Voilà sept ans que les lecteurs suivent l'aventure de dark-fantasy qu'est Egregor. Œuvre née de la collaboration entre l'auteur français Jay Skwar et de l'artiste coréen Kim Jae-Hwan, sous la production des éditions Meian, celle-ci a atteint un cap significatif en 2025 puisque le 13e tome est venu conclure le premier grand arc de l'histoire, tandis que le 14e opus a inauguré le deuxième cycle.
Si on suit l'aventure tumultueuse et Foa et des siens dans le monde fantastique d'Egregor teinté de mystère de manière épisodique à un rythme très vif, la localisation du projet nous permet aussi de suivre les auteurs de l'œuvre très régulièrement. Une facilité de l'ordre du luxe que nous n'avons pas avec tous les mangakas, et qui nous permet de décortiquer le titre au fil de son évolution. Pour conclure cette année, c'est donc une nouvelle rencontre avec Jay Skwar et Kim Jae-Hwan que nous vous proposons. Une interview très particulière puisque celle-ci fait la synthèse de tout le premier cycle, tout en offrant un regard tourné vers l'avenir.
Cette rencontre est donc notre dernière interview de 2025, une sorte de cadeau de Noël aux fans d'Egregor et, on l'espère, de quoi rendre l'attente du tome 15 plus agréable. Bonne lecture !
Egregor a atteint un cap puisque le premier grand arc narratif s’est conclu ! Quel bilan tirez-vous tous les deux de cet accomplissement ?
Jay Skwar : Pour ma part, j’en tire un bilan très positif. La « Guerre de l’Éclipse », matrice du premier acte d’Egregor, nous a permis d’introduire naturellement une importante caste de personnages en les impliquant d’emblée dans un grand conflit aux enjeux décisifs. Les quatre protagonistes, Foa, Raust, Pilin et Hatal, ont chacun eu l’opportunité de jouer un rôle dans cette guerre, mettant en avant leurs forces comme leurs faiblesses. En somme, ce premier acte nous a permis de poser des bases solides pour la suite.
Kim Jae-Hwan : Avant tout, le fait d’avoir pu achever la saison 1 est un grand plaisir et un honneur pour moi. Je tiens à remercier sincèrement tous ceux qui ont suivi et soutenu Egregor. Pour moi, la fin de cette saison marque l’accomplissement du premier nœud de cette longue histoire qu’est Egregor.
Cette fin d’arc est surprenante dans sa structure narrative. Souvent, un arc s’achève par un climax saupoudré d’action, la fin d’une guerre, l’affrontement contre un antagoniste capital… Mais pas Egregor qui nous propose un long flashback qui apporte des éclaircissements sur l’univers et sur Kalina, la mère de Foa. Pourquoi ce choix ?
Jay Skwar : La fin du premier acte d’Egregor s’inspire structurellement de la fin de la première saga de One Piece, qui m’avait beaucoup marquée et que j’ai trouvée extrêmement efficace. Un peu comme l’a fait M. Oda, le dénouement de l’acte 1 d’Egregor met en scène la perte d’un être cher pour le héros, à l’issue d’une guerre, suivie d’un long flashback centré sur la vie de ce proche disparu. Il me semblait nécessaire de prendre le temps de développer le passé de Kalina, un personnage central, pivot du premier acte.
EGREGOR © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN
Maintenant, on peut dire que vous êtes tous les deux tournés vers l’avenir, vers le deuxième arc. Comment abordez-vous celui-ci ? Comme la simple suite des précédents chapitres, ou comme un nouveau départ à part entière ?
Jay Skwar : Un peu des deux. Les actes délimitent des jalons dans une même histoire, mais permettent aussi d’ouvrir de nouvelles perspectives et de nouveaux horizons pour nos jeunes héros. Egregor est avant tout un récit initiatique, et notre objectif est de les faire évoluer selon ce qu’ils ont traversé dans l’acte précédent.
Kim Jae-Hwan : En tant que dessinateur, j’ai toujours souhaité qu’Egregor soit une œuvre qui communique avec vous, mes chers lecteurs, au-delà d’être une simple création. Cet objectif reste inchangé alors que s’achève la saison 1 et que débute la saison 2. J’espère que nous aurons plus d’occasions de nous rapprocher et de partager. Egregor est une longue histoire dont nous venons de franchir un premier cap.
Jae-hwan, face à une fin d’arc si puissante émotionnellement, avez-vous rencontré certaines difficultés dans la mise en scène et dans votre dessin ?
Kim Jae-Hwan : Ce ne sont pas des difficultés, mais plutôt un sentiment d’insuffisance, une impression d’incompétence que j’ai parfois ressentie. Mais je continuerai à faire des efforts pour m’améliorer, et je suis convaincu qu’un jour, je deviendrai un dessinateur accompli et convaincant. Je remercie mes chers lecteurs pour leurs encouragements et j’espère qu’ils continueront ce chemin avec moi.
EGREGOR © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN
Le nouveau coffret collector s’accompagne du Journal de Foa, d’abord publié sur internet, mais dont beaucoup attendaient une version physique. Quelles ont été les réflexions derrière la conception de ce format ? Jay, peux-tu nous parler de ta collaboration avec Isabelle Chamois qui illustre ce recueil ?
