Riyoko Ikeda - Actualité manga

Dossier

actualité manga - Riyoko Ikeda

L'auteure:



Présentation

                         

Riyoko Ikeda est née le 18 décembre 1947 à Osaka. (Elle n’a jamais caché son âge). Elle n'a jamais appris à dessiner mais commence sa carrière de mangaka à vingt ans, en interrompant ses études de littérature et de philosophie, à l’université de Tokyo Kyoiku. Elle a encore à l'époque un style proche de celui de Tezuka dans Ribon no kishi (Princesse Saphir) et affirme s’être lancée dans cette carrière après la lecture de princesse saphir.
En 1967, elle fait ses débuts de mangaka avec Bara Yashiki no Shôjo ("La Jeune Fille de la Demeure des Roses"). Se détachant peu à peu de l’influence de Maitre Tezuka, elle établit progressivement les bases de ce que va devenir le shôjo pour les 20 ou 30 années qui suivent. Des histoires d’amour, mélodramatiques, établies dans des contextes historiques ou familiers. Des personnages masculins beaux mais plutôt androgynes et des personnages féminins qui le sont presqu’autant pour démontrer une certaine force de caractère. Et c’est sur cette base que cinq ans plus tard, Versailles no Bara ("La Rose de Versailles" ou "Lady Oscar" dans la v.f.) est publié dans Shûkan Margaret, hebdomadaire de mangas pour jeunes filles. Versailles no Bara connaît alors un énorme succès, et il est vite proposé sous diverses formes: dessin animé, opérette, film cinématographique...
Riyoko Ikeda va attacher une très grande attention aux décors, costumes, ameublement et divers détails qui contribuent à renforcer la présence du contexte de l’histoire (bien que sa documentation soit loin de lui éviter d’effarants anachronismes dans les différents styles d’uniformes et l’existence de certains lieux à des dates données. Mais c’était une autre époque et la documentation était difficile à trouver).

    





Ces thèmes de prédilections vont être de deux sortes: Les grands amours mythiques transposés à l’opéra (La tétralogie de Wagner, entre autres, mais aussi le recours à des ressorts dramatiques inspirés par les grands opéras et par la musique classique) et l’histoire romancée des grands d’Europe au tournant du 18ème siècle et jusqu’au début du 20ème. (Marie-Antoinette, Napoléon, la révolution russe…)
Après avoir choisi la Révolution française comme toile de fond de son récit, Riyoko Ikeda s’intéresse à la Révolution russe, et commence un nouveau manga: la publication d’Orpheus no Mado ("La Fenêtre d’Orphée") publié à partir de 1981. C'est un manga qui vaudra à l’auteur d’être lauréate du neuvième Prix d’excellence de l’association japonaise des auteurs de mangas.
A partir de 1982, la créatrice de "Lady Oscar" élargit son champ d’action. Elle commence à écrire des articles de fond pour des magazines grand public, comme l’Asahi Journal: on peut y lire l'opinion de l’auteur sur la condition des femmes, ou encore son point de vue sur des faits historiques marquants. Elle poursuit ses activités de rédactrice dans des magazines tels que Gothic & lolita bible dont elle illustre plusieurs couvertures.

      
     


    

     
En 1999, elle décroche un nouveau diplôme en sortant de la prestigieuse université de musique de Tokyo. Depuis, elle parcourt le Japon, accompagnée du pianiste Hiroshi, et elle remplit les salles de concert comme cantatrice soprano sortant son premier disque: Uta wa Utsukushikata Ovoide E Bonbori chez Columbia records en 2003. Un second album suit en 2005 ou pour les 250 ans de Marie-Antoinette, Riyoko Ikeda réinterprète des textes écrits par celle-ci. Le titre français de l’album est: Parfums Musicaux de Versailles.
Cette nouvelle carrière a pris le pas sur celle de mangaka dont elle a, aujourd’hui, cédé l’essentiel à son assistante de longue date, Erika Miyamoto.



 
Bien que ses essais et livres divers sur la musique classique, l’histoire ou les meubles anciens soit plutôt nombreux, le plus important, et celui qui définit le mieux le parcours de Riyoko Ikeda est sans la moindre hésitation Vie – Les rêves que l'on n'oublie pas. Comment affronter la vie après 40 ans. Ce texte est un essai dans lequel Ikeda explique pourquoi arrivé à 40 ans, il ne faut pas oublier de rêver, de se lancer dans de nouveaux projets et d'essayer d'atteindre les objectifs que l'on s'est fixés. Et qui mieux qu'elle pouvait le raconter, elle qui après avoir passé 40 ans à réussi à concrétiser son rêve de jeune fille.
Aujourd’hui, il reste peu de domaines auxquels elle n’a pas encore touché. Elle est mangaka, écrivain, essayiste, traductrice, comédienne et chanteuse lyrique...
Une femme pour le moins polyvalente!

