Ozamu Tezuka - Actualité manga

Dossier

actualité manga - Ozamu Tezuka

« Ce que j’ai cherché à exprimer dans mes œuvres tient tout entier dans le message suivant : Aimez toutes les créatures! Aimez tout ce qui est vivant ! »    

Osamu Tezuka.


« Les visiteurs étrangers ont souvent du mal à comprendre pourquoi les Japonais lisent autant de bande dessinée. Une explication de la popularité des bandes dessinées dans notre pays est que le Japon eut Tezuka Osamu, là où d’autres nations n’eurent aucun équivalent. Sans le docteur Tezuka, l’explosion de la bande dessinée dans le Japon d’après-guerre eut été inconcevable. »

Journal ASAHI, 9 février 1989.



Présentation de l'auteur:

                                                                               
Fondateur du manga moderne, Osamu Tezuka révolutionne la bande dessinée après la Seconde Guerre mondiale, en inventant une grammaire graphique qui offre au manga des possibilités narratives aux confluents de la littérature et du cinéma. En 1946, New Treasure Island (Shin Takarajima, la Nouvelle Île au Trésor), d’après Stevenson, est le premier jalon d’une œuvre immense, sans équivalent dans la bande dessinée internationale. « Tout le manga depuis la Seconde Guerre mondiale s’est élaboré à l’intérieur des formes créées par Tezuka Osamu. » écrit le critique japonais Nobuhiko Saito.
Médecin de formation, Tezuka s’illustrera dans tous les genres narratifs, du conte pour enfants (Unico, Beeko-Chan) au drame historique et psychologique (Adolf, Ayako) repoussant toujours plus loin les limites de son art. Conteur sans égal, il invente le premier shôjô manga (récit pour jeunes filles) avec Princess Knight (Princesse Saphir) en 1953, le drame médical avec Black Jack (1973). Et passe avec allégresse et évidence du polar le plus noir (MW) à la tragédie (Shumari), du western (Angel Gunfighter) à la science-fiction (Wonder 3, Metropolis), de l’adaptation très personnelle d’une œuvre célèbre (Manon Lescaut, Faust, King Kong) au fantastique (Vampire, The Three-Eyed One), de l’érotisme (Pornographic Pictures ou ses longs-métrages 1.001 Nights et Cleopatra) aux robots géants (Ambassador Magma), de la biographie (Bouddha, Hidamari no Ki, Ludwig B) aux super-héros (Big X), du récit de samouraï (I’m Sarutobi, Dororo) à l’autobiographie (Makoto to Chiiko)… Quant au manga qui lui tenait le plus à cœur, c’est une fresque monumentale, mythologique et métaphysique, aux dimensions cosmiques, qui englobe tous les genres narratifs sans se réduire à aucun : Phénix.
                                                                                                       
                          
                                                                                                                            
Astro Boy ou le Roi Léo (plagié par Disney en 1995 avec le Roi Lion) ont rendu Tezuka célèbre dans le monde entier. Leur créateur insufflait tellement d’âme à ses personnages que ceux-ci semblent souvent animés d’une vie propre. Tezuka rappelait à ce sujet que le verbe « animer », du latin « animare » signifie bel et bien « donner une âme ». Une formule magique qui s’appliquait aussi à ses personnages de papier.
Son œuvre est également sans équivalent sur le plan quantitatif : plus de 400 volumes pour 150.000 pages dessinées. Par ailleurs, sa contribution à l’évolution de l’industrie du cinéma d’animation japonais est historique et essentielle : en 1963, avec l’adaptation de son manga Astro Boy en série télévisée, Tezuka invente l’animation limitée et tous les procédés qui permettront de réaliser un épisode hebdomadaire de vingt-six minutes pour un côut extraordinairement bas. Disney lui-même se passionne pour le personnage d’Astro Boy et reconnaît le génie de Tezuka. Ces innovations remarquables vont néanmoins entraîner des conséquences inattendues et parfois perverses : elles vont notamment figer les standards des coûts de production pour plusieurs décennies, et ce au détriment des créateurs, et parfois de Tezuka lui-même.
Parallèlement à ses nombreuses séries pour la télévision, Tezuka réalise pour le cinéma toute une série d’œuvres très personnelles et audacieuses, parfois expérimentales, dont les plus célèbres sont sans doute les courts-métrages Jumping (1984) et Broken Down Film (1985), maintes fois primés ; son adaptation des Tableaux d’une Exposition (1966) de Moussorgski, ou encore le fabuleux long-métrage, resté inachevé, Legend of the Forest (1987), vibrant hommage aux pionniers du cinéma d’animation, aux possibilités offertes par ce média et à sa fantastique puissance d’évocation. Ces dernières années, de nouvelles et brillantes adaptations viennent encore enrichir le regard que nous pouvons porter sur l’œuvre de Tezuka : c’est le cas des OAV et du long-métrage consacrés au personnage de Black Jack par Osamu Dezaki et Akio Sugino, ou encore du film de Rin Tarô, Métropolis (2001) qui adapte un des premiers récits du père fondateur.
Auteur de génie, l’œuvre de Tezuka apparaît comme une longue réflexion sur la condition humaine, spirituelle et généreuse, non-dualiste et toujours ouverte. Cette dimension exceptionnelle de son travail est particulièrement sensible dans les œuvres de la maturité, à partir des années soixante, notamment lorsque Tezuka fonde la revue COM, véritable laboratoire d’imagination créatrice et destiné à un public adulte. Surgissent alors Vampire (1966-69), Dororo (1967-69), Swallow the Earth (1968-69), Under the Air (1968-70) ou Human Metamorphosis (1970-71) ; puis Bouddha, Blackjack (1973-83), Shumari (1974-76), Nanairo Inko (1981-82), Adolf (1983-85), Midnight (1986-87) et bien sûr Phénix (1967-88), pour ne citer qu’eux. Tous comptent parmi ses chefs-d’œuvre.
Quand Osamu Tezuka disparaît en 1989, le Japon lui célèbre des funérailles nationales, comparables à celles de Hugo en France, un siècle plus tôt. Il est au Japon l’auteur le plus populaire, le plus lu et apprécié du vingtième siècle.
                                            
                                                               

Bibliographie Majeure:



1946:  
Journal de Ma-chan
Shin Takarajima
                       
1947:  
Manon Lescaut
King Kong
Dr Mars
                 
1948:  
Magic House
Mars Exploration Corps
King Rocket
The World 1000 years after
Stream Line Case
Tuberculoses
Lost World
                
1949:  
Angel Gunfighter
Metropolis
              
1950:  
Faust
The Plain of Abusegahara
Manga College
Le Roi Leo
                       
1951:  
Next World
Queer Arabian Nights
West Rush
Age of Adventure
               
1952:
La légende de Songoku
Astro Boy
Manga Classroom
Pinocchio
The Adventure of Rock
               
1953:
Princesse Saphir
Cyrano
The Galaxy Boy
Lemon Kid
Space Rhapsody
Crime et Châtiment
                
1954:
Black Canyon
Chief Detective Kenichi
Phenix - première version
Tange Sazen

1956:
Lion Books
Black Cosmic Ray
                 
1957:
Manga Astronomy
Miniyon
Mysterious Thief Z
Beeko-Chan
           
1958:
Les enfants de Saphir
                    
1959:
Dr Thrill
Hikari
The Devil Garon
Zero Man
                     
1960:
Angel’s Hill
I’m Sarutobi
Captain Ken
The Other Side of the Moon
                  
1961:
Number 7
Le château de l'aurore
The Strange Boy
Captain Ozma
                          
1963:
S.F. Fancy Free
Big X

1964:
Topsy Turvy Animal Encyclopedia
Hato - toujours plus haut!
                           
