Gangsta - Actualité manga
Dossier manga - Gangsta
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Publié le Vendredi, 12 June 2015


Ergastulum, la ville des bannis...

  

Colts, cigares et gros billets

   
En choisissant pour son œuvre un titre aussi explicite que Gangsta, Koshke annonçait tout de suite la couleur. Mais il y a mille et une façon de raconter des histoires de crime organisé, comme nous l'avons vu il y a peu dans notre article sur Baccano. Contrairement à cette œuvre qui se plaçait dans le cadre archétypal d'un New York époque prohibition, le contexte de Gangsta est un peu moins identifiable. 
  
Au niveau de l' époque, les éléments de décor et autres accessoires utilisés par les personnages sont autant de repères qui nous dirigent davantage vers les années 80-90. Les téléphones sont encore à cadrans, il n'y a pas d'ordinateurs, encore moins d'Internet, les enquêtes semblant avancer « à l'ancienne ». Cependant, si une chronologie est établie lors de la description des évènements passés, l'année de la série n'est quant à elle jamais véritablement explicité.  Il en est de même pour le lieu : Ergastulum (qui signifie en latin « Maison de correction ») est une cité qui s'est construite par elle-même, et le récit s'y déroule en huis clos. Et s'il est fait mention de l'extérieur, ce n'est que d'un point de vue relatif par rapport à elle. Son architecture évoque des inspirations méditerranéennes, mais le melting pot ethnique et culturel de ses habitants pourrait la faire se situer dans n'importe quel pays. D'ailleurs, si l'on peut penser au départ que l'univers de Gangsta est détaché du nôtre, il est pourtant fait mention de pays ou de continents, ce qui réfute nos premières hypothèses.
   
Mais après tout, qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse : c'est dans ce contexte aux bordures un peu floues que Kohske étend son récit avec une grande liberté. Les scènes d'actions s'enchaînent,  avec un large penchant pour les combats à l'arme blanche. Cependant, si certains se battent avec le sourire aux lèvres, nous sommes loin d'un récit guilleret et superficiel. Les blessures sont montrées de manières très explicites, les scènes de sexe sans complaisance, pour offrir à la série un univers froid et sombre. La chasse aux crépusculaires, qui devient rapidement l'un des moteurs principaux de l'intrigue, tourne rapidement à une persécution macabre, leurs agresseurs n'étant pas là pour leur faire de cadeaux. Et certains personnages importants pourront même en faire les frais, preuve que personne n'est à l'abri, et ce qui conforte le titre dans un climat d'angoisse...
   
   
    
   

(Sur)vivre ensemble

   
L'originalité de la série vient aussi de l'ajout d'un élément « surnaturel », au cœur des intrigues et des rapports de force : les crépusculaires et le trafic de Cérébrum. Kohske maintient d'ailleurs le mystère assez longtemps sur la nature même des crépusculaires, dont le nom pourrait d'abord faire penser à des créatures fantastiques. Il n'y aura pourtant aucune once de vampirisme au final. Dans le second volume, l'auteure nous introduit aux trois lois que doivent respecter les crépusculaires, lois qui sont des copiés collées de celles d'Asimov pour régir la robotique. Devrait-on croire que les crépusculaires sont des machines, ou au mieux des sous-hommes effectuant les basses besognes de leurs maîtres ? La vérité éclate enfin dans le troisième volume, riche en révélations, et d'une manière plutôt bien sentie : nous y suivons un véritable cours d'histoire, donnée par une prof particulière au jeune Warwick, et scindée en plusieurs séances afin que l'on puisse appréhender le tout. 
  
Craints pour leurs compétences surhumaines, les crépusculaires et leurs descendants ont bien du mal à se faire accepter par le reste du monde, et ont ainsi subi des persécutions qui nous ramènent aux heures les plus sombres de notre histoire : ségrégation, marquage distinctif, recensement et indexation, isolation dans un « camp », et mêmes exécutions sommaires. Le clin d'oeil à Asimov, loin d'être anodin, les ramène aussi à leurs statuts d'anciens esclaves, affranchis depuis des décennies, mais toujours en proie à un complexe d'infériorité. Mais c'est aussi dans ce rapport de force que sont nés les clans les plus importants d'Ergastulum, chacun ayant son point de vue très tranché sur la question crépusculaire : faut-il les protéger et les soigner, louer leurs services, ou au contraire revenir aux valeurs d'antan ?  Des valeurs particulièrement opposées, qui expliquent pourquoi Ergastulum est une véritable casserole prête à déborder. 
   
Plus qu'un simple prétexte pour justifier des scènes de combat dantesques, la cause des crépusculaires constitue les fondements même de la cité, et de ses intrigues quotidiennes. Cependant, en six tomes, cette question sert avant tout à nourrir les histoires personnelles, et il manque encore une véritable ligne directrice à la série. Il n'y a pas de grand méchant identifié (si ce n'est Uranos, mais qui n'apparaît que très peu), et le système est encore trop bien ancré dans la ville pour espérer sa déconstruction. Après tout, Kohske a avoué elle-même qu'elle tissait l'histoire au fur et à mesure. Et même si certains éléments restent encore mystérieux, ce manque de maîtrise se ressent parfois, dans des retournements de veste malhabiles ou des personnages encore trop peu développés. Cependant, la structure même de la ville renforce notre immersion dans le récit, et l'on imaginerait sans mal s'y incarner dans différents rôles ou dans différents camps. 
  
   

GANGSTA © Kohske 2011 / Shinchosha Publishing Co.