      

Bibliographie



1967- 1969  

BARA YASHIKI NO SHOJO (La Jeune Fille de la Demeure des Roses)
ASA WA 6:30 (A' 6:30)
HATSUKOI MONOGATARI (Histoire du jeune premier)
ROORA NO HATSUKOI (Le jeune premier de Rôra)
KAZE NO JUKEI
CANTHERBURY NO NATSU (Un été à Canterbury)
AI NO SAZANAMI
FURANCHIESUKA NO SHOUZUO (Le portrait de Furanchiesuka)
HOSHIZUKO NO DOWA
AKI NO HANA
SOKUKO NI AI O

   

1971

MARIKO (Mariko)
GOMMENAISAI (Désolé)
FUTARI BOCCHI (1 volume)

    
IKITETE YOKATTA
SAKURA MYAKO (2 volumes)

     

1972

SAMUI HARU
KUSA NO HANA
SHOUKO NO ETUDE (La mélodie de Shôko / 2 volumes)

    
VERSAILLES NO BARA (La Rose de Versailles / 10 volumes)
    

   

1973

YURERU SOUSHU

   

1974

ONIISAMA E... (Très Cher frère / 3 volumes)

  

      

1975

ORPHEUS NO MADO (La fenêtre d’Orphée / 18 volumes)

     
JINCHOUGE
OTELLO

    

     

1976

TEEN COMICS DELUXE  (3 volumes)
ZURAIKA
RIYOKO IKEDA FIRST MASTERPIECES COLLECTION (4 volumes)

    

1977

AME AGARI

  

1978

CLAUDINE...! (Claudine / 1 volume)

     

   

1981

PARANOIA
EPITARAMU (Epitalamo / 2 volumes)


  

1982

JOTEI EKATERINA (L’impératrice Catherine / 5 volumes)

    

       

1983

WINE SHOKU NO TSUBAYAKI (1 volume)
KAZE NO TSUMU (4 volumes)

      
    

1985

VERSAILLES NO BARA GAIDEN (La Rose de Versailles Gaiden / 2 volumes)
 

         

1987

EROICA: EIKOU NO NAPOLEON (Eroika: La gloire de Napoleon / 14 volumes)

             
GARASU NO YAMI (1 volume)
SIJIFOS HA IKOUS (2 volumes)
KIKANAKATTA TOBATA (1 volume)
SHIROI EGMOND (Egmond Bianco / 1 volume)
   

      

1988

MIJO MONOGATARI (3 volumes)
   

  

1989

KASUKA NO TSUBONE (3 volumes)
AYAKO (Ayako / 2 volumes)

         
        

1991

TEN NO HATO MADE - PORANDO NO HISHI (Jusqu’aux frontières du paradis - L'histoire secrète de la Pologne / 2 volumes)
SHOTOKU TAISHI (Le prince Shotoku / 5 volumes)
    
  
  

1995

RIYOKO IKEDA SHORT COLLECTION (3 volumes)

 

      

1999

ORPHEUS NO MADO GAIDEN (La fenêtre  d’Orphée Gaiden / 1 volume)
QUEEN ELIZABETH (La reine Elizabeth / 1 volume)


        

2000

AIO ZAKURO (2 volumes)  
    

         

2001

RIYOKO IKEDA THE BEST (1 volume)
NIBERUNKU NO YUBIWA (l’anneau des Nibelungen / 4 volumes)

Note: Scenario: Ikeda / Dessin: Miyamoto

  

             

2004

RIYOKO IKEDA & BARBARA CARTLAND
Volume 1--> THE WALTZ OF HEARTS
Volume 2-->THE HELL-EAT AND THE KING
Volume 3-->THE PERIL AND THE PRINCE
Volume 4-->A VERY UNUSUAL WIFE
Volume 5-->A NIGHT OF GAIETY

           

2005

VER-BARA KIDS (2 volumes)


 
      

2006

HARU NO YUKI (Neige de printemps / 1 volume)


 

2007

THE LEGEND (La Légende / en cours)

    

     

         

Quelques œuvres majeures



Lady oscar / La rose de Versailles: un classique

     
         