Jay Skwar : L’idée essentielle, c’était que le Journal de Foa soit illustré avec des croquis censément esquissés par Foa lui-même. Et pour donner un caractère vivant et rafraîchissant à ces croquis, j’ai tout de suite pensé à Isabelle, avec qui nous avions déjà collaboré sur plusieurs concept arts. Elle est très douée pour le style « chibi », qui correspondait bien à l’esprit du journal. Je lui envoyais des descriptions et des images liées à chaque épisode, et elle réalisait les croquis avec brio !
Peut-on s’attendre à un Journal de Foa saison 2 pour le deuxième arc d’Egregor ?
Jay Skwar : Le Journal de Foa était un projet lié au premier acte. Foa était encore un adolescent, pas toujours sûr de lui, et ses doutes nourrissaient ce besoin d’exprimer par écrit ce qu’il ressentait. Dans l’acte 2, Foa est plus mature, plus affirmé, et un nouveau journal serait moins en phase avec cette évolution. Cela dit, ça n’exclut pas un autre projet de type « spin-off » pour la suite.
EGREGOR © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN
En termes de bilan global du premier arc, Jay, as-tu respecté minutieusement les grandes lignes que tu avais établies en amont, au début de la parution ? Ou t’es-tu surpris à changer certains événement, à te laisser aller en développant des éléments que tu n’avais pas prévus initialement…
Jay Skwar : La Guerre de l’Éclipse n’était pas prévue initialement. De nombreux événements en découlant ne devaient donc pas arriver de cette façon ni à ce moment de l’histoire. L’acte 1 devait être plus classique et linéaire, mais sur les conseils avisés de Jae-Hwan et de René (notre « tantô » officieux), nous lui avons donné une forme plus chaotique et imprévisible. Pour l’acte 2, en revanche, nous resterons plus fidèles à l’arche narrative déjà établie.
Egregor est un récit en toile d’araignée. Dans le premier arc, on y suit des destins croisés qui se recoupent au sein d’un immense conflit. Cette structure amène de nombreux personnages forts et pas mal de sous-intrigues. Jay, es-tu parvenu à garder le cap avec ce découpage ? Jae-Hwan, parveniez-vous à jongler entre les personnages et les lieux dans votre dessin ?
Jay Skwar : Même si les principaux rebondissements liés à la guerre étaient prévus, il fallait que tous les acteurs, directs ou indirects, y jouent un rôle déterminant, ce qui représentait un vrai défi. Par exemple, le rôle concret de l’équipage des pirates, dont les actions ont influé sur le cours de la guerre, n’a été décidé que tardivement dans l’écriture.
Kim Jae-Hwan : Certains passages étaient difficiles à dessiner, mais cette brève souffrance se transformait en plaisir et en satisfaction. À chaque moment de dessin, je me sens absorbé par le scénario, comme si je fusionnais avec lui. Ce sont sans doute ces sensations qui me motivent et me poussent à continuer.
EGREGOR © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN
Nous avons un aperçu de ce fameux deuxième arc avec le volume 14 qui initie ce nouveau cycle. On y retrouve notamment les héros de la série qui ont mûri et ont changé physiquement. Du côté de l’écriture comme du dessin, comment ces changements ont-ils été abordés ?
Jay Skwar : La principale difficulté était de faire évoluer les héros de manière cohérente, à la fois physiquement et psychologiquement, en conséquence des épreuves qu’ils ont vécues. Mais il fallait aussi doser cette évolution : même grandis, ils restent des adolescents.
Kim Jae-Hwan : En préparant les héros pour cette nouvelle saison, j’ai ressenti diverses émotions. Moi aussi, j’ai vieilli avec le temps passé sur Egregor. J’accueille ces changements comme une occasion d’approfondir mon travail, en apportant de nouvelles couches au scénario. Foa va vraiment prendre les rênes dans la saison 2 en tant que héros principal. Je suis ravi à l’idée de partager cette évolution avec vous. Continuez à nous soutenir et nous vous remercierons avec une œuvre à la hauteur de vos attentes. Merci infiniment.
Pour conclure, Jay, et pour continuer d’aborder ce deuxième cycle, le plan prévu pour celui-ci est-il conforme à ta vision initiale ? Ou alors, est-ce que des changements et ajouts inopinés du premier arc t’ont amené à revoir la structure de cette nouvelle grande partie de l’histoire ?
Jay Skwar : Au départ, j’avais envisagé Egregor comme deux parties distinctes. L’acte 1 n’était censé être qu’une introduction très brève. Mais avec mes frères d’armes, Jae-Hwan et René, nous avons transformé cet incipit en un pan entier du récit, ce qui me semble bien plus pertinent. Certains événements majeurs ont été reportés à l’acte 2, tandis que d’autres, liés aux conséquences de la guerre, sont venus s’y greffer. Cela promet un cocktail explosif !
EGREGOR © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN
Remerciements à Jay Skwar et Kim Jae-Hwan pour leur disponibilité, à René Park pour son interprétariat et à Valérie Uzan des éditions Meian pour la coordination de la rencontre,