1965:
W3  (Wonder Three)
Ambassador Magma
                        
1966:
Vampire
                          
1967:
Phenix
Gum Gum Punch
                                
1968:
Grand Dolls
Dororo
Swallow the Earth
Prince Norman
Under the Air
                                 
1969:
I.L
Triton
I am a Manga Writer
                                    
1970:
Maria Désespérée
Le cratère
Avaler la terre
The Song for Apollo
Human Metamorphosis
Alabaster
                                     
1971:
Le Système des Super-Oiseaux
Lion Books  (2nde  série)
Marvelous Melmo
                                    
1972:
Dust 18
Kirihito
Ayako
Bouddha
                                  
1973:
Microid Z
Microid S
Sensual Nights
Barbara
Adventures of Hanuman
Akuemon
Black Jack
                                     
1974:
Lunatic Japan
Shumari
L’Enfant aux Trois Yeux
                                          
1975:
Astro Boy  (II)
Rain Boy
                             
1976:
Unico
Demain les oiseaux
                                      
1978:
Kaos
MW
                                           
1979:
Two Shoguns
Lunn Flies into the Wind
Pornographic Pictures
                                
1980:
Astro Boy  (III)
Don Dracula
                                 
1981:
Nanairo Inko
Makoto to Chiiko
L'arbre au Soleil
                                     
1982:
Prime Rose
                                 
1983:
L'histoire des 3 Adolf
                                 
1984:
Kibando
                              
1985:
Say hello to Bookila !
Duke Goblin
                                      
1986:
Midnight
Atom Cat
                                   
1987:
Ludwig B.
Gringo
                                                    
1988:
Neo-Faust
                                     
                                          

Filmographie Intégrale

                      
Longs-Métrages:
1960   Sai Yu Ki  (Son Goku - Le Voyage en Occident)
1962   Arabian Nights: Sinbad the Sailor
1963   Doggie March
1964   Astro Boy: The Brave In Space
1966   Jungle Emperor Leo
1969   1001 Nights
1970   Cleopatra
1978   Phenix : Chapter of Dawn
1978   Thumb Princess
1979   Blue Triton  (Triton Of The Sea)
1980   Phenix 2772  (Space Firebird)
1981   Unico
1983   Unico II
1987   Legend of the Forest  (incomplet)
1989   Neo Faust  (incomplet)
1990   The Film is Alive  (1962-1989)
1996   Black Jack : The Movie
1997   Jungle Emperor Leo : The Movie
2001   Metropolis
            
O.A.V. (Original Animation Video):
1983   Rain Boy
1983   The Green Cat
1985   Love Position : Legend of The Halley
1985   Lunn Flies into the Wind
1986   Phenix : Chapter of Ho-o
1986   Yamataro comes back
1987   Phenix : Space
1987   Phenix: Chapter of Yamato
1991   Symphonic Poem: Jungle Emperor Leo
1993   Ambassador Magma
1993   Akuemon
1993-2000   Black Jack
1995   Essays On Insects
                  
TV Specials:
1965   New Treasure ISland
1969   Space Journey : The First Dream of Wonder-Kun
1969   Till a City Beneath the Sea Is Built
1978   Bander Book
1979   Marine Express
1980   Fumoon
1981   Bremen 4
1983   Prime Rose
1984   Bagi
1985   The Three-Eyed One
1986   Border Planet
1989   Tezuka Osamu Story : I am Son Goku
2003   Black Jack
                        
Tv Series:
1963   Galaxy Boy Troop
1963   Astro Boy
1964   Big X
1965   W3 (Wonder Three)
1965   Jungle Emperor Leo  (Le roi Leo)
1966   New Jungle Emperor
1967   Princess Knight  (Princesse Saphir)
1967   Goku's Great Adventures
1969   Dororo
1969   Vampire (The Vampires)
1971   Marvelous Melmo
1972   Triton of the Sea
1973   Microid S
1973   Wansa-Kun
1977   Jetter Mars
1980   Astro Boy  (Nouvelle série)
1982   Don Dracula
1989   Jungle Emperor Leo  (Nouvelle série)
1989   Blue Blink
1990   The Three-eyed One
1997   In the Beginning : The Bible Stories
2000   Hidamari no Ki  (Un Arbre au Soleil)
2003   New Astro Boy
2004  Black Jack
                        
Courts, Moyens-Métrages & Experimental:
1962   Tales of a Street Corner
1962   Male
1964   Memory
1964   Mermaid
1965   Drop
1965   Cigarettes and Ashes
1966   Pictures at an Exhibition
1968   Genesis
1970   The Kindly Lion
1984   Jumping
1985   Broken Down Film
1987   Push
1987   Muramasa
1988   Self-portrait
1989   Party (incomplet)
1989   Mosquito (incomplet)
1991   Adachi-Ga Hara (Les Champs Adachi)
                            
Films Pilotes:
1966  Princess Knight
1966  Adventures of the Monkey King
1967  Flying Ben
1968  Zero-Man
1968  Gum Gum Punch
1968  Dororo
1968  Norman
1971  Blue Triton
1979  Unico: Short Story
1987  Brave Fire S.09
                                
PR Animation (films promotionnels):
1970   Once Upon a Time
1970   Misuke in the Land of Ice
1971   Misuke in Southern
1987   Okazaki City in 70 Years
                   
  
                                                                      
                           
                             

LES ANNÉES 1940

                     
Les années quarante sont celles des œuvres de jeunesse de Tezuka, qui posent les jalons du manga moderne et révèlent un génie encore en éclosion.
Le graphisme est encore balbutiant parfois, pas encore entièrement maîtrisé et libéré de ses influences américaines (Disney, Fleisher), mais le découpage cinématographique fait de chacun de ses récits un story-board extraordinairement vivant, à une époque où la bande dessinée européenne patauge encore trop souvent, malgré le génie d’un Jijé puis d’un Franquin, dans une suite de plans fixes assortis de récitatifs redondants, lourds et encombrants.
Entré à la faculté de médecine d’Osaka en 1945, pianiste doué et comédien prometteur, Osamu TEZUKA est encore étudiant lorsqu’il publie son premier manga dans un magazine pour enfants au tout début de l’année 1946 : LE JOURNAL DE MA (MACHAN NO NIKKICHO), une série de strips humoristiques de quatre cases.
Un an plus tard seulement, il pose les bases du manga moderne avec NEW TREASURE ISLAND (Shin Takarajima), dont il n’est exceptionnellement pas l’auteur du scénario, dû à la plume de Shichima Sakai.
Tezuka y livre sa vision très personnelle de L’ÎLE AU TRESOR, le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson. Le premier manga moderne est donc une histoire de pirates !
Hige Oyaji (Moustache, Monsieur Morse ou Tonton Moustache), personnage-acteur récurrent dans l’univers de l’auteur, y fait sa première apparition en interprétant le rôle du capitaine… Et c’est Tarzan lui-même qui sauve de la noyade le personnage principal! (Tezuka consacrera d’ailleurs au personnage de Tarzan deux récits en 1949 : TARZAN’S KING CASTLE et TARZAN’S CAVE).
Sorti en avril 1947, ce premier récit ambitieux rencontre un accueil triomphal du public, pour lequel la dynamique du découpage et de la narration est une fantastique innovation. Le manga classique prend un coup de vieux, Tezuka est en passe d’inventer un nouveau mode d’expression.
Déjà amoureux de l’animation, le jeune auteur souhaite au départ tout simplement apporter à la bande dessinée la vivacité du cartoon. La légende veut que, sorti chez un petit éditeur, l’album s’arrache à 600.000 exemplaires en quelques mois. Pour la réédition de ce premier classique, Tezuka retouchera considérablement ses planches, modernisant même au passage le scénario.
Le même mois d’avril 1947, Tezuka publie un court récit complet : MANON LESCAUT, inspiré du chef-d’œuvre éponyme de l’Abbé Prévost. Et la même année, l’apprenti-médecin s’essaie aussi à la science-fiction avec DR.MARS, ainsi qu’au fantastique avec son adaptation de KING-KONG.