          
La série initiale de la Rose de Versailles totalisera dans les 1700 pages, soit un jeu de neuf mangas de format courant 11,5 x 17,5 (aux éditions Shueisha dans la collection Margaret comics), avec des jaquettes aux allures de bonbonnière précieuse, ou encore de deux élégants bottins mesurant approximativement 14,5 x 27 cm chez Chuôkoronsha. C'est d'ailleurs cette dernière version qu'a choisie Kana pour la publication en français.
Les petits volumes au format courant ont été retirés soixante ou soixante-dix fois depuis 1973. C'est assez dire la popularité de la série. La Rose de Versailles inspira, outre la série de dessins animés, une comédie musicale et un film de Jacques Demy sur lequel je vais revenir.
Un troisième tome paru plus tardivement regroupant des histoires faisant figure de spin-off reste relativement dispensable mais beaucoup plus drôle que le reste de la série.


Berusayu no Bara: les petites histoires dans la grande

    
Par un beau jour de l'année 1755, le général de Jarjayes attend avec impatience la naissance de son héritier. Pas de chance: le petit ange est une fille. Qu'à cela ne tienne. Le général la prénomme Oscar François et décide de l'élever comme un garçon. Oscar souffrira donc d'un complexe du Prince Saphir, hésitant entre sa féminité réprimée et les mâles vertus d'une éducation virile.
Pendant ce temps, au palais de Schönbrunn, grandit la petite Marie-Antoinette, princesse de Hongrie et de Bohème et archiduchesse d'Autriche, espiègle et garçon manque, sous la direction attendrie de son impératrice d'Autriche de mère.
Oscar tiendra ses promesses, puisqu'en 1770 (dans les dernières années du règne de Louis XV, donc), elle est capitaine de la garde. Son grand ami est André Grandier, le fils de sa nourrice, qui l'aime en secret.
Mais voici Marie-Antoinette, future reine de France, en visite diplomatique à Versailles. "Une femme!" s'étonne la jeune autrichienne en voyant Oscar à la tête des gardes royaux. Elles deviendront les meilleures amies du monde, et de fait, Marie-Antoinette a besoin d'amis, car elle est terriblement maladroite, commet faute sur faute contre l'étiquette, et les affreuses rombières de la cour ne la ratent pas!
A la cour, Marie-Antoinette rencontre le Comte suédois Hans Axel Von Fersen, dont elle s'éprend. C'est une très mauvaise idée puisqu’en 1774, Marie-Antoinette épousera Louis XVI. Bien entendu, Oscar François brûle lui aussi, en secret, pour Fersen, mais son amour n'est pas payé de retour.
Une intrigue parallèle met aux prises la tendre Rosalie, enfant du peuple, et son intrigante demi-sœur Jeanne (qui fera son chemin comme comtesse de la Motte, et persécutera la pauvre Rosalie).
           

Le dessin: une affaire de style dans les conventions du genre

                  
Le recours à l'hyper case est ici systématique. (L’hyper case fait déborder décors et personnages sur toute la page sans se limiter aux cases).
A l'évidence, la lecture du dessin ne se fait pas de case en case, mais de façon globale. Si l'on répète, de vignette en vignette, les têtes des personnages, le plan d'ensemble, n'apparaît souvent qu'une fois par page, de préférence sur le "fond" de la planche, et la lectrice est censée s'y reporter sans cesse, tout en suivant d'un œil blasé le balisage des paquets de texte.
Ailleurs, une case finale de type classique rassemble l'ensemble des éléments éparpillés dans la page, ou encore une case à effet réunit dans une embuscade ou une embrassade deux personnages que leur timidité naturelle ou leurs différends semblaient écarter irrémédiablement.
   
Chez Ikeda, la composition est très riche de décors  et symboles. Elle est, dans tous les sens du mot, une dessinatrice pléthorique.
Cependant, ce ne sont ni les personnages ni les décors qui donnent cette impression de plénitude, mais des éléments non figuratifs, trames, hachures, zones noires, brumes, pétales, décorations diverses, tapissant des surfaces plus ou moins vastes et capricieusement découpées.
Ces éléments remplacent souvent l'intercase. Des contours de case égaux ont le désavantage de représenter un point de vue objectif. Les seuls variations lyriques qu'on leur connaisse sont le trait en diagonale et la case à bords perdus. Ikeda leur préfère les fleurs, les flammes, les fumées, les guirlandes, qui encadrent une scène en lui donnant le ton. Il n'y a pas d'ombre dans la Rose de Versailles. La plupart du temps, il n'y a pas non plus de plancher (Marie-Antoinette en particulier a rarement les pieds sur terre). Les procédés servant à ombrer (noir, trames, hachures) ombrent la page et non le dessin, accroissant le partage entre les plans successifs, sans jamais diriger la lumière à l'intérieur d'un dessin.
       

