 mars). Isan Manga est né avec la volonté de s'intéresser aux titres du patrimoine japonais encore méconnus en France, en mettant l'accent sur des ouvrages de grande qualité.

Nous avons récemment rencontré l'un des co-fondateurs de cette nouvelle maison d'édition, Karim Talbi. Ce fut l'occasion d'en savoir d'avantage sur la genèse de ce nouvel acteur du marché, de découvrir ses premiers titres et de connaitre ses ambitions pour l'avenir...
    
    
   
    
Manga-News : Bonjour ! Pour commencer, pouvez-vous nous décrire votre parcours personnel et professionnel ?
Karim Talbi :  Bonjour, je m'appelle Karim Talbi, et j'ai bientôt vingt-sept ans. Je travaille dans le milieu du manga depuis six ans, presque sept, en tant que maquettiste pour un éditeur de manga, puis au bout de d'un an et demi, je suis passé éditeur junior, en étant principalement en relation avec les imprimeurs, les graphistes et traducteurs externes. A partir de 2007, je suis devenu graphiste/maquettiste indépendant, en travaillant pour différents éditeurs, pour au final plus de deux cents titres, en manga comme en comics ou en magazines d'ailleurs.
      
    
Pouvez-vous nous parler de votre associé, Etienne Barral ?
J'ai rencontré Etienne il y a trois ans dans le cadre professionnel. Il travaille au Japon en tant qu'agent et consultant, et a fini par rentrer en contact avec Yumiko Igarashi. Ainsi, il récupéra une option sur les droits d'acquisitions de Roméo et Juliette et Madame Bovary, et commença à démarcher les éditeurs français pour les vendre. Mais Etienne souhaitait voir ces titres bien mis en valeur, avec une édition soignée. Nous nous sommes alors dit tous les deux : "Et si nous le faisions nous-mêmes ?" Cette idée a fini par grandir, par devenir concrète, et nous sommes vite tombés d'accord sur le projet. De par mon expérience, je me sentais capable de l'amener à terme. C'est ainsi qu'est né Isan Manga.
  
   
Sur quelle base financière partez-vous ? 
Nous sommes partis sur nos fonds personnels. Un tel projet coûte évidemment beaucoup d'argent, vu qu'il faut avancer l'imprimerie, le papier, les droits... Mais cela ne nous pas effrayé. A force de toucher à tout dans le milieu, l'envie de se lancer par soi-même était trop forte. Nous travaillons cependant sur le projet depuis déjà trois ans, pour arriver enfin sur le marché en 2013.
        
    
N'avez-vous pas été inquiets quant au fait de vous lancer dans une période où le marché du manga est en recul ? 
Effectivement, ayant été imprégné par le milieu, j'en connais les réalités : avant, quand on vendait un titre à trois mille exemplaires c'était considéré comme un échec. Aujourd'hui on en rêve ! Nous avons bien sur un peu peur, mais le projet nous tient à cœur et nous voulons vraiment essayer à notre tour. Si personne ne bouge, on ne peut pas avancer ! 
   
    
Est-ce que vous y avez consacré tout votre temps depuis la genèse du projet ?
Non, je continue à travailler en parallèle en tant que graphiste free-lance. Mais depuis que j'ai commencé à parler du projet à mes clients, depuis un an et demi, quelques portes se sont fermées, chose que je peux comprendre, tandis que d'autres continuent de travailler avec moi. Les deux activités sont dissociées, sous deux boîtes différentes. Mais je me suis tout de même plus éloigné du manga ces dernières années. 
     
    
Comment s'est déroulée la rencontre avec Yumiko Igarashi ?
Depuis quelques années, Yumiko Igarashi a récupéré les droits de ses œuvres, et cherchait depuis longtemps à les exporter sur le marché français. Nous avons saisi cette opportunité et sommes rentrés en contact avec elle à l'occasion de sa venue à Japan Expo, en 2011. 
    