Dès 1948, Tezuka publie un grand nombre de titres, dont le premier volet de sa première trilogie classique, bien qu’elle demeure une œuvre de jeunesse : LOST WORLD, qui sera suivi en 1949 de METROPOLIS et en 1951 de NEXT WORLD.



Un triptyque de science-fiction dont le volet central a inspiré à Rin Tarô (Galaxy Express 999, X) et Katsuhiro Ôtomo (Akira, Memories) un fabuleux long-métrage en 2001. Si le titre de METROPOLIS évoque irrésistiblement le film de Fritz Lang, Tezuka n’en connaissait en fait qu’une photo, qui l’avait particulièrement troublé !  
Toujours en 1948, citons ses premières incursions dans le domaine de la féerie avec MAGIC HOUSE et MIRACLE FOREST, puis de la comédie animalière avec STREAM LINE CASE. Notons aussi TUBERCULOSES, ou les aventures d’un jeune héros dans un corps humain !
D’autres récits de S-F jalonneront l’année 1948 : THE WORLD 1000 YEARS AFTER, MARS EXPLORATION CORPS, THE MOONY MAN ou encore KING ROCKET. Et en 1949, Tezuka écrit son tout premier western : ANGEL GUNFIGHTER !
Avant les années cinquante, le jeune Osamu Tezuka, tout juste âgé de vingt-deux ans, s’est déjà essayé à la plupart des genres littéraires qu’il approfondira par la suite, exception faite du versant plus adulte et psychologique de son œuvre, pour lequel il faudra attendre les années soixante.
Cependant, au-delà des innovations révolutionnaires apportées à la narration dessinée par un jeune homme déterminé qui n’impose aucune limite à son imagination ; au-delà d’une inventivité formidable, d’un incroyable talent de conteur et d’un humour aussi généreux que son amour de la vie ; au cœur d’un simple récit d’aventure, de western ou de science-fiction percent déjà les convictions humanistes et spirituelles qui marqueront chacun des chefs-d’œuvre de la maturité.
                                      
                          
                                                  
                               
                                     

LES ANNÉES 1950

Les années 1950 marquent l’apparition des premiers grands classiques de Tezuka. Une décennie qui voit son génie s’affirmer et son imagination sans bornes se déployer peu à peu dans toutes ses dimensions.
1950 est déjà une année riche en heureux événements : d’abord avec FAUST, adaptation du classique de Goethe, mythe fascinant sur lequel Tezuka reviendra peu avant sa mort avec le manga NEO-FAUST et son projet de long-métrage éponyme, demeuré inachevé ; puis avec THE PLAIN OF ABUSEGAHARA, premier grand récit de samouraï de son œuvre. Il poursuivra dans le genre en 1954 avec TANGE SAZEN, les périples d’un samouraï borgne et manchot, puis de 1959 à 61 avec THE CASTLE OF DAWN (le Château de l’Aube).
Enfin, MANGA COLLEGE puis MANGA CLASSROOM, proposent un cours de manga… en manga, qui connaîtra le succès jusqu’en 1954.
JUNGLE EMPEROR LEO (Jungle Taitei - 1950-54), littéralement « l’Empereur de la Jungle », traduit en français sous le titre LE ROI LEO, est le premier manga de Tezuka réalisé pour le magazine Manga Shônen. Adapté en séries T.V (en 1965, 66 et 1989), puis en longs-métrages (en 1966 et 1997), il fut littéralement plagié par Disney en 1995 avec « Le Roi Lion », sans aucune reconnaissance pour l’œuvre originale. Léo s’impose rapidement comme le premier grand classique de Tezuka, suivi de près par ASTRO BOY.
En 1951, outre NEXT WORLD, dernier volet de sa trilogie de science-fiction et WEST RUSH, un nouveau western, Tezuka dessine l’étonnant AGE OF ADVENTURE, véritable anthologie de ses impressions cinématographiques, hommage aux classiques de la décennie précédente.
1952 voit la naissance de deux grands classiques : BOKU NO SON GÔKU (Son Gokû the Monkey), adaptation de la légende du Roi des Singes (le Voyage en Occident), le classique chinois par excellence, dont le DRAGON BALL de Toriyama offrira une autre version dans les années 1980. Tezuka le poursuivra jusqu’en 1959 et le premier long-métrage d’animation qu’il aura l’occasion de (co-)réaliser lui sera consacré, en 1960.    
De 1952 à 54, Tezuka publie THE ADVENTURE OF ROCK (Rock Home), un autre futur classique S-F de l’auteur ; mais 1952 est surtout l’année de publication d’une petite nouvelle de science-fiction, « l’Ambassadeur Atome » (Atomu Taishi), qui serait sans doute passée inaperçue si Tezuka ne l’avait pas reprise et considérablement développée dès l’année suivante : 1953, année de naissance d’ASTRO BOY  (Tetsuwan Atomu)… le personnage le plus célèbre de Tezuka sur le plan international, dont le public japonais suivra sans interruption les aventures jusqu’en 1968. Classique humaniste admiré par Disney, adapté en série t.v. à trois reprises : 1963, 1980 et 2003, ASTRO BOY fut aussi la première série télévisée hebdomadaire d’animation japonaise. La dernière adaptation animée en date, somptueuse, réalisée pour les 50 ans de création du personnage, fut hélas défigurée aux Etats-Unis par une adaptation plus que douteuse qui occulte l’essence humaniste de l’œuvre, privilégiant l’aspect « super-héros invincible » du personnage et substituant à la bande-son originale symphonique des jingles quelconques. Si je signale cette « amélioration » américaine visant à séduire le « grand public » (qui semble pour les programmateurs, constitué d’imbéciles), c’est parce que la série diffusée en France en 2004 n’est pas la version originale japonaise… mais comme par hasard, l’« adaptation » américaine de la série ! A se demander si les responsables des programmes jeunesse français portent encore un quelconque intérêt aux titres qu’ils diffusent.     1952 et 53 voient aussi naître les dernières adaptations de classiques de la littérature occidentale pour le magazine Manga Shônen : après FAUST, c’est au tour de PINOCCHIO en 1952, et surtout l’année suivante, de CRIME ET CHÂTIMENT (Tsumi to Batsu) d’après Dostoïevski et de CYRANO, d’après Edmond Rostand.

Dès 1953, et jusqu’en 1966, les petites japonaises ont l’occasion de dévorer les aventures de PRINCESS KNIGHT (PRINCESSE SAPHIR), le premier véritable shôjô manga, et matrice du genre!
                                             

                         
Le travestissement du personnage, inspiré du Chevalier d’Eon, personnage historique français, annonce déjà le chef-d’œuvre de Riyoko Ikeda : « Versailles no Bara » (Lady Oscar, la Rose de Versailles). De 1963 à 66, Tezuka réalise une version révisée du premier cycle initial d’aventures, un procédé déjà employé notamment sur LE ROI LEO aux nombreuses moutures. Ainsi, la version du Roi Léo publiée en France en trois volumes (Ed.Glénat) était la version d’origine, de jeunesse pourrait-on dire, pas forcément la meilleure, certainement pas la plus moderne et la plus proche de l’idéal de Tezuka. Nul doute que s’il en avait eu le temps, Tezuka aurait revu de la même manière nombre de ses premières œuvres, dont certaines ont parfois graphiquement mal vieilli.
Tezuka s’installe à Tokyô en 1953 à Tokiwasô, un pavillon loué à bon prix, où il est rejoint notamment par le duo Fujiko-Fujio (Doraemon), Shôtarô Ishimori (Cyborg 009, Kamen Rider, San Ku Kaï…) et Fujio Akatsuka. La même année, il poursuit dans la science-fiction avec THE GALAXY BOY et SPACE RHAPSODY, puis BLACK COSMIC RAY trois ans plus tard. Il approfondit aussi son regard sur le western avec entre autres LEMON KID ou BLACK CANYON en 1954, à une époque où aux Etats-Unis le genre s’interroge, et pointent les premiers surwesterns américains (ceux de Fuller, Hawks, Ford… préfigurant les films de Leone). En comparaison, les westerns de Tezuka sont encore enfantins, mais échappent presque naturellement à  l’impasse manichéenne de nombre de récits occidentaux.
De 1954 à 56, CHIEF DETECTIVE KENICHI, un de ses plus fameux récits de détectives, met en scène un personnage déjà aperçu notamment dans METROPOLIS, qui incarne dans l’œuvre du maître l’archétype du jeune garçon courageux et perspicace, préfigurant ici le DETECTIVE CONAN de Gosho Aoyama !