                         
                       

L'intrigue: complots de cour et amours impossibles

          
Les intrigues sont tout ce dont on peut s'attendre dans la cour des grands de France avant la révolution. On patauge dans les querelles de palais (avec l'affreuse Du Barry), les méandres de l'Affaire du Collier (dont Jeanne de la Motte et cet imbécile de Rohan, jobard ridicule, qui se consume d'amour pour la Reine, sont les protagonistes). Les passions amoureuses ne sont pas en reste avec toutes les confusions provoquées par l'ambigüité sexuelle d'Oscar. Oscar aime Marie-Antoinette et Rosalie d'amour tendre. Marie-Antoinette ne paraît pas insensible aux charmes de la comtesse de Polignac.
                   
La Révolution française servant de catharsis à toutes ces passions et tous ces complots brise quelques destins au passage. Je n'en dis pas plus pour ceux qui ne l'ont pas encore lu.
         
                  

Origines, inspirations et invraisemblances: une révolution fantasmée par l’œil nippon

                  
Lady Oscar est une synthèse du Prince Saphir de Tezuka et des romans historiques à la Dumas, le Dumas du Collier de la reine et de La comtesse de Charmy.
Côté documentation historique, on est assez loin de la stricte exactitude, tant dans les costumes (dont celui très napoléonien d'Oscar) que pour les décors ou l'architecture de Paris à cette époque. Pourtant, nous ne sommes pas davantage dans les fantaisies du cinéma hollywoodien de cape et d'épée façon Scaramouche. La France de Madame Ikeda est celle qu'affectionnent les touristes japonais.
En réalité, ces négligences ne nuisent pas à la série. L'univers d'Ikeda est celui des toilettes somptueuses, des uniformes chamarrés. Il importe peu, au fond, que cela se passe à Versailles et au dix-huitième siècle. Lieu et époque n'ont pas d'autre valeur que celle de la citation.
Curieusement, la remarque vaut aussi pour la psychologie des personnages. Il importe peu que ceux-ci soient des marionnettes ou des stéréotypes. Le but de l'auteur est de montrer leurs réactions au milieu de l'inextricable écheveau d'amour et de haine où ils sont placés, pas d'analyser leur caractère.
De fait, la Marie-Antoinette d'Ikeda emprunte peu à sa référence historique. Par contre, elle a tous les traits de l'héroïne classique de shôjo mangas, espiègle, romantique, courageuse, mais aussi coquette et capricieuse. Elle est sa lectrice, en plus ample.
Elle n'est pas la seule. Quand Jeanne, condamnée suite à l'affaire du Collier, monte à l'échafaud pour être marquée au fer, elle se comporte comme une tigresse, ou plutôt une petite fille enragée, hurlant et se débattant, pour finalement planter ses crocs dans le bras du bourreau. Façon pour l'auteur de désamorcer une scène horrible par un humour encore très Tezukien.
           
       

Oscar dans le média audiovisuel: une difficile transition du papier à la scène et l’écran

          
La Takarazuka Kageki donna dès 1974 une adaptation de Berubara. Chose qui tombe sous le sens quand on sait que le Takarazuka est un théâtre de femme. Les rôles masculins y sont tenus par des actrices. En conséquence, le spectacle offrait des hommes la même image proprette, romantique et asexuée que les mangas pour filles.
Ce fut un triomphe (trois millions de spectateurs, au fil des ans) et le spectacle contribua à attirer l'attention des médias sur le shôjo manga, dont il reprenait les conventions, par des moyens différents, tout en augmentant la gloire de Riyoko Ikeda, culminant dans ce qu'on nomma le Berubara boom.
Un tel succès augurait d'une catastrophe. Ce fut le film.
        

          

Dirigé par Jacques Demy (et datant de 1978, ce film est un extraordinaire nanar, hilarant pour les uns et pitoyable pour la plupart des autres.
La firme de cosmétiques Shiseido apporta le financement, ce qui explique que le frais minois de Catriona MacColl, mannequin et ballerine, joue le rôle d'Oscar. Elle poursuit encore une carrière sans vraiment rattraper le succès avec des apparitions dans le bal des casse-pieds ou saint-ange.

Barry Stokes faisait André. Le reste de la distribution est britannique aussi. Le film parle anglais.
Lady Oscar a, pour un spectateur occidental, un côté "objet singulier" qui explique probablement qu'on se soit abstenu de le distribuer en France. Pour plus de renseignements, je vous invite à vous rendre sur cette page du site Nanarland.