   Yumiko Igarashi à Japan Expo 2011 (cf notre interview)
     
    
D'autres auteurs sont ils déjà prévus au sein de votre collection ?
Bien sur, nous ne sommes pas "Yumiko Igarashi manga" ! (rires)
Nous nous lançons avec elle par la force des choses, et aussi car ce sont des titres qui nous plaisent beaucoup. Nous avons déjà d'autres contacts avec des auteurs et éditeurs japonais, quelques projets sont déjà en discussion, mais nos interlocuteurs attendent déjà de voir le produit final de nos premiers titres pour donner leur aval. Ils évalueront ainsi la pertinence de notre démarche éditoriale.
    
    
Comment vous est venu l'idée de réunir manga et œuvre originale sous un même ouvrage ? Est-ce que ce format sera suivi sur vos prochains titres ? 
A la base, ce n'est pas ce que nous voulions faire, mais comme nous étions dans l'optique de réaliser des beaux livres en grand format, nous avons réfléchi à ce que nous pourrions rapporter en plus. Après avoir étudié quelques pistes, nous avons opté pour du contenu supplémentaire, et comme nos titres sont des adaptations de romans ou de pièces, le choix de mettre les originaux est finalement venu naturellement. C'est une idée qui aux yeux des distributeurs semble intéressante bien que difficile, et certains libraires hésitent déjà quant au placement du produit dans leurs rayons. S'ils le mettent à la fois côté manga et côté livre, c'est bien aussi ! (rires) En tous cas, c'est aussi quelque chose que nous voulions essayer.
  
Après, non, tous les titres ne seront pas sous ce format, qui reste réservé à ce segment particulier lié à la littérature. Certes, nous n'allons pas publier beaucoup de titres dans l'année, mais nous avons déjà d'autres collections en tête, d'autres lecteurs à atteindre. Cela viendra au fil du temps, sans forcément créer des labels particuliers. L'avantage d'être indépendant, c'est l'absence de pression pour sortir des titres tous les mois. Nous irons à notre rythme, en fonction des opportunités, des nouveaux centres d'intérêt qui s'offriront à nous.
    
    
A quoi ressemblera le produit fini ?
Nos titres auront un format assez proche d'un NonNonBâ chez Cornelius, par exemple, avec dos rond cousu, dorure et vernis sélectif sur la couverture, marque page en tissu,... Ce genre de produits me plait beaucoup, et nous voulions vraiment soigner nos ouvrages pour nos titres estampillés "vintage". Sur le domaine, on a vu que Glénat connaissait quelques difficultés en optant pour le format poche, mais qu'il a aussi fait un très joli coup en fin d'année avec 2001 Night Stories. Nous chercherons à notre tour à cibler un public plus mature, amateur de "beau livre", différent du lecteur de manga moyen, et qui peut se permettre d'investir dans nos titres. 
    
    
Pourquoi avoir opté pour des sorties aussi rapprochées sur vos deux premiers titres ?
Plutôt que de sortir Roméo et Juliette en le laissant ensuite esseulé en librairie et passé en rayon avant la sortie du suivant, nous voulions être présent en librairie de manière plus conséquente. Cela permettra de faire connaitre notre label, de rester exposés quelques temps,... Sans parler du bac de français qui arrivera peu après ! 
     
   
    
    
Comment le reste de l'année se profite-t-elle pour vous ?
Nous pensons sortir quatre, voire cinq titres sur 2013, en fonction des premiers résultats. Nous espérons publier notre prochain titre en juin-juillet, avec idéalement une mise en avant à Japan Expo. Il sera dans la même gamme, en restant dans une optique "vintage", mais il s'agira plutôt d'un shônen ou d'un seinen. Nous arrivons avec deux titres d'Igarashi, mais une fois encore, nous n'allons pas faire que du shôjo littéraire. Nous avons envie d'aller vers tous les genres, sans aller dans la précipitation non plus.
    
    
      
Remerciements à Karim Talbi pour cet entretien.