A la fin des années 1950, Tezuka commence à se tourner vers un public plus mature, notamment avec les LION BOOKS (1956-57) qui rassemblent une suite de nouvelles fantastiques, ou MYSTERIOUS THIEF Z (1957-58), un surprenant récit de gangster. Une première version de PHOENIX, sorte d’ébauche de son chef-d’œuvre à venir, longuement mûri et prémédité, voit aussi le jour entre 1954 et 1957.
Dans le même temps, paraît MINIYON (1957), adorable histoire pour petites filles et deuxième shôjô marquant pour Tezuka !
La fin des années cinquante voit enfin la naissance de BEEKO-CHAN (1958), une petite abeille qui connaîtra plein d’aventures, dans un récit pour enfants parmi les plus célèbres et appréciés de Tezuka… C’est aussi le moment pour l’auteur d’imaginer de nouvelles sagas de science-fiction : THE DEVIL GARON (1959-62) et ZERO MAN (1959-60)…
En 1959, Osamu Tezuka se marie. Il n’est pas encore docteur en médecine, mais poursuit la rédaction de sa thèse, parallèlement à son œuvre extrêmement prolifique. Il n’est pas encore animateur, mais en rêve depuis longtemps : il franchira le pas l’année suivante…
Malgré l’attention que Tezuka commence à porter à un public qui a mûri avec lui, la fin des années 50 marquera paradoxalement la naissance d’une nouvelle génération d’auteurs, qui, bien que marqués par l’héritage de Tezuka, tentent de s’en affranchir en portant encore plus haut les ambitions de la narration dessinée au Japon : c’est la naissance du gekiga, fictions dramatiques, souvent poignantes de noirceur, qui visent indubitablement un public plus adulte. Tezuka en livrera sa version dans les années 60 avec les oeuvres dites « de la maturité ».
Et pour une fois, c’est le maître qui suivra, saisissant l’intérêt et la portée de l’initiative, au départ érigée en opposition à sa démarche, - contre, mais... tout contre ! pour reprendre le mot de Sacha Guitry, salve créatrice déterminante pour l’évolution du manga, à laquelle il apportera sa contribution décisive lors de la décennie à venir.
                            
                        
                                                                                         
                              
                                    

LES ANNÉES 1960

                        
Les années 1960 sont celles de la maturité artistique pour Osamu Tezuka. Celles de ses débuts dans le monde de l’animation, dont il dira : « La bande dessinée fut ma femme, et l’animation ma maîtresse. » Celles aussi de ses premiers récits destinés à un nouveau public : les premières générations de ses lecteurs ont grandi au fil de son œuvre et sont désormais en attente de manga en accord avec leurs préoccupations. Enfin, la fin des années 60 voit la naissance de COM, une revue que Tezuka envisage comme un véritable laboratoire, dans lequel il se permet lui-même toutes les expérimentations et livre au public son chef-d’œuvre le plus personnel et démesuré : PHENIX.
En 1960, Tezuka est co-réalisateur avec Taiji Yabushita (auteur de l’historique SERPENT BLANC, disponible en DVD) de SAI YU KI , le Voyage en Occident, d’après son manga BOKU NO SON GOKU, version moderne du Roi des Singes, qui sortira aux U.S.A dans une version censurée naturellement désavouée par ses créateurs.
En juin 61, il réalise enfin son rêve d’animation en fondant les studios Mushi Productions, « mushi » signifiant « insecte(s) », clin d’œil à sa vieille passion. En 1962, son premier film d’auteur estampillé Mushi s’intitule HISTOIRES D’UN COIN DE RUE (TALES OF A STREET CORNER), un moyen-métrage de 38 minutes qui en annonce beaucoup d’autres : les courts-métrages MALE (1962), MEMORY (1964), MERMAID (1964, connu en France lors de sa diffusion cinéma sous le titre « La Sirène »), DROP et CIGARETTES AND ASHES (1965) ou encore GENESIS (1968). Mais aussi et surtout le fabuleux moyen-métrage PICTURES AT AN EXHIBITION, très apprécié de Disney notamment, premier film musical de Tezuka construit à la manière de FANTASIA, ici autour des « Tableaux d’une Exposition » de Moussorgski, mêlant déjà de nombreuses techniques d’animation différentes, une par sketch donc par « tableau », vingt ans avant le sublime (et inachevé) LEGEND OF THE FOREST.
Parallèlement à ce travail remarquable dans le domaine de l’animation d’auteur, la révolution de l’animation populaire a lieu sur les petits écrans en 1963 : TETSUWAN ATOMU / ASTRO BOY, adaptation de son manga best-seller en 194 épisodes noir et blanc. A raison de 6 à 8 images par seconde, Tezuka a relevé un défi a priori impossible : offrir au public un rendez-vous hebdomadaire d’une demi-heure avec leur personnage favori ! Cadence cependant infernale pour les animateurs et standards de coûts gelés pour longtemps par les producteurs : « Puisque Tezuka le fait, tout le monde doit pouvoir le faire… » sous-entendant « Pourquoi augmenter le budget d’une série puisque tout fonctionne très bien comme ça ? » ; inévitable revers de la médaille à cet exploit accompli au début des années 60 et dont les effets pernicieux ne se sont véritablement dissipés au Japon que ces dernières années, avec l’agonie de l’O.A.V (animé réalisé directement pour le marché vidéo) et le développement de séries T.V « de prestige » (Cowboy Bebop…), définissant de nouveaux standards en la matière.
                                              
                                                
La série d'ASTRO BOY est un triomphe et une révolution visuelle pour des millions d’enfants ! Devant ce succès, d’autres manga populaires de l’auteur sont adaptés : BIG X en 1964, W3 (Wonder Three) en 1965… et la même année, la couleur arrive avec les deux premières séries consacrées au ROI LEO (sur une superbe partition d’Isao Tomita), qui sera aussi la toute première série télévisée d’animation japonaise à parvenir sur les écrans français et remporter un franc succès, bien avant la génération Goldorak.
Citons aussi PRINCESSE SAPHIR (1967), qui connut une rediffusion à la fin des années 90 sur France 3, première série animée pour filles adaptée… du premier véritable shôjô manga, ou encore DORORO et VAMPIRES (1969, mêlant animation et prise de vues réelle), premières séries plus adultes, en accord avec l’évolution de la production manga de Tezuka à la fin de cette décennie mouvementée.
Les « TV SPECIALS », téléfilms animés, sans lien ici avec des séries en cours de diffusion, sont eux aussi au rendez-vous : NEW TREASURE ISLAND (1965)  Space Journey : The First Dream of Wonder-Kun  (1969) ou Till a City Beneath the Sea Is Built (1969).
Quant aux premiers longs-métrages de Tezuka, ils misent le plus souvent sur les succès télévisés en cours et leur production présente davantage de liens avec l’animation limitée pour la télévision qu’avec ses courts et moyens-métrages. Ainsi, en pleine vague ASTRO BOY, les petits japonais peuvent voir dans les salles le premier long-métrage consacré au petit robot : ASTRO BOY : THE BRAVE IN SPACE (1964), ainsi qu’une première adaptation du ROI LEO (1966), surfant elle aussi sur le succès de la série T.V… près de trente ans avant le plagiat des studios Disney…
Deux longs-métrages relativement fastueux et ambitieux se distinguent singulièrement lors de cette première période de Tezuka au cinéma : 1001 NIGHTS (1969), qui dévoile (et  exacerbe) tout l’érotisme latent des Contes des 1.001 Nuits et CLEOPATRA (1970), que la subtilité coutumière des distributeurs américains n’avait pu s’empêcher de sous-titrer : CLEOPATRA… QUEEN OF SEX (!). Tous deux visent, à l’époque de l’envol de la revue COM et de l’explosion du gekiga, un public clairement adulte… et seront hélas deux échecs cuisants, le public n’étant pas encore prêt pour ce genre de « dessins animés ». (Le serait-il davantage aujourd’hui ? Le contexte social de l’époque était pourtant nettement plus favorable…)