Heureusement, le dessin animé sauve la mise.
Il a été créé en 1979. La Tokyo Movie Shinsha produisit une série de 40 épisodes (du 10/10/1979 au 03/09/1980, au Japon). Ken Kawai, le réalisateur, fait des prodiges d'effets spéciaux.
Il n'hésite pas, pour restituer la "complexité psychologique" du drame, à diviser l'écran, à introduire de lourds symboles graphiques rampant à travers le champ de la caméra, à passer du noir à la couleur et d'un éclairage normal aux ombres chinoises, à user de l'arrêt sur l'image, qui change parfois le plan en un élégant dessin au trait. Lady Oscar fut pour son public français, une introduction à la syntaxe inventive du dessin animé japonais.
Au Japon, il fallut attendre une rediffusion pour que la série obtienne le succès, mais ce devint alors le culte que l'on sait. En Italie et en France, ce fut du délire.


Conclusion

Pour terminer, signalons que Berusayu no bara (la BD) donna lieu, ces dernières années, à des apocryphes, reprenant des à-côtés de la série principale, à thèmes plus fantastiques, et destinés visiblement à entretenir le culte puisque Riyoko Ikeda s’est fendue d’une version enfantine en 2005: Ver bara kids. Mauvaise plaisanterie ou coup commercial? Aucune idée pour le moment. Un éditeur aura-t-il le courage de le traduire?
       

      

 

La fenêtre d’Orphée: une tragédie lyrique

           
           
          
Orufeusu no mado représente cinq forts bottins d'un petit millier de pages chacun, sur la révolution russe. Cela s'ouvre sur Orphée allant chercher son Eurydice dans l'Hadès, tenant sa lyre et son plectre. Nous sommes à Regensburg, dans un conservatoire. Étudiant là, Julius Léonard von Arensmeier (une femme déguisée en homme pour d'obscures raisons familiales. Le complexe du Prince Saphir a encore frappé!), Isaak Gothilf Weischaft et Klaus Schmidt. Une légende veut que si l'on voit une personne à la fenêtre de la tour, on s'en éprenne, mais que l'amour connaisse une fin tragique. Nos héros ne manquent pas de se pencher au fenestron et de s'admirer, de sorte que Julius tombe amoureuse de Klaus, Klaus et Isaak de Julius.
La méchante de l'histoire est la sœur de Julius, Annelotte. Elle veut massacrer toute sa famille pour toucher l'héritage et il faudra finalement la tuer.
Entre-temps, Julius, Claus et Isaak sont séparés par l'Histoire, la grande. Klaus et Julius finiront par se retrouver en Russie. Ils s'aiment, Julius est enceinte. Mais elle perd son enfant. Klaus est tué dans un guet-apens. Julius, amnésique, retourne en Allemagne, et se fait tuer par le domestique de la méchante Annelotte qui n'a pas digéré la mort de sa maîtresse.
N'oublions pas Isaak. Il a fait la grande guerre et a perdu l'usage des mains, de sorte qu'il ne peut plus jouer de piano. Voilà donc une avalanche de malheurs et de décès pour une œuvre qui marque davantage les goûts de R. Ikeda.
     
      

Ikeda et l'art lyrique

        
Tout dans Orpheus no mado signe l'œuvre de maturité. Le dessin est plus lyrique que dans Berusayu no bara. La maturité se marque également dans l’aspect des personnages principaux, d’aspect plus adulte alors même que l’essentiel se déroule dans un collège. Il pleut des roses sur la tête des femmes. Les messieurs font de grands gestes emphatiques. Ikeda use et abuse de plan en plongées et contre-plongées.
        

            
Plus lyrique que dans La Rose de Versailles, le dessin est aussi moins mignard (et donc plus éloigné de Tezuka et Takemiya). Les influences sont multiples. On relèvera en particulier pour les premières pages contant le mythe d’Orphée, celle d'Aubrey Beardsley, mais sans perversité.
          


Curieux malentendu. Les dessins au trait du valétudinaire victorien, inspirés eux-mêmes par les estampes japonaises, sont visiblement apparues aux yeux d'Ikeda comme ce qui se faisait de mieux dans le style occidental! La mise en page d’Orufeusu no mado est une merveille. Les cases s'empilent les unes sur les autres sans que l'ensemble soit jamais déséquilibré. Les noirs sont envahissants. Décors et costumes sont de la plus haute fantaisie mais une moustache gauloise, une liseuse tricotée au crochet, une capeline de zibeline suffisent à donner une ambiance furieusement belle.
A la lecture du seul premier tome, je n’ai pu pour ma part me départir de cette impression de classicisme dans la représentation de décors et de personnages inspirée par les films européens, tel que « Maurice » de James Ivory (postérieur au manga mais avec des thèmes similaires) ainsi qu’à « mort à Venise » de Visconti (film sorti en 1971, antérieur aux œuvres principales de Riyoko Ikeda, dont l’un des personnages principaux ressemble étonnamment à Julius).
     

      
        

L’impératrice Catherine (Jotei Ekaterina)

      
            
      
Toujours poussée par la grande mystique slave, Madame Ikeda se lance en 1982 dans un autre opéra, Jotei Ekaterina (L'impératrice Catherine). L'auteur du livret s'appelle Anri Torowaiya. Sous ce patronyme d'apparence nippone se cache... notre Henri Troyat national (ou international). Madame Ikeda a raffolé de sa Catherine la Grande (Flammarion, 1977), qui a fait un tabac au Japon.
Riyoko Ikeda suit pas à pas le destin de Sophie Annhalt-Zerbst, princesse d'un petit État prussien, qui, hâtivement rebaptisée Catherine, finira sur le trône de Russie.
Décors et personnages penchent de plus en plus, les personnages sont échevelés et le dessin, à force d'être minutieux, devient parfois "gratouillé". Comme dans Orufeusu no mado, il n'y a pas de temps mort. Tout est drame. Il faut dire aussi que Jotei Ekaterina est plus court qu’Orufeusu no mado, donc plus embrouillé. On ne peut se défendre de penser que l'auteur se pastiche un peu.
J’ai pour le moment assez peu d’éléments pour offrir une vision plus large de ce titre mais il place la dessinatrice devant une décision assez importante pour la suite de sa carrière de mangaka…
        
         

Eroïka (Eroïkou no Napoleon)

  
         
          

Un souffle du passé et un soupçon de rigueur historique

            
Nouvelle orientation en 1988 et retour à la claire source française. Riyoko Ikeda se lance dans l'épopée napoléonienne, avec Eroïka. (D’après le titre La symphonie héroïque que Beethoven voulait dédier à Napoléon.)
Ikeda est confrontée ici au problème de tous les artistes ayant achevé de belles choses: Comment continuer? Elle a le choix entre continuer à se parodier elle-même pour le restant de ses jours ou passer à autre chose. Victime de son propre succès, elle se trouve dans la même impasse que ses propres imitatrices. Comment renouveler le genre qu'elle a elle-même créé?
      
Ikeda ne peut dépasser le canevas de ses œuvres précédentes, qui est le romantisme. Il ne lui reste plus que l’autre pan de la narration a développer: Les faits historiques en eux-mêmes. Faire carrément une biographie romancée.
Le cadre historique dans Orpheus no mado et dans Jotei Ekaterina, avait fondamentalement la même utilité que dans Berusayu no bara: confronter les personnages dans leurs conflits sentimentaux à un drame ou une fatalité historique qui les dépassait et, par là même, les mettait en valeur.
Dans Berusayu no bara, l'orage n'éclatait vraiment qu'avec la Révolution française. Les personnages s'y perdaient et s'y retrouvaient. Dans Orpheus no mado, l'effet était accentué. L'Histoire (la grande) devenait un maelström qui jetait les personnages de droite et de gauche, avant de les broyer. Dans Jotei Ekaterina, les choses étaient encore plus embrouillées, si c'est possible. Mais dans les trois cas, les événements servaient de toile de fond.
Dans Eroïka, la grande histoire devient le propos principal. Cette orientation correspond au changement d'éditeur. La maison Chuôkoronsha International est spécialisée dans les mangas historiques, avec une visée didactique, façon "l'Histoire de l'Humanité en bande dessinée".
          
       

Le corse a le nez long et le vent dans les cheveux

     
Ce changement de stratégie signifie aussi que, pour la première fois, Ikeda nous raconte une histoire d'hommes.
Dans ce contexte, le choix de Bonaparte est logique. On retourne en France, qu'Ikeda commence à bien connaitre. Les guerres révolutionnaires contre sept coalisés, les conquêtes de l'Empire, nous mèneront aux quatre coins de l'Europe et en Orient, ce qui suffira à étancher la soif d'exotisme de la lectrice.
Napoléon se transforme facilement en héros romantique sous le pinceau d’Ikeda. Il suffit de lui faire un grand nez pointu (tous les occidentaux ont des longs nez) et l'air songeur (ça donne l’air plus intelligent). Et c’est réussi puisque ce Napoléon efflanqué aux yeux embués finit par ressembler effectivement à l'imagerie impériale, peinte par Louis David et toute la vague d’artistes néo-classiques.
       