Et les manga de cette époque riche en animation?
Il y en a beaucoup, et pas des moindres ! Citons d’abord CAPTAIN KEN (1960-61), série de science-fiction qui eut son heure de gloire en mêlant visions futuristes et western (bien avant l’immense Leiji Matsumoto) ; BIG X (1963-66) et W3 (1965-66), deux autres grands succès de S-F qui seront parmi les premiers manga à connaître une adaptation animée, ainsi qu’AMBASSADOR MAGMA (1965-67), autre manga célèbre de l’époque, dans la foulée des premiers robots géants de la pop culture japonaise. Dans un tout autre registre, the TOPSY TURVY ANIMAL ENCYCLOPEDIA présente en 1964 un Tezuka graphiquement très éloigné de son style habituel : un trait cartoonesque proche du dessin de presse, stylisé et beaucoup moins rond qu’à l’accoutumée, pour des strips délirants de caricatures animalières.
Ce sont pourtant les années 1966-67 qui marquent un tournant majeur dans l’œuvre de Tezuka avec VAMPIRES (1966-69), DORORO (1967-69) et surtout PHENIX (1967-68), qui apparaît à la une du numéro 1 de la revue COM, dernier bébé de Tezuka destiné à devenir un véritable laboratoire d’idées en images... COM s’affirme comme un espace de liberté et d’expérimentation à une époque où l’industrialisation du manga menace (déjà) la créativité des auteurs. VAMPIRES est une étonnante histoire liée au MACBETH de Shakespeare et aux traditions fantastiques japonaises, hélas inachevée, mais qui s’est imposée malgré cela comme un classique de Tezuka. DORORO plonge aussi à la source des traditions nippones, mais d’une toute autre façon : Hyakimaru, dont le corps n’est au début du récit qu’un morceau de chair informe, se bat pour recouvrer, membre après membre, la totalité de son corps livré aux 48 démons dont il doit triompher.



Quant à PHENIX, considéré par Tezuka comme l’œuvre de sa vie, difficile de résumer une fresque historique qui s’étend des origines de l’humanité au futur le plus éloigné, enjambant chapitre après chapitre les civilisations, les continents, voire les univers, fable cosmique visant toujours l’essence même de la philosophie de Tezuka : une approche spirituelle et humaniste de la condition humaine, partant d’allégories de tous les temps pour mieux éclairer notre époque et notre place dans le monde. Cosmique, mystique au meilleur sens du terme, vertigineux… Combien de récits dessinés ont à ce jour atteint une telle ampleur ? Une dimension et une multitude des niveaux de lecture qui ne trouvent peut-être un écho aujourd’hui que dans le meilleur d’Alan Moore (Promothea, V pour Vendetta, From Hell…) ou de Jorodowsky (L’Incal, Bouncer, Face de Lune…).  
A la fin de la décennie, les recueils de nouvelles UNDER THE AIR (1968-70, l’un des préférés de Tezuka) et LE CRATERE (1969-70), mais aussi les récits SWALLOW THE EARTH (1968-69)  et I.L (1969-70), présentent de nouvelles façons d’envisager la narration dessinée, tandis qu’un ouvrage autobiographique passionnant, qu’il serait heureux de voir traduit en France : I’M A MANGA WRITER (1969), vient couronner vingt-cinq premières années de création d’une fertilité et d’une générosité toujours renouvelées.
            
               
                              
                        
                                 

LES ANNÉES 1970

                                                                        
Si les années 1970 voient le ralentissement de la production animée d’Osamu Tezuka et la faillite de Mushi Productions (mais la renaissance du phénix avec Tezuka Productions…), le maître japonais, alors dans la force de l’âge et au summum de son art, accouche durant cette décennie de la plupart de ses chefs-d’œuvre. Quelques-uns, comme PHENIX (l’œuvre de sa vie, sur laquelle il travaillera encore des années) ont vu le jour à la fin des années 60, et d’autres verront encore le jour au début des années 80 (LES TROIS ADOLF, NANAIRO INKO, LUDWIG B., UN ARBRE AU SOLEIL, MIDNIGHT) mais AYAKO, SHUMARI, BOUDDHA, BLACKJACK, MW ou L’ENFANT AUX TROIS YEUX… datent tous de cette période fertile et troublée!
En 1970, Tezuka publie YAKEPPACHI’S MARIA, une histoire dramatique et réaliste, assez désespérée comme le titre l’indique (littéralement : « Maria désespérée »), reflétant ainsi la période de troubles et d’instabilité pour le Japon du début des « seventies » mais aussi les propres tourments de Tezuka à cette époque. Et « MARIA » connaîtra les foudres des « associations de parents » bien-pensantes, pour ses représentations crues (entendez : sans pudibonderie) de la violence et du sexualité, aucunement gratuites pourtant, pour un manga publié il est vrai, dans Shônen Champion. La même année, le manga de science-fiction THE SONG FOR APOLLO, rend compte à son tour de l’instabilité sociale de l’époque. Tezuka, plus encore depuis la naissance de COM et le début de son travail sur HI NO TORI (PHENIX), cherche par tous les moyens à transmettre au travers de ses récits un certain nombre de valeurs qu’il considère comme essentielles. À cette époque, son œuvre témoigne d’une vision profondément lucide de la nature humaine, heureusement éclairée par le choix d’un humanisme, qui seul, lui paraît digne de l’homme. Peu à peu, en s’adressant à des lecteurs adultes, mais aussi en choisissant de parler aux enfants sur le ton employé pour des lecteurs adultes (MARIA, THE SONG FOR APOLLO…) Tezuka n’hésite pas un instant à faire part aux plus jeunes de ses propres doutes et questionnements, octroyant à chacun de ses mangas une saveur terriblement humaine… un supplément d’âme.
Human Metamorphosis (1970-71), récit marquant de ces années, compare la société humaine à l’organisation des sociétés d’insectes en une satire troublante. Publié en parallèle, Alabaster (1970-71, littéralement “ALBÂTRE”), est une “suspense story” très méconnue en Occident, qui sonde pourtant les abîmes de l’âme humaine en s’attachant à un personnage hanté par le mal. Un thème récurrent abordé un peu plus tôt avec humour dans Vampires et sur lequel il reviendra quelques années plus tard en le poussant au paroxysme dans MW, cette fois sur le ton outrancier, tragique et noir d’un gekiga baroque et enfiévré.
Événement de l’année 1971 : la création du Prix TEZUKA, qui récompense chaque année un jeune auteur. Une référence qui deviendra très vite un formidable tremplin pour des générations de mangakas.
Cette même année 1971 voit aussi la naissance de deux séries importantes : Birdman Anthology (1971-75), et MARVELOUS MELMO (1971-72), un manga pour enfants novateur : l’histoire d’une petite fille capable de changer d’âge en mangeant des sucreries spéciales, préfigurant la mode des magical girls des années 80, conçu d’ailleurs pour la télévision et adapté en série animée la même année 71. Dans BIRDMAN ANTHOLOGY (Le Système des Super-Oiseaux), des oiseaux très évolués cherchent à remplacer l’homme en tant qu’espèce dominante. Un conte futuriste et philosophique en 19 chapitres très soignés, dont certains furent prépubliés dans la toute première revue de manga en France : LE CRI QUI TUE, dirigé par le génial Atoss Takemoto, vécut en effet le temps de six numéros entre 1978 et 1981, bien avant la vague manga mais en pleine déferlante Goldorak, Candy, Albator & co. Les courts chapitres des “super-oiseaux” se prêtaient fort bien à une publication française qui se faisait alors nécessairement dans le format franco-belge.
En 1973, Tezuka fait une nouvelle petite incursion dans le domaine de la S.F avec Microid S (originellement baptisé Microid Z). Le lecteur et spectateur (la série t.v est diffusée dans le même temps) y fait la connaissance du “microïde”, une créature située quelque part entre l’être humain et l’insecte, évoquant autant la Fée Clochette que “la Guêpe” des fameux “Vengeurs” de Stan Lee.
Finalement, deux œuvres majeures voient le jour. Deux fresques historiques complémentaires qui content deux destins de femmes exceptionnels : Ayako (1972-73), drame psychologique bouleversant bien connu désormais des lecteurs français (publié en trois volumes par Akata / Delcourt), et Shumari (1974-76). “Shumari” signifie littéralement “renard”, le renard incarnant ici le rebelle ennemi de la “civilisation”, opposé à l’industrialisation de l’île d’Hokkaido. Si AYAKO fourmille d’allusions au polar et au roman noir, SHUMARI déborde de clins d’œil au western. Mais le ton général est celui de la tragédie: SHUMARI et AYAKO évoquent les plus belles pages de la littérature russe, dans l’exaltation de la noblesse humaine et la mise à nu d’un être confronté à des situations extrêmes, aliénantes et humiliantes.
D’un point de vue purement créatif, 1972 et 1973 sont des années d'apothéose pour Tezuka. Outre AYAKO et SHUMARI consacrés à deux destins de femmes, Tezuka entame l'écriture de deux autres chefs-d'œuvre dont il poursuivra l'écriture dix années durant, centrés sur deux destins d'hommes, non moins exceptionnels et fascinants : BLACKJACK (1973-83) et BOUDDHA (1972-83). BLACKJACK, ou la chronique d'un chirurgien mythique par la bouche duquel le médecin Tezuka peut enfin s'exprimer. 243 chapitres, autant de fables humanistes et noires dont l'intégrale en dix-sept volumes est actuellement en cours de publication chez ASUKA. BOUDDHA (édité en français par TONKAM) est une biographie libre et poétique du Bouddha historique, sur près de 3000 pages au fil desquelles Tezuka affirme ses convictions spirituelles.
                      

                    
Bien sûr, ces quatre titans du manga ont tendance à éclipser un peu l'immense production que Tezuka fournit en parallèle durant ces années soixante-dix… comme s'il lui restait encore du temps… Par exemple, BarUbOra (1973-74), prononciation japonaise de BARBARA, édité en Français par Akata/Delcourt, merveilleux récit inspiré des Contes d'Hoffmann, réflexion abyssale sur la création artistique. Sans compter Les Aventures de Hanuman (1973), Akuemon (1973) ou encore l'étonnant Lunatic Japan (1974-75), œuvre sociale et politique axée sur la situation du Japon de l'époque… Enfin, un autre manga connaîtra un succès comparable à celui de BLACKJACK auprès du grand public, la grande série régulière publiée en parallèle de BLACKJACK : L'Enfant aux Trois Yeux, disponible chez Asuka (1974-78). Shalak, enfant surdoué et démoniaque lorsque le troisième œil qu'il porte au milieu du front est découvert, gamin stupide dès qu'on le dissimule, est l'un des derniers descendants d'une très ancienne civilisation qui cherchait à obtenir la vie éternelle. Par certains égards, une variation sur le mythe du Phénix, et une version plus grand public du "life-work" de Tezuka.

Durant cette période d'apothéose qui culmine à partir de 1972-73, Tezuka ne cesse d'innover tant sur le plan de la narration (celle d'AYAKO, BOUDDHA ou SHUMARI n'a plus rien à envier aux classiques de la littérature et chaque récit de BLACKJACK concentre avec une précision toute chirurgicale les mécanismes subtils de la fable et de la nouvelle, deux genres redoutables…) que sur celui de l'innovation graphique (il suffit de s'amuser à recenser le nombre ahurissant de trouvailles poétiques dans la composition des planches de BOUDDHA ou PHENIX…)
Une apothéose de création dessinée qui prend le pas sur l'animation… Le début des années 1970 voit en effet le ralentissement de la production animée d'Osamu Tezuka, marquée fin 1973 par la faillite de Mushi Productions que Tezuka a quitté l'année précédente, suite à des conflits syndicaux. Si les séries animées Triton of the Sea (1972) et Microid S (1973) ont bien vu le jour en 1972 et 73, ce sont les dernières du genre. En 1973, Wansa-Kun, qui dépeint le quotidien d'une bande de chiens vagabonds, est la dernière production Mushi et cette adaptation de son manga se fait sans Tezuka. La relève est en fait déjà en place : en 1971, Marvelous Melmo était la première série télévisée d'une nouvelle compagnie… Tezuka Production.
Tezuka Production annonce d'emblée un planning ambitieux qui, après la faillite de Mushi,  mettra quatre ans à se mettre en place : de nouveaux films et séries TV et le vœu d'un long-métrage par an pour la télévision. En 1977, la série Jetter Mars décline le mythe d'Astro Boy en une variation plus humaine, mais qui n'obtiendra pas le même succès. Autrement plus fameux demeurent les premiers « TV Specials » réalisés par Tezuka Production : Bander Book (1978) et Marine Express (1979), particulièrement réussis à tout niveau (jusqu'à leur b.o pop !), dans lesquels apparaissent tour à tour Blackjack, Shalak l'Enfant aux Trois Yeux et d'autres personnages célèbres du Tezuka de cette époque.
D'autre part, deux longs-métrages apparaissent sur les écrans : en 1979, la version cinéma de Blue Triton (Triton Of The Sea) et surtout le très réputé PHENIX : CHAPITRE DE L'AUBE, réalisé en 1978 par le grand cinéaste Kon ICHIKAWA (réalisateur entre autres de La Harpe de Birmanie, ou dans le domaine de l'animation du premier film de Galaxy Express 999 avec Rin TARÔ). A noter, cocorico, que le thème musical du Phénix est signé Michel LEGRAND.
Dans la deuxième moitié des seventies, outre les œuvres déjà citées, Tezuka reprend les aventures d'Astro Boy et publie Rain Boy (1975), un récit complet (repris en recueil dans les LION BOOKS) contant l'amitié d'un petit garçon et d'un fantôme, adapté plus tard en court-métrage animé (O.A.V en 1983) et considéré comme un classique de Tezuka.
Il  enrichit aussi sa bibliographie de démiurge de plusieurs autres classiques : MW (1976-78) tout d'abord, trilogie déjà évoquée, drame cornélien poussé à son paroxysme mettant en scène un prêtre homosexuel amoureux du tueur dont il est le confesseur. Une outrance qui cherche à déstabiliser le lecteur, à le remettre en cause, et élève parfois le récit tezukien vers un non-dualisme aussi effrayant que fascinant.
À l'opposé, Unico (1976-84) s'impose rapidement comme l'une de ses plus célèbres créations pour enfants et connaîtra deux fois les honneurs du long-métrage au début des années 80. Citons enfin en 1979 : Lunn Flies into the Wind, autre nouvelle extraite des LION BOOKS qui sera elle aussi adaptée en O.A.V, et surtout Don Dracula, comédie fantastique, loufoque et hautement jubilatoire, consacrée aux déboires du célèbre comte dans le Japon moderne. DON DRACULA prend la relève de Blackjack à un moment où Tezuka souhaite proposer aux lecteurs du Shônen Champion quelque chose de totalement différent.
Ainsi, d'Unico la petite licorne à ses illustrations pornographiques et néanmoins élégantes (Pornographic Pictures, deux éditions en 1979-80), il ne semble y avoir qu'un pas. Un seul pas, de Bouddha à Blackjack, d'Ayako au Phénix. Un seul pas dans l'imagination sans limites d'Osamu Tezuka, qui ne semble guidé que par le respect de son lecteur, considéré avant tout… comme un frère.
               
                
                                                                      
                       
              

LES ANNÉES 1980

                                                            
La dernière décennie de la vie d'Osamu TEZUKA est marquée par un élan extraordinaire de l'auteur vers celle qu'il considère comme « sa maîtresse » : l'animation. Un sentiment d'urgence semble l'animer, le poussant à multiplier les projets cinématographiques dans toutes les directions possibles : longs-métrages, courts-métrages d'auteur, films pour la télévision, nouvelles séries télévisées et, profitant de ce format naissant, une série d'O.A.V remarquables voit le jour autour de deux œuvres majeures du maître-conteur : le cycle de nouvelles des LION BOOKS et l'œuvre de sa vie, PHENIX. Mais les années 80 sont également marquées par les derniers éclats du génie du manga, en une poignée d'œuvres essentielles : LES TROIS ADOLF, MIDNIGHT, NANAIRO INKO, UN ARBRE AU SOLEIL et l'inachevé LUDWIG B. : une rencontre promise entre TEZUKA et BEETHOVEN, sous le signe de Prométhée.
Alors que MIYAZAKI remporte le succès que l'on sait avec Le Château de Cagliostro, son premier long-métrage qui compte encore parmi les favoris du public japonais, TEZUKA planche sur son grand-œuvre cinématographique : la deuxième adaptation pour le grand écran d'un chapitre du PHENIX situé dans un lointain futur : HI NO TORI 2772 (SPACE FIREBIRD) est à l'époque le film le plus coûteux du cinéma japonais, premier très gros budget pour un film d'animation (800 millions de yens, pas moins de 700 animateurs !), ouvrant la voie aux autres révolutions que constitueront Nausicaä de Hayao MIYAZAKI et Macross - Do you remember love ? de Shôji KAWAMORI en 1984.
Après cette aventure difficile, TEZUKA consacre en 1981 et 1983 deux longs-métrages plus modestes à sa petite licorne UNICO, personnage qui rencontre un succès retentissant auprès du jeune public. Mais c'est avant tout son plus grand rêve d'animation qu'il tente de concrétiser avec LEGEND OF THE FOREST (Mori no Densetsu), sa réponse tant souhaitée au FANTASIA de DISNEY. Entièrement construit autour de la 4ème symphonie (opus 36) de Tchaikovsky, Tezuka a travaillé dix ans sur ce projet, parvenant à achever le premier et le quatrième mouvement en 1987. LEGEND OF THE FOREST se présente comme un vibrant hommage au cinéma d'animation depuis ses origines, jusqu'à DISNEY et après. Le premier mouvement est adapté d'une nouvelle des LION BOOKS de TEZUKA. Depuis les techniques les plus primitives jusqu'à la luxueuse full animation des dernières séquences, TEZUKA exprime toute l'évolution, la diversité stylistique, technique et la richesse de la vaste forêt de l'animation mondiale, ici au service d'un discours écologique et humaniste engagé.
                                                                          
                                   
La naissance de l'O.A.V (animation destinée au marché de la vidéo), permet à TEZUKA d'élargir encore son champ d'action et de concevoir des projets de films court-circuitant les problèmes de distribution et de coût liés aux longs-métrages. Quatre histoires des LION BOOKS seront adaptées en O.A.V entre 1983 et 1986 : le classique RAIN BOY ainsi que THE GREEN CAT en 1983, LUNN FLIES INTO THE WIND en 1985 et YAMATARO COMES BACK en 1986. Parallèlement, trois nouveaux chapitres du PHENIX voient le jour dans ce format : en 1986, le Chapitre de Ho-o réalisé par Rin TARÔ (Galaxy Express 999, Metropolis…), puis le Chapitre de l'Espace réalisé par Yoshiaji KAWAJIRI (Vampire Hunter D, Ninja Scroll…) et celui de Yamato réalisé par Toshio HIRATA, tous deux en 1987.
A ces films et O.A.V s'ajoute le quasi-annuel TV Special, ce grand rendez-vous destiné à la télévision, dans la lignée de BANDER BOOK et MARINE EXPRESS : en 1980, FUMOON se base sur NEXT WORLD (l'un des volets de sa trilogie S.F des années 40) ; l'année suivante, BREMEN 4 s'inspire du conte des musiciens de Brême, que TEZUKA croise avec son célèbre W 3 (Wonder Three). En 1983, c'est PRIME ROSE, un récit d'héroïc-fantasy qui met en scène une jeune amazone, coïncidant avec la parution du manga… Suivent encore BAGI en 1984, L'ENFANT AUX TROIS YEUX produit par la TOEI en 1985 d'après son grand succès des années 70… BORDER PLANET en 1986 est une histoire d'amour située à la fin du XXIème  siècle, inspirée du chapitre du PHENIX : NOSTALGIA. Le message de TEZUKA est limpide : seul l'amour peut sauver l'être humain. En 1989, TEZUKA meurt pendant la production d'un Roi des Singes futuriste et autobiographique, co-réalisé par Rin TARÔ : Tezuka Osamu Story : I am Son Goku. Il travaillait parallèlement sur le projet d'adaptation en long-métrage de l'un de ses manga en cours, NEO FAUST. Film et manga demeurent inachevés.
Deux importants remakes marquent les téléspectateurs de cette période : celui d'ASTRO BOY en 1980, vingt ans après la série pionnière, vingt ans avant la toute nouvelle adaptation en date, qui rencontrera un succès comparable à la série des années 60, ainsi qu'une nouvelle adaptation du ROI LEO en 1989, cinquante-deux épisodes qui sont arrivés en France au début des années 90. La même année, BLUE BLINK, inspiré d'un film d'animation russe, est la dernière série TV à laquelle TEZUKA participera. Il signera le synopsis des cinq premiers épisodes juste avant de mourir. Comme il le souhaitait, le staff poursuivra la série, et 39 épisodes verront le jour.

Mais les années 80 sont aussi décisives pour TEZUKA sur le plan de l'animation d'auteur : une décennie marquée par ses contributions les plus remarquables dans ce domaine. Outre le long-métrage LEGEND OF THE FOREST évoqué plus haut, TEZUKA réalise deux courts-métrages d'exception en 1984 et 1985 : JUMPING et BROKEN DOWN FILM.
JUMPING tout d'abord, maintes fois primé, notamment aux festivals internationaux de ZAGREB et VALLADOLID, est sans doute le court-métrage le plus célèbre et étonnant de TEZUKA, un tour de force réalisé en un seul plan-séquence en vue subjective, sur près de 4000 dessins. Le spectateur se retrouve dans le corps d'un garçon qui remonte une rue en sautillant. Ses bonds deviennent peu à peu gigantesques : il saute par-dessus les villes, enjambe les forêts, la mer et s'envole toujours plus haut. Finalement, il rebondit dans un pays en guerre. Les sauts de l'enfant se changent peu à peu en bonds divins, à tel point que le spectateur se fait témoin de la destinée humaine. Une expérience visuelle singulière, tour à tour fascinante, comique et spirituelle.
Un an plus tard, TEZUKA signe un autre court-métrage marquant qui remporte le Grand Prix du Festival international d'Hiroshima en 1985 ainsi que le Grand Prix du Festival international de Varna, confirmant son génie de cinéaste maintes fois bridé, enfin épanoui : BROKEN DOWN FILM (le Film cassé) est un faux film d'animation daté de… 1885 ! Les personnages jaillissent littéralement de l'image qui saute sur l'écran, utilisent à leurs fins le cheveu qui refuse de quitter l'objectif… TEZUKA jubile dans ce cartoon délirant de style western, hommage aux pionniers de l'animation et aux maîtres du cinéma muet.
Né d'une collaboration avec l'artiste graphique Hyakkimaru, MURAMASA (1987), son dernier court-métrage, met en scène un sabre (Muramasa) et un samouraï, sur une musique traditionnelle japonaise, en une suite de plans fixes d'une grande puissance évocatrice.
La toute dernière incursion de TEZUKA dans le domaine de l'animation d'auteur est un  mini-métrage de treize secondes : SELF-PORTRAIT, en 1988, contribution à un projet impliquant dix-neuf animateurs du monde entier, auto-portrait surréaliste de l'auteur et ultime clin d'œil à l'animation, l'autre grand amour de sa vie…
En 1990, un long-métrage rend hommage à l'œuvre de TEZUKA : THE FILM IS ALIVE : 1962-1989 est une anthologie des plus beaux moments de son parcours de cinéaste, passant en revue les courts-métrages et œuvres les plus personnelles de trente années de création.

Bien sûr, cette dernière période de sa vie est tout aussi florissante en ce qui concerne la production manga d'Osamu TEZUKA. Entre 1980 et 1983, il achève BOUDDHA et les derniers chapitres de BLACKJACK, poursuit le cycle du PHENIX, s'offre un dernier retour sur son personnage-fétiche à l'occasion de la nouvelle série TV d'ASTRO BOY… et lance de nouveaux et nombreux récits, parmi ses plus ambitieux et aboutis.
Deux histoires partiellement autobiographiques marquent ainsi le début de la décennie : en 1981,  MAKOTO ET CHIIKO met en scène ses propres enfants, dans un quotidien dépeint de manière touchante. HIDAMARI NO KI (UN ARBRE AU SOLEIL, 1981 à 86) consacre l'arrière-grand-père de TEZUKA, le Dr. Ryoan, à l'époque d'Edo. Récit historique sur fond médical, il conjugue un réalisme poignant à l'humanisme cru que le rapport au corps et la mise à nu de l'humain, au cœur de BLACKJACK, exprimaient déjà sur le ton de la fable noire et expressionniste.
En 1981-82, TEZUKA rend hommage au Théâtre avec NANAIRO INKO (l'Ara aux Sept Couleurs), dans lequel il revisite avec bonheur une cinquantaine de classiques, de Shakespeare à Beckett et de Molière à Giraudoux en passant par les classiques du Kabuki. TEZUKA multiplie les niveaux de lecture dans un exercice de style virtuose qui passe de la comédie la plus délirante au drame dans l'esprit de BLACKJACK, avec une désarmante facilité.
                                                              

                                     
Ecrit entre 1983 et 1985, ADOLF (LES TROIS ADOLF), est quant à lui un drame historique décrivant l'amitié d'un jeune juif et d'un jeune allemand pendant la seconde guerre mondiale. Tous deux se nomment Adolf et le troisième annoncé par le titre n'est autre qu'Adolf HITLER, dont le secret des origines et la contradiction inhérente au génocide de son propre peuple, forment le noyau de cet incroyable récit, que la dimension philosophique et l'ampleur narrative hissent aux sommets de la littérature mondiale. Roman graphique à la portée universelle, salué internationalement, il est une œuvre incontournable de l'auteur.
De cette période, citons aussi en 1985, SAY HELLO TO BOOKILA !, une comédie narrant les troubles causés par un fantôme hantant une chaîne de television… DUKE GOBLIN (1985-86) est quant à lui le dernier classique de science-fiction écrit par TEZUKA, mêlant histoire, légendes de la Chine ancienne et pouvoirs surnaturels.
Les trois dernières années de la vie de TEZUKA sont particulièrement actives et bouillonnantes : ATOM CAT (1986-87) est son dernier manga pour enfants, version féline et moderne d'ASTRO BOY, dernière variation sur un thème cher à l'auteur et aux générations d'enfants bercés par cet univers. MIDNIGHT (1986-87) est le dernier chef-d'œuvre achevé d'Osamu TEZUKA et conte les étranges rencontres nocturnes d'un chauffeur de taxi, chaque épisode présentant un nouveau passager du taxi de Midnight. « La nuit a une myriade de facettes différentes, et il y a un homme qui les pénètre une à une. Son nom est Minuit. » Dernière grande série de l'auteur construite sur des épisodes complets, dans la lignée de BLACKJACK et NANAIRO INKO, et tout aussi passionnante !
Outre les projets d'animation en cours, TEZUKA laisse à sa mort trois mangas inachevés : NEO-FAUST (1988-1989), sa troisième interprétation du mythe de FAUST et surtout deux récits majeurs : le premier, GRINGO (1987-89) est une sorte de « thriller social » qui met en cause l'identité japonaise à travers le regard d'un businessman. Le personnage principal est inspiré de l'homme d'affaires Nobuyuki WAKAOJI, qui fut kidnappé par les guérilleros dans les Philippines en 1986. Coïncidence troublante : WAJAOJI décède le 9 février 1989, le même jour que TEZUKA. Première œuvre à être publiée après sa mort, GRINGO démontre pour la dernière fois la capacité de l'auteur à laisser toujours évoluer son style, choisissant ici notamment de dessiner librement le bord des cases, donnant aux planches une dimension naturelle, organique, moderne, en adéquation avec le style réaliste du récit.
Le second est LUDWIG B. (1987-89), une biographie libre de BEETHOVEN, projet souhaité par TEZUKA pour prendre le relais de BOUDDHA. Plusieurs personnalités furent envisagées, le choix final s'opéra entre WALT DISNEY et BEETHOVEN. L'amour de TEZUKA pour la musique du romantique allemand, qui l'accompagnait quotidiennement dans sa création, décida du choix final. Le titre est une allusion au célèbre film de Milos FORMAN consacré à MOZART : AMADEUS. Hélas, TEZUKA ne parviendra jamais au bout de cette biographie prometteuse qui compte deux tomes magnifiques. Les parentés entre TEZUKA et BEETHOVEN sont profondes : deux artistes extrêmement féconds, partageant le goût du dépassement de soi, dans une vision universaliste pour laquelle tout est lié, connecté, interdépendant et toutes les disciplines s'enracinent dans une même intuition globale ; deux génies exaltant l'effort prométhéen du créateur et invitant leur public à découvrir en eux-mêmes la part la plus noble de l'âme humaine.
De sa chambre d'hôpital, où il lutte contre un cancer généralisé, TEZUKA, jusqu'au dernier jour de sa vie, avance sur ses projets de manga et d'animation… L'épuisement auquel il soumettait son corps n'est sans doute pas étranger à son décès prématuré, à moins que le sentiment d'urgence qu'il éprouvait ne fut au contraire lié au pressentiment de sa disparition, et n'ait permis une telle générosité et ce catalogue d'œuvres sans équivalent…
                                                                           
                      
                                                                                                    
Quand Osamu TEZUKA disparaît le 09 février 1989, tout le Japon est en deuil. Des funérailles nationales lui sont célébrées, qui évoquent l'ampleur de celles de HUGO, en France, un siècle plus tôt. Cet homme a marqué l'imaginaire collectif de son peuple plus qu'aucun autre créateur japonais au vingtième siècle, nourrissant des générations de lecteurs et de spectateurs de ses valeurs humanistes et profondes. TEZUKA a révolutionné un genre encore mineur, lui donnant ses lettres de noblesse et lui permettant de devenir un média unique, à la croisée de la littérature et du cinéma. Le génie du manga nous laisse en héritage un message simple, essentiel, infiniment décliné à travers son œuvre : seul l'amour et l'ouverture de notre conscience sauveront le genre humain.

Dossier réalisé par Rodolphe Massé. Mise en ligne le 26/12/2008.
                                      
Pour les visuels © by Tezuka Productions


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