             

On ne manquera pas de montrer Bonaparte jaloux de Talleyrand, faisant les yeux doux à Josephine tandis que le pauvre général ira soumettre les mamelouks dans les sables d'Égypte. Mais l'essentiel, ce seront les campagnes. On les fera toutes, bataille après bataille, à la suite des troupiers Bernard et Alain.
Certes, la matière ne manquera pas. Ikeda traite en longueur la série. Plus grand le succès, plus longue la série, et inversement, par un effet de synergie (chaque nouveau volume fait vendre tous les autres). On passera donc en revue les différents régimes, du Directoire au Consulat, en attendant l'Empire, et, tout au bout, les deux abdications.
Le dessin, dans Eroïka, devient nettement plus fade, moins précis et plus éloigné du shôjo manga. Il est moins joli que dans Versailles no bara et moins lyrique que dans Orpheus no mado et Jotei Ekaterina. La raison en est probablement un début de désintérêt et un renfort d’assistants pour aider Ikeda.
Reste un gros problème pour Ikeda, dessiner des soldats qui n’ont pas l’air de simples soldats de plomb. Dans Eroïka, les portraits en pied de grenadiers en uniforme qui ornent les têtes de chapitres, ressemblent à des jouets d'enfants. Les vues très martiales ne cadrent pas du tout avec le style de Riyoko Ikeda. La grande armée de Napoléon n’a l’air que d’une armée de mannequins endimanchés et ne reflète pas du tout les horreurs des campagnes napoléoniennes, longues et pénibles.
Les scènes de bataille sont lamentablement ratées. Le dessin essaye de se viriliser en changeant le rythme du cadrage et la construction narrative, qui devraient être totalement contraire aux lois du shôjo que Riyoko Ikeda elle-même a contribué à établir. La bataille des Pyramides ne peut évidemment pas être décomposée selon les lois du shôjo manga. On contemple des planches qui semblent inspirées par des dessinateurs européens comme Guido Crepax, quand il donne dans le genre historique. Partout flotte un remugle du Napoléon d'Abel Gance, quand on ne sombre pas dans la métonymie et la facilité, en remplaçant une scène de bataille par une roue de canon vue en amorce et beaucoup de fumée.
Paradoxalement, tout rappelle le style d'Ikeda. Le studio d’Ikeda est la cause de déformations systématiques comme les vues en plongée toutes inexactes du point de vue de la perspective.  Au total, on a la même impression de décalage qu'en contemplant des estampes japonaises du dix-neuvième siècle montrant des personnages ou des costumes européens. C’est faux et très conventionnel.
Eroïka est difficilement acceptable pour un français. L’image idéalisée et fantasmée de l’empereur est déjà ancrée dans notre inconscient collectif et même s’il en est pour continuer à le glorifier, on ne peut pas oublier à quel prix cet ambitieux personnage s’est hissé sur le trône et a bataillé sans se soucier des pertes humaines. La réinterprétation de l'artiste japonaise nous paraît forcément naïve. Le noir et blanc donne l’impression d’un épisode de Thierry la fronde ou d’un autre feuilleton des années 60, prenant place dans un pays vaguement familier qui s'appellerait la France.
Encore une série qui manque d’humour et se révèle assez pénible à lire de bout en bout. La chronologie historique est respectée pour ce que j’en sais, mais la vérité ou la réalité de l’époque échapperont toujours à un mangaka, qu’il s’agisse d’un auteur de shojo ou de shonen.
         
          

Très cher frère (Onnisama e)

      
        


Très cher frère (série en 3 tomes datant de 1974) raconte la vie d’une lycéenne nommée Nanako à travers les lettres qu’elle écrit à son correspondant, qu’elle considère comme un «frère» confident.
L’histoire débute par une rentrée des classes, celle de Nanako et de son amie d’enfance Tomoko, dans le prestigieux lycée pour filles Seiran. Nanako se retrouve dans une classe différente de Tomoko, et va rapidement faire la connaissance de Mariko, une des plus belles élèves de Seiran. Elles deviennent très vite amies, ce qui va provoquer une jalousie de Tomoko, qui ne cessera d’empirer à cause de l’extrême possessivité de Mariko.
Une grande place est donnée dans l’histoire à la  «Sorority», un cercle des filles les plus élégantes et cultivées. Toutes convoitent une place dans le « Sorority », sauf Kaoru Orihara, la capitaine du club de basket, qui n’y voit que source de disputes et de jalousies. Elle entretient une forte amitié avec Rei Asaka, surnommée « Saint-Juste », qui ne semble pas toujours très équilibrée mentalement. Nanako, qui y est admise à son grand étonnement, va devoir affronter jalousies et vengeances perverses, découvrant peu à peu l’ambiance malsaine du « Sorority », ainsi que les terribles secrets liant les différents protagonistes. Le mot sororité désigne une fraternité (ou fratrie) exclusivement féminine  mais on peut aussi y voir ici sa connotation affective, comme dans l’expression «âme sœur».
      

                                
La série animée tirée du manga, mise en scène par le célèbre duo Akio Sugino et Osamu Dezaki, bénéficie d’une réalisation superbe et dramatique à souhait, avec de nombreuses esquisses crayonnées donnant une atmosphère lugubre et unique. On y retrouve l’ambiance sombre des premières œuvres comme « Rémi, sans famille» ou la seconde partie de la série animée de «Lady oscar» mais également l’emphase de leurs films sur « black jack ». La France a découvert la série en 1993 lors de son passage sur TF1 dans le Club Dorothée. Abordant des thèmes tabous tels que l’homosexualité, l’inceste et le sadisme, la réaction ne se fit pas attendre longtemps et elle fut retirée de l’antenne au bout du septième épisode. L’intégrale est sortie en DVD chez Kaze en 2004 pour le plus grand bonheur des fans. Voici un lien par lequel vous pourrez visualiser un extrait de cette série.
                   
Animé visuellement de très bonne qualité, il attire surtout l’attention par la profondeur psychologique des personnages. Le lancement de la série fait penser à la littérature enfantine du début du 20ème siècle. L’animé y ajoute une dimension malsaine et continuellement paroxysmique.  Les principales héroïnes sont très tourmentées, et certaines comme Fukiko, Rei, et Mariko ont déjà commencé à sombrer dans la folie. Rei en est le meilleur exemple: plongée dans ces recueils de poèmes, elle est passionnée par la littérature romantique française et représente le personnage suicidaire de l’histoire. Droguée par les médicaments qu’elle consomme abusivement, elle fume et s’absente souvent de  l’école.
Fukiko sous son apparence angélique, est une furieuse hystérique, qui reporte ses frustrations et sa haine sur Rei, qu’elle torture tant mentalement que physiquement. Pour parvenir à ses fins elle n’hésite pas à employer des moyens sanglants comme dans le cinquième épisode où elle transperce la main de Rei ou bien lorsqu’elle se jette sur Nanako telle une furie, pour mordre son oreille.
Bref, c’est une histoire redoutable et très dérangeante par sa cruauté formelle bien loin des sempiternelles affaires de cœur estudiantines dont les animés shojo regorgent encore aujourd’hui.
                  




En conclusion de ce dossier

    
J’ai mis longtemps pour aborder l’œuvre abondante de Riyoko Ikeda et ce dossier n’est pas la moitié de ce que j’aurais voulu faire la concernant.
Il faut admettre que nous sommes mal placés pour vraiment apprécier son œuvre, tant il nous est facile d’y voir toutes les incohérences historiques de ces principaux succès (lady oscar, eroica, très cher frère) et tant nous sommes mal desservis par les éditeurs francophones (j’ai du lire pas mal de ses séries en italien ou en anglais et pas nécessairement dans des traductions fort bien exécutées ou adaptées).
Il en reste que Riyoko Ikeda est à la base d’un style maintes fois copié et quelques fois surpassé mais qui s’enrichi de son goût pour l’Europe et son histoire ainsi que pour la musique lyrique. Elle n’est pas la meilleure mangaka et sa narration est marquée par les années 70 et 80, faute de s’être vraiment adaptée au courant de ce qui se fait actuellement en la matière. Elle est devenue en quelque sorte un auteur classique à l’égal d’un Hergé. On relit avec plaisir ses oeuvres en trouvant des touches de génie de ci de là, mais sans perdre de vue cette iconographie un peu rigide qui emprisonne les personnages plutôt qu’il ne les libère.

Sources diverses et remerciements (liste non-exhaustive)

Le site officiel de Ryoko Ikeda
Le site officiel sur Versailles no Bara
Ryoko Ikeda Fan site (en anglais)
Page internet "Ikeda sama's other works" (en anglais)
Site internet consacré à Très cher frère
Neko Bonbon (en italien)
Site sur Orpheus no mado
Ainsi que certains sites qui m’ont apporté les mangas indispensables à la rédaction des différents chapitres liés aux œuvres non encore traduites.
    

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Dossier réalisé par né un11septembre - Mise en ligne le 26/09/2008

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Max dans ta face